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Salon International de l'Agriculture 2023 : le monde agricole face Ă  la transition Ă©cologique

Salon International de l'Agriculture 2023 : le monde agricole face à la transition écologique
 Hugues Bernard
Auteur
Ancien chargé de projets - Climat et environnement
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L'agriculture et ses défis

Le salon de l'agriculture a dĂ©marrĂ©, ce samedi 25 fĂ©vrier Ă  Paris, par une visite de plus de 13 heures du PrĂ©sident de la RĂ©publique. Dans un contexte bouleversĂ© par la guerre en Ukraine, les sujets de sĂ©curitĂ© alimentaire, de coĂ»t des matières premières et de l’alimentation sont toujours au cĹ“ur des prĂ©occupations du monde agricole et de l'industrie agroalimentaire. Cet enjeu conjoncturel s’ajoute Ă  des dĂ©fis plus structurels comme le dĂ©règlement climatique ou l'attractivitĂ© globale de la filière agricole. 

Dans ce cadre, l'Institut Montaigne propose, en s’appuyant sur son rapport "En campagne pour l'agriculture de demain" (2021), une sĂ©rie d’articles prĂ©sentant trois grands dĂ©fis du secteur alimentaire (agricole et agro-alimentaire). 

Le premier repose sur l’érosion de la compétitivité de la "Ferme France" face à une offre agricole internationale moins coûteuse. Pour ce deuxième article, nous nous intéressons aux défis posés par la transition écologique du secteur agricole. Un troisième article à paraître portera sur le déficit d’attractivité de la filière dans une période charnière de renouvellement des actifs agricoles. Ces trois grands défis menacent la souveraineté alimentaire de la France et de l’Europe.

Le monde agricole et la transition Ă©cologique 

"Éviter l’ingĂ©rable, gĂ©rer l'inĂ©vitable". VoilĂ  la double injonction de la transition Ă©cologique. La première renvoie Ă  la nĂ©cessaire rĂ©duction de nos Ă©missions de gaz Ă  effet de serre (GES) pour Ă©viter l’ingĂ©rable : un dĂ©passement du seuil de + 2 °C, par rapport Ă  l'ère prĂ©-industrielle, au-dessus duquel le dĂ©règlement climatique aurait des consĂ©quences irrĂ©versibles sur le vivant (la biodiversitĂ© comme les ressources naturelles). Face Ă  cela, la limitation du rĂ©chauffement climatique (ou son attĂ©nuation) est donc notre premier objectif. Seulement, mĂŞme en mettant en Ĺ“uvre l'ensemble des recommandations d’attĂ©nuation, l'agriculture devra faire face Ă  un dĂ©règlement global du climat, dĂ©jĂ  en cours, ayant des consĂ©quences sur l'ensemble de la filière. "GĂ©rer cet inĂ©vitable" s’impose alors (ou l’adaptation au changement climatique), par la transformation de nos modes de production et de consommation pour assurer la rĂ©silience de notre système agricole. 

L'agriculture doit relever un défi simultané d'atténuation et d'adaptation au réchauffement climatique

L'agriculture est le deuxième poste d'Ă©missions de GES en France, responsable de 21 % des Ă©missions totales, soit près de 80 millions de tonnes Ă©quivalent CO2. Chose rare : le dioxyde de carbone (CO2) n’est pas le principal GES produit. Le CO2, Ă©mis par la consommation d'Ă©nergie sur l’exploitation (tracteurs roulant au diesel par exemple), ne reprĂ©sente que 13 % des Ă©missions totales de l'agriculture. 

L'agriculture est le deuxième poste d'Ă©missions de GES en France, responsable de 21 % des Ă©missions totales, soit près de 80 millions de tonnes Ă©quivalent CO2.

En majoritĂ©, l'activitĂ© agricole rejette du mĂ©thane (CH4), 45 % du total, provenant de l'Ă©levage des ruminants et des dĂ©jections animales, ainsi que du protoxyde d’azote (N2O), 42 % du total, liĂ© Ă  l’utilisation d’engrais azotĂ©s. La production de N2O et de CH4 constituent un dĂ©fi climatique majeur. Le N2O est connu pour avoir un potentiel "rĂ©chauffant" 25 fois supĂ©rieur Ă  celui du mĂ©thane qui est lui-mĂŞme 80 fois plus rĂ©chauffant que le CO2 lorsqu'il est libĂ©rĂ© dans l'air, Ă  masse Ă©quivalente. 

