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Sénatoriales, faux suspense et vrais enjeux

Sénatoriales, faux suspense et vrais enjeux
 Benjamin Morel
Auteur
Maître de conférences en droit public à l'Université Paris II Panthéon-Assas

Le 24 septembre prochain, 78 000 grands Ă©lecteurs se rendront aux urnes pour dĂ©partager les 1 829 candidats aux Ă©lections sĂ©natoriales. RenouvelĂ©e tous les trois ans par moitiĂ©, la chambre haute ne devrait pas ĂŞtre bouleversĂ©e dans ses grands Ă©quilibres. Le suffrage universel indirect, le suspense très relatif inhĂ©rent Ă  son mode de scrutin, comme la position institutionnelle du SĂ©nat font gĂ©nĂ©ralement de ses Ă©lections une Ă©chĂ©ance peu suivie et peu commentĂ©e. Mais la donne a changĂ©. Depuis 2022 et l’arrivĂ©e d’une majoritĂ© relative Ă  l’AssemblĂ©e, l’équilibre et les rapports de force entre les deux chambres ont Ă©voluĂ©, comme nous l’explique le constitutionnaliste et maĂ®tre de confĂ©rences en droit public Ă  l'UniversitĂ© PanthĂ©on-Assas Benjamin Morel. Ultime garant de la voix des territoires, le SĂ©nat va jouer un rĂ´le prĂ©pondĂ©rant dans le jeu institutionnel des prochaines annĂ©es. Quels nouveaux Ă©quilibres Ă  droite et au centre ? Des sĂ©nateurs RN peuvent-ils faire leur entrĂ©e ? ÉlĂ©ments de rĂ©ponse. 

Ă€ l'heure oĂą les fans de sĂ©ries ne craignent rien tant que les "spoileurs" et autres "divulgâcheurs", les Ă©lections sĂ©natoriales ont l'effet rassurant d'un bon vieux Columbo. Le meurtrier est rĂ©vĂ©lĂ© au dĂ©but de l'Ă©pisode, en l'occurrence lors des municipales de 2020, donc le suspense n'est guère de mise. Comme il a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© rediffusĂ© cent fois, Ă  la fin c'est la droite qui gagne, on le regarde goguenard en anticipant le scĂ©nario. 

Pour comprendre les élections sénatoriales, il faut les regarder dans leur dynamique.

Dès lors, faut-il renoncer à s'intéresser aux sénatoriales du 24 septembre prochain ? Certes non. Si le dénouement est prévisible, ce qu’il révèle est loin d'être neutre. Pour comprendre les élections sénatoriales, il faut les regarder dans leur dynamique. La chambre haute a été conçue pour amortir les chocs politiques. Les élections sénatoriales sont riches en signaux faibles, qui doivent notamment nous en apprendre davantage sur l'état des rapports de force et l'opinion des élus locaux. Surtout, la chambre haute est loin d'être impotente. Avec l'absence de majorité absolue à l'Assemblée nationale, elle est devenue un acteur central que le gouvernement ne peut ignorer.

Les incertitudes d’une élection

Commençons par rappeler quelques faits concernant le collège Ă©lectoral sĂ©natorial.Ce dernier est composĂ© Ă  95 % d’élus municipaux. Parmi les Ă©lus municipaux votant, les communes moyennes sont surreprĂ©sentĂ©es. Les grandes villes, au contraire, sont très largement sous-reprĂ©sentĂ©es. En effet, votent aux Ă©lections sĂ©natoriales les membres des conseils municipaux proportionnellement Ă  leur population. Lorsque le nombre de membres est Ă©puisĂ©, le Conseil constitutionnel autorise que des dĂ©lĂ©guĂ©s supplĂ©mentaires soient dĂ©signĂ©s, mais uniquement dans une proportion limitĂ©e qui ne nuit pas au caractère universel du scrutin. La gauche, forte dans les grandes mĂ©tropoles, est donc sous-reprĂ©sentĂ©e. Les communes moyennes sont en revanche surreprĂ©sentĂ©es, notamment celle de la France rurale et semi-rurale de l’Ouest et du Centre, plutĂ´t prospères. Elles conduisent Ă  une orientation structurelle du SĂ©nat, non Ă  droite, comme souvent dĂ©noncĂ©, mais au centre droit. 

