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Sortir de l’enlisement au Liban

Trois questions à Anne Gadel

Sortir de l’enlisement au Liban
 Anne Gadel
Ancienne directrice générale de l'Institut Open Diplomacy

L’ancien Premier ministre sunnite Saad Hariri a annoncĂ© fin janvier quitter la scène politique - et son parti ne participera pas aux Ă©lections lĂ©gislatives du mois de mai -, dans le contexte d’un pays frappĂ© par l'une des pires crises Ă©conomiques au monde depuis la moitiĂ© du XIXème siècle, selon la Banque mondiale. Quelles perspectives politiques et Ă©conomiques pour le Liban ? Quel rĂ´le pour la France ? Anne Gadel, ancienne directrice gĂ©nĂ©rale d’Open Diplomacy et spĂ©cialiste du Moyen-Orient, rĂ©pond Ă  nos questions. 

Le porte-parole du FMI a annoncé que l’institution évaluait actuellement les chiffres présentés par le gouvernement pour identifier les pertes du secteur financier, et qu’elle poursuivait ses discussions avec les autorités politiques et économiques. Le Liban est-il aujourd’hui capable d’entamer des réformes structurelles permettant de sortir de la crise dans laquelle il est embourbé ?

Pour rĂ©pondre Ă  cette question, il suffirait presque de rappeler comment se sont passĂ©es les nĂ©gociations avec le Fonds monĂ©taire international (FMI), ouvertes en mai 2020. Elles ont très rapidement atteint un point de blocage au sujet de la taille des pertes du secteur financier libanais. La classe politico-financière (que d’aucuns qualifient de "bancocratie") a fait montre de toute la force de blocage dont elle est capable afin de reporter sine die le projet d’audit bancaire qui mettrait Ă  mal le système sur lequel fleurissent le clientĂ©lisme, la corruption et l’incurie au Liban. Les discussions ont repris en septembre 2021 au moment de la formation du gouvernement Mikati, qui a finalement avancĂ© le chiffre de 68 milliards de dollars de pertes sur lequel la Banque centrale et l’Association des Banques du Liban se sont accordĂ©es, et qui correspond au chiffre estimĂ© par le gouvernement Diab en 2020. La dĂ©lĂ©gation libanaise a rĂ©-entamĂ© des pourparlers avec le Fonds le 24 janvier 2022, mais le budget et le plan de sauvetage du pays prĂ©sentĂ©s en Conseil des ministres le 20 janvier restent insuffisants pour constituer une base de nĂ©gociation. 

Un accord avec le FMI est d’autant plus urgent qu’il amènerait d’autres bailleurs internationaux à s’engager.

Un accord avec le FMI est d’autant plus urgent qu’il amènerait d’autres bailleurs internationaux Ă  s’engager et qu’il dĂ©bloquerait l’aide de 11 milliards de dollars promise Ă  la confĂ©rence CEDRE de 2018. Les rĂ©formes structurelles en question touchent au fonctionnement mĂŞme de l’État et de l’administration libanaise. Elles concernent une refonte totale du système fiscal et de la collecte de l’impĂ´t, la rĂ©forme du secteur de l’électricitĂ©, ou encore le dĂ©veloppement d’une vĂ©ritable sĂ©curitĂ© sociale. 

Dans un pays fonctionnel, cela demande un alignement des objectifs politiques et une convergence de tous les moyens et compĂ©tences de l’État. Dans le Liban de 2022, il est très difficile de penser que cela soit possible, on parle Ă  son sujet d’un "État failli" qui ne tient que par la mise sous perfusion de son armĂ©e. Il faut rappeler en outre que le pays a subi près de treize mois de vacance du pouvoir cumulĂ©s depuis octobre 2019, et que le Conseil des ministres n’avait pas pu se rĂ©unir pendant près de trois mois. 

Le Hezbollah et Amal ont annoncĂ© la fin du boycott des rĂ©unions gouvernementales sur le budget 2022 et le plan de redressement Ă©conomique. Comment expliquer cette dĂ©cision ? La reprise des discussions augure-t-elle la perspective d’une amĂ©lioration de la situation politico-Ă©conomique du pays ?

Tout comme la dĂ©cision de boycotter les sĂ©ances du Conseil, la dĂ©cision du "tandem" chiite (Hezbollah et Amal) d’y revenir procède d’une combinaison de facteurs internes et rĂ©gionaux. 

La raison Ă©voquĂ©e par le tandem dans son annonce du 15 janvier est l’urgence de rĂ©gler la crise Ă©conomique dans l’optique des discussions imminentes avec le FMI. Ils ont d’ailleurs strictement circonscrit leur participation Ă  l’examen par le Conseil des ministres des questions Ă©conomiques, soit le budget pour 2022 et le plan de redressement Ă©conomique. Ils ne souhaitent en effet pas ĂŞtre tenus pour (seuls) responsables de la dĂ©stabilisation du pays, et se comportent Ă  ce titre comme toute autre formation politique, qui prĂ©fère "manager" le risque plutĂ´t que le chaos. Le Hezbollah a intĂ©rĂŞt au maintien d’un relatif statu quo dans la mesure oĂą les ressources de l’État libanais sont une manne Ă©conomique et politique pour lui comme pour les autres partis. En outre, il apparaissait d’autant plus urgent de dĂ©bloquer la situation que Gebran Bassil, le chef du Courant Patriotique Libre (CPL), menaçait de faire voter une motion de censure au Parlement, dĂ©signant le tandem comme responsable. 