MalgrĂ© son impact Ă©cologique (climatique et environnemental), aucune stratĂ©gie majeure ne semble prendre la mesure du problème. Depuis les annĂ©es 1990, les Ă©missions climatiques liĂ©es Ă  l'agriculture n’ont baissĂ© que de 8 % quand sur la mĂŞme pĂ©riode, celles de l’industrie et de l’énergie ont diminuĂ© respectivement de 46 % et de 41 %. L’objectif posĂ© par la StratĂ©gie Nationale Bas Carbone (SNBC) de rĂ©duire de 30 % nos Ă©missions de GES d’ici 2030 par rapport au niveau de 1990 est encore loin. 

Par ailleurs, l’impact environnemental global du système agricole actuel est encore mal pris en compte par les politiques publiques. L'agriculture est la première activitĂ© consommatrice d’eau (avec 45 % du total), pesant largement sur les ressources hydriques lesquelles se rarĂ©fient avec le changement climatique. L’agriculture intensive a Ă©galement un coĂ»t non nĂ©gligeable en matière de biodiversitĂ© vĂ©gĂ©tale et animale et de santĂ© humaine. Un travail de l'ONU rĂ©pertorie Ă  ce titre dix risques sur l’environnement et la santĂ© liĂ©s Ă  l'agriculture industrielle. Tout comme pour les Ă©missions, ces impacts collatĂ©raux de l’agriculture (ou externalitĂ©s nĂ©gatives) devraient ĂŞtre pris en compte dans l’élaboration des politiques publiques. Le dĂ©fi est d’augmenter la durabilitĂ© d'un système agricole qui puisse produire les besoins en nourriture de la population tout en ayant le moins d'impact possible sur un environnement de plus en plus fragile. 

Dans le même temps, des records climatiques sont atteints et affectent directement les cycles et les conditions de production agricole. L'année 2022 fut la plus chaude jamais enregistrée en France depuis le début du XXème siècle. L'année 2023 semble poursuivre cette sombre tendance : au 20 février 2023, Météo France relevait le 30ème jour successif sans pluie majeure en France, un record absolu en hiver depuis le début des relevés. Une étude d'ORACLE (Observatoire Régional sur l'Agriculture et le Changement Climatique) montre que le changement climatique, favorisant les stress hydriques et thermiques, expliquerait entre 30 et 70 % de la stagnation du rendement du blé tendre en France. Par ailleurs, la France ne fait pas exception en Europe.

Ces impacts collatéraux de l’agriculture (ou externalités négatives) devraient être pris en compte dans l’élaboration des politiques publiques.

Le Haut Conseil pour le Climat, dans son rapport, "Renforcer l’attĂ©nuation, engager l'adaptation" (2021), explique que les pertes de rĂ©coltes liĂ©es aux sĂ©cheresses auraient Ă©tĂ© multipliĂ©es par trois entre 1961 et 2018 au sein de l'Union europĂ©enne. Plusieurs tendances pessimistes ressortent des prospectives climatiques et font Ă©tat d’une accentuation croissante des phĂ©nomènes de sĂ©cheresses hivernales et estivales. 

L'accentuation des Ă©pisodes climatiques extrĂŞmes, la modification du climat et la dĂ©plĂ©tion des ressources naturelles obligent l’agriculture Ă  s'adapter. Une Ă©volution des aires de production est devant nous, avec une remontĂ©e des cultures annuelles vers le Nord. Il existe des adaptations tactiques que les agriculteurs initient naturellement par apprentissage comme les changements de variĂ©tĂ© et de calendrier de pâturage des animaux. Il existe aussi des adaptations stratĂ©giques qui obligent Ă  dĂ©velopper de nouveaux projets (comme les infrastructures hydrauliques). Il y aura Ă©galement des changements systĂ©miques qui obligeront Ă  revoir de fond en comble le système d’exploitation pour qu’il soit moins consommateur en ressources naturelles (eau particulièrement) et moins dĂ©pendant des intrants fossiles (constituĂ©s Ă  majeure partie de gaz). 

Trois pistes de réflexions pour faire évoluer les pratiques agricoles face au dérèglement climatique

Pour accélérer la transition écologique de l'agriculture, le rapport de l'Institut Montaigne, "En campagne pour l’agriculture de demain" (2021) proposait une série de recommandations.