Si le vote des élus urbains, encore davantage des délégués supplémentaires, est prévisible, il n’en va pas toujours de même des grands électeurs ruraux. Si l’on se concentre sur les communes de plus de 1 000 habitants en 2020, on constate que les deux vainqueurs indiscutables du scrutin sont les listes sans étiquette (55 % des sièges), "divers droite" (13,7 % des sièges) et "divers gauche" (10 % des sièges). Les conseillers municipaux estampillés "union de la gauche" ou LR sont à 2 % ; 1 % pour le PS, 0,4 % pour le RN et 0,2 % pour EELV. Évidemment, ces chiffres sont à relativiser quant à leur portée sur l’élection. Les "sans étiquette" sont majoritairement des élus de petites communes désignant moins de grands électeurs, mais ils donnent une image d’un champ de bataille électoral moins prévisible qu’on ne le dit.

Elles conduisent à une orientation structurelle du Sénat, non à droite, comme souvent dénoncé, mais au centre droit.

Il faut par ailleurs noter les singularitĂ©s de la campagne sĂ©natoriale. Cette dernière est d’abord une campagne oĂą les liens personnels prĂ©valent. Elle revient souvent pour les Ă©lus locaux Ă  choisir un pair, un individu avec lequel ils travaillent et en qui ils tĂ©moignent une confiance. En cela, la multiplication des listes doit ĂŞtre analysĂ©e au cas par cas pour en comprendre la portĂ©e. La division n’est pas forcĂ©ment, comme dans un scrutin classique, source de dĂ©faite. Elle peut ĂŞtre tactique, voire cynique. Elle est ainsi pour les sĂ©natoriales une manière habile de contourner la loi sur la paritĂ©. La multiplication de listes de la France Insoumise ou de la majoritĂ©, par ailleurs, n’est un Ă©lĂ©ment tactique Ă  prendre en compte que si le parti dispose de soutiens en milieu urbain ou peut compter sur des candidats bien ancrĂ©s. 

La division des listes n’est pas forcément, comme dans un scrutin classique, source de défaite.

En revanche, une quarantaine de sénateurs ne se représentent pas, induisant un jeu qui peut être bien plus ouvert dans certains départements. C’est notamment le cas de deux présidents de groupes, Éliane Assassi (Sénatrice communiste de la Seine-Saint-Denis) et Jean-Claude Requier (Sénateur RDSE du Lot). Il en va également de même de figures du Sénat comme Jean-Pierre Sueur (Sénateur socialiste du Loiret), Gérard Longuet (Sénateur LR de la Meuse), Marie-Noëlle Lienemann (Sénatrice rattachée au groupe communiste de Paris) ou Pierre Laurent (Sénateur communiste de Paris).

Les points d’intérêt du scrutin

Au-delà des grands équilibres qui devraient peu évoluer, plusieurs points d'attention doivent être considérés.

Le premier est la recomposition des centres. Actuellement, on compte quatre formations centristes : le RDSE, le plus ancien groupe du Parlement Ă  dominante radicale de centre gauche ; le Groupe Rassemblement des dĂ©mocrates, progressistes et indĂ©pendants, rassemblant les sĂ©nateurs favorables Ă  Emmanuel Macron; les IndĂ©pendants, proches de la droite macroniste ; et l’Union centriste, qui est la principale formation avec 57 sĂ©nateurs. La volontĂ© des proches d’Édouard Philippe de constituer un groupe au SĂ©nat pourrait rebattre les cartes modifiant le rapport au sein des sĂ©nateurs favorables au gouvernement. Si LR dispose du groupe le plus important au SĂ©nat, il est contraint Ă  une alliance avec l’Union centriste. Un renforcement d’un pĂ´le philippiste pourrait multiplier les points de jonction entre majoritĂ© sĂ©natoriale et majoritĂ© prĂ©sidentielle et accroĂ®tre la porositĂ© entre les deux. Il ne faut en effet pas envisager l’appartenance des parlementaires au SĂ©nat comme exclusive. Le fonctionnement des centres rappelle bien plus celui des groupes de la IIIe RĂ©publique. La relative libertĂ© de vote, notamment au RDSE et Ă  l’Union centriste, permet aux sĂ©nateurs de participer ou non Ă  la majoritĂ© sĂ©natoriale et de reprĂ©senter selon les textes des soutiens au gouvernement. Sans transformer les Ă©quilibres, un tel groupe pourrait permettre Ă  Edouard Philippe de faire de son poids et de ses accointances au SĂ©nat une ressource d’influence importante.