Des raisons gĂ©opolitiques ont Ă©galement jouĂ©. Dans le contexte des nĂ©gociations sur le nuclĂ©aire iranien, il se peut que TĂ©hĂ©ran ait donnĂ© l’ordre Ă  ses proxys de desserrer leurs positions et d’adoucir leur ton vis-Ă -vis des pays arabes du Golfe, avec lesquels il est engagĂ© dans des initiatives de rapprochement. 

L’Arabie saoudite, suivie du Bahreïn, du Koweït et des Émirats arabes unis, a coupé ses liens diplomatiques avec le Liban en novembre 2021, excédée que le pays, par l’intermédiaire de ses relais sunnites, ne soit pas capable d’endiguer la mainmise du parti de Dieu sur la scène politique du pays. Les pressions des Occidentaux, en particulier de la France et des États-Unis, ont sans doute joué également alors que la reprise des discussions avec le FMI était imminente. Il ne faut pas oublier que l’Union européenne a adopté un cadre pour des sanctions ciblées qu’elle coordonne avec Washington.

Les pressions des Occidentaux, en particulier de la France et des États-Unis, ont sans doute joué également alors que la reprise des discussions avec le FMI était imminente.

Cette reprise des discussions n’augure cependant nĂ©cessairement pas une amĂ©lioration de la situation, les fondamentaux de l’équation libanaise restant les mĂŞmes. La perspective des lĂ©gislatives ne va rien arranger, et le dĂ©part de Hariri de la scène politique, qui laisse la classe sunnite complètement atomisĂ©e, non plus. 

La France a toujours entretenu un lien diplomatique très fort avec le Liban. Au-delĂ  du soutien Ă©conomique dont le Liban a indĂ©niablement besoin, quel rĂ´le peut jouer la France dans l’amĂ©lioration de la situation politique du pays ?

L’initiative française au Liban a eu des consĂ©quences pour le moins ambivalentes. Si la France semble ĂŞtre le seul pays occidental Ă  vouloir prendre en main le "dossier libanais" dans un souci de prĂ©servation de la stabilitĂ© du pays, elle tient une ligne très difficile, rĂ©sumĂ©e par l’oxymore prĂ©sidentiel de "l’exigence sans l’interfĂ©rence". La France a l’avantage de parler Ă  tout le monde, y compris le Hezbollah, et de dĂ©fendre une ligne alternative Ă  la ligne dure de pression maximale qui avait court sous le mandat de Donald Trump, ne considĂ©rant le Liban que sous le prisme du problème iranien. 

En revanche, s’étant impliquĂ© personnellement, Emmanuel Macron subit Ă©galement personnellement les revers de cette initiative. Une erreur de calcul fondamentale semble avoir Ă©tĂ© faite en considĂ©rant que la classe politique libanaise allait accepter un ultimatum et se faire imposer un calendrier pour la formation d’un gouvernement technocratique. Pensant jouer sur l’effet de choc provoquĂ© par l’explosion du 4 aoĂ»t 2020 pour secouer la classe politique, il n’a pas comptĂ© sur son attentisme Ă  toute Ă©preuve. MĂŞme si Paris a par la suite revu ses ambitions Ă  la baisse en demandant un gouvernement de transition permettant la tenue des Ă©lections lĂ©gislatives, le mal Ă©tait fait car sa position lĂ©gitimiste a renforcĂ© la classe dirigeante et de facto amoindri le soutien que l’on aurait pu apporter Ă  l’opposition nĂ©e de la thawra (littĂ©ralement "rĂ©volution", renvoie aux manifestations d’octobre 2019 qui ont menĂ© Ă  la dĂ©mission du gouvernement de Saad Hariri) qui est en cours de structuration. 

Emmanuel Macron a par la suite tentĂ© de faire jouer la dimension rĂ©gionale en mettant Ă  l’ordre du jour la situation libanaise lors de sa rencontre avec Mohammed bin Salmane Ă  Djeddah en dĂ©cembre 2021, pour un rĂ©sultat lĂ  aussi contrastĂ©. S’il a rĂ©ussi Ă  arracher un coup de tĂ©lĂ©phone avec Najib Mikati, on voit bien que les pays arabes du Golfe comptent moins sur l’intermĂ©diaire du PrĂ©sident français que sur la mĂ©diation koweĂŻtienne pour "reconstruire la confiance" avec le Liban. 

 

Copyright : JOSEPH EID / AFP

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