Au sein de la gauche, les rapports de force devraient assez peu Ă©voluer. Le groupe socialiste est de loin la première force de l’opposition, mais il est en dĂ©clin depuis 2013. Si des dissensions existent au sein du parti sur le soutien Ă  la NUPES, opposant souvent les Ă©lus locaux Ă  la direction, elles ne devraient pas beaucoup influencer le scrutin. Sur ce point, les sĂ©nateurs sont souvent plus proches de leur base que de la direction du parti. L’enjeu de la prĂ©sidence du groupe, actuellement dĂ©tenu par Patrick Kanner et plutĂ´t distant vis-Ă -vis de l’alliance avec LFI, pourrait en revanche reprĂ©senter une question. La mise en crise du groupe ou le maintien en l’état sera un bon signe de sa position entre les Ă©lus locaux et les choix stratĂ©giques de la direction du parti. 

Le premier enjeu est la recomposition des centres. Le score du RN reprĂ©sente Ă©galement un vrai enjeu du scrutin.

Pour le reste, les verts devraient permettre aux verts de gagner quelques sénateurs, jusqu’à deux rien qu'à Paris. Cependant, il ne faut pas s’attendre à un raz-de-marée écologiste à la suite des élections municipales de 2020. D'abord, parce que ce dernier a été limité à quelques grandes villes. Ensuite, car la Gironde, le Rhône ou le Bas-Rhin ont déjà été renouvelés en 2020. Un affaiblissement trop important du groupe socialiste pourrait certes le faire passer derrière le Groupe Union centriste. Outre que ce scénario n’est pas le plus probable, il aurait un impact très limité sur les rapports de force au sein de la chambre eu égard au statut différents des deux groupes.

Dernier point d'attention : le score du RN reprĂ©sente un vrai enjeu du scrutin. Il ne lui permettra probablement pas d'obtenir un groupe (dix sĂ©nateurs). On ne doit pas s'attendre Ă  une surprise du mĂŞme calibre que celle des dernières lĂ©gislatives. Cependant, au-delĂ  des quelques gains en termes d’élus locaux, une question se pose concernant la position de nombreux Ă©lus non-inscrits ou divers droites. Voter RN semblait impossible, par crainte du jugement des Ă©lecteurs et de la faible crĂ©dibilitĂ© du parti pour reprĂ©senter efficacement le territoire. Depuis, leurs Ă©lecteurs ont montrĂ© qu'ils pouvaient Ă©lire des dĂ©putĂ©s RN. Ces derniers ont Ă©galement beaucoup investi dans l'ancrage territorial. Une forte montĂ©e des votes aux sĂ©natoriales marquerait le succès d'une stratĂ©gie de notabilisation du parti et, par consĂ©quent, son inscription dans la vie locale.

Le poids central de la Haute assemblée

Si les équilibres devraient peu évoluer au Sénat, ces élections sont susceptibles de permettre un confortement du rôle du Palais du Luxembourg. Sous cette législature, la chambre haute a retrouvé un poids central du fait de son rôle inédit d'institution charnière entre le champ politique local et national, et au vu du rapport de force nouveau, né des élections législatives de 2022.

Pour la première fois depuis les années 1960, les formations qui dominent le champ politique national n'ont aucun ancrage local.

Les relations entre le champ politique national et local n'ont jamais Ă©tĂ© aussi distendues. Jadis, ces liens Ă©taient assurĂ©s par la figure tutĂ©laire du prĂ©fet. L'affaiblissement croissant de l'administration dĂ©concentrĂ©e a rendu cette dernière fragile. Depuis la IIIe RĂ©publique, le cumul des mandats a aussi permis de construire des ponts entre Paris et les Ă©diles. Cette Ă©poque est rĂ©volue. Enfin, les partis politiques ont regroupĂ© dans des structures d'intĂ©rĂŞts partageant une mĂŞme vision du monde ces deux champs. Or, peut-ĂŞtre pour la première fois depuis les annĂ©es 1960, les formations qui dominent le champ politique national n'ont aucun ancrage local. 

Renaissance, LFI et le RN n'ont aucun poids dans les collectivités.LR et le PS, qui dominent le champ local, rencontrent de grandes difficultés au niveau national. À ce titre, le Sénat sert d'interface importante, relayant des demandes locales dans le processus législatif, et ordonnant un champ politique local qui tend à s'autonomiser. Au sein de LR et du PS, les élus locaux prennent le large, alors que leurs intérêts peuvent diverger d'une stratégie nationale coordonnée. L'autorité locale du sénateur, et la nécessité pour lui de s'inscrire dans un groupe politique, en font l'un des derniers liens articulant ces deux champs, évitant ainsi leur conflit.

Le poids lĂ©gislatif de la chambre haute est Ă©galement particulièrement renforcĂ©. Avec le dernier mot accordĂ© Ă  l'AssemblĂ©e, on pourrait penser que le SĂ©nat joue un rĂ´le mineur dans le processus lĂ©gislatif. Cependant, mĂŞme si l'AssemblĂ©e a le dernier mot, 80 % des amendements adoptĂ©s au SĂ©nat figurent dans le texte final. Sur la session 2022-2023, seuls trois derniers mots ont Ă©tĂ© accordĂ©s Ă  l'AssemblĂ©e. Pour que le gouvernement s’y risque, il faut qu'il soit sĂ»r de sa majoritĂ©. Or, Ă  part sur les budgets adoptĂ©s en vertu de l'article 49 alinĂ©a 3, ce n'est pas le cas sous cette lĂ©gislature. Les textes adoptĂ©s proviendront donc, selon toute vraisemblance, principalement des commissions mixtes paritaires. Au sein de celles-ci, la droite et le centre disposent de plus de reprĂ©sentants que les partis de la majoritĂ©, compte tenu de la prĂ©valence de la droite sĂ©natoriale. Celle-ci est donc un interlocuteur nĂ©cessaire pour le gouvernement. Certes, des majoritĂ©s variables peuvent se dessiner Ă  l'AssemblĂ©e. NĂ©anmoins, pour faire adopter un texte, le gouvernement doit s'assurer que le SĂ©nat joue le jeu, comme ce fut le cas lors de la rĂ©forme des retraites. Les principales ressources des secondes chambres dans un système bicamĂ©ral inĂ©galitaire sont le temps et les divisions de la chambre basse. La seconde chambre peut utiliser des procĂ©dĂ©s dilatoires pour fragiliser des majoritĂ©s en laissant monter la pression de l’opinion. Elle peut aussi introduire des dispositions jouant sur les tensions au sein de la majoritĂ© gouvernementale. 

En outre, ce n'est pas un hasard si des textes jamais dĂ©posĂ©s au SĂ©nat lors de la prĂ©cĂ©dente lĂ©gislature le sont dĂ©sormais allègrement, notamment les plus sensibles. C'est le cas actuellement de la loi sur l'immigration. L'objectif pour le gouvernement est simple : Ă©tant donnĂ© que la version adoptĂ©e par le SĂ©nat est approuvĂ©e par la droite, il est plus difficile pour le groupe LR Ă  l'AssemblĂ©e de s'y opposer. MĂŞme si des tensions existent entre les deux groupes de droite, la discipline de vote moins stricte Ă  l'AssemblĂ©e donne espoir Ă  un effet d'entraĂ®nement suffisant. Si cette stratĂ©gie n'a pas toujours Ă©tĂ© fructueuse lors de la dernière session, elle rend les votes plus prĂ©visibles et permet au gouvernement d’assurer ses arrières Ă  l’AssemblĂ©e et en Commission mixte paritaire. 

Le poids de la chambre haute est renforcĂ© : l'AssemblĂ©e a le dernier mot, mais 80 % des amendements adoptĂ©s au SĂ©nat figurent dans le texte final.

Le Sénat change, mais il évolue lentement. Pour comprendre ses mutations, il est essentiel de saisir ce qu'il y a de structurel dans notre vie politique. Les élections sénatoriales constituent un événement en ce qu'elles condensent de manière intelligible des évolutions politiques et sociales qui, autrement, demeureraient discrètes. Elles offrent ainsi une forme synthétique et aisément analysable. Par ailleurs, loin d’être cette "assemblée d'hommes à idées fixes, heureusement corrigées par une abondante mortalité", comme l'avait dépeinte Édouard Herriot, la chambre haute a démontré toute son habileté stratégique, même en position de faiblesse, lors de la dernière législature. Forte dans cette nouvelle donne, elle occupe une place centrale qui rappelle étrangement le rôle qu'on envisageait pour elle au début de la Ve République, à une époque où, avant 1962, nul ne pensait que la majorité pourrait dominer à l'Assemblée.


Copyright Image : Miguel MEDINA / AFP

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