Pour rĂ©duire nos Ă©missions de GES, un premier effort consiste Ă  quantifier l'impact climatique d’une activitĂ© Ă©conomique. L’amplification des bilans carbone dans les exploitations agricoles doit permettre de mieux identifier les leviers de rĂ©duction d’émissions et de stockage de carbone dans chaque exploitation. 

Pour réduire nos émissions de GES, un premier effort consiste à quantifier l'impact climatique d'une activité économique.

La loi de 2010 portant l'engagement national pour l’environnement, dite Grenelle II, oblige les entreprises de plus de 500 salariés à effectuer et afficher un bilan carbone. Considérant la taille des acteurs économiques du secteur, seuls quelques très grands groupes de l’agro-alimentaire sont tenus légalement par ce reporting. Pour les autres, cette pratique - peu connue, lourde administrativement et coûtant entre 2 500 et 3 000 euros - est rarement utilisée.

Selon un sondage de 2022, seulement 1 agriculteur sur 10 a dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ© un diagnostic carbone. Aujourd'hui, ce dispositif est pris en charge Ă  90 % par une enveloppe dĂ©diĂ©e du plan France Relance. Il pourrait ĂŞtre utile de pĂ©renniser ces aides en les ciblant vers les filières les plus Ă©mettrices de GES et vers celles qui ont le plus haut potentiel de stockage de carbone dans les sols (Ă©levage bovin, grandes cultures par exemple). 

Dans le mĂŞme temps, l'accĂ©lĂ©ration de la baisse de la consommation d'intrants fossiles doit se poursuivre. Le recours aux intrants fossiles provoque des impacts irrĂ©versibles sur les sols, l’eau et la biodiversitĂ©. RĂ©duire leur consommation constitue Ă©galement un levier de sĂ©curitĂ© alimentaire. La guerre en Ukraine a fragilisĂ© nos approvisionnements en engrais : la Russie reprĂ©sente 40 % des exportations mondiales d’engrais azotĂ©s, 20 % du phosphore et 40 % de la potasse avec la BiĂ©lorussie. Toutefois, de nombreuses exploitations agricoles sont aujourd’hui dĂ©pendantes de l'utilisation d’intrants, principalement pour lutter contre des parasites destructeurs. Il convient alors de veiller Ă  la maturitĂ© et Ă  la compĂ©titivitĂ© des alternatives existantes pour ne pas plonger les filières et les dĂ©cideurs dans des impasses techniques, budgĂ©taires et politiques. La dĂ©cision du 19 janvier 2023 de la Cour de Justice de l'Union EuropĂ©enne d'interdire les nĂ©onicotinoĂŻdes (insecticides utiles pour les cultures de betterave) a provoquĂ© de vives rĂ©actions chez les agriculteurs français, inquiets d'ĂŞtre laissĂ©s sans alternative existante face Ă  une Ă©volution rĂ©glementaire rapide. Ă€ terme, la France doit activer davantage les leviers permettant de rĂ©duire le recours aux engrais azotĂ©s fossiles. La combinaison des solutions - "naturelles" et chimiques de synthèse - est une voie Ă  poursuivre par la formation des agriculteurs et la recherche de nouvelles innovations alternatives. Les engrais produits Ă  base d'hydrogène vert sont une voie prometteuse, encore faut-il disposer des infrastructures pour les produire en France ou en Europe. 

Enfin, une gestion plus durable de la ressource en eau constitue un axe de travail essentiel. Conséquence du dérèglement climatique, les périodes sèches s’allongent de plus en plus, empêchant le rechargement classique des nappes. Dès lors, l'accès à l'eau et sa préservation deviennent des éléments clés du maintien de l'activité agricole. À l'heure actuelle, les initiatives d'adaptation, comme la construction de méga bassines (pour stocker l'eau de pluie hivernale et la réutiliser en été quand l'eau de pluie vient à manquer), créent des conflits d’usage insolubles dans certains territoires. Ces difficultés politiques sont symptomatiques d’un débat encore lacunaire autour d’une meilleure gestion de l'eau en France. Lors de l'inauguration du salon samedi 25 février, Emmanuel Macron a annoncé un "plan de sobriété sur l’eau" en anticipation d’un été 2023 qui s'annonce particulièrement sec. Il apparaît de plus en plus évident que des alternatives à l’eau potable doivent être utilisées lorsqu’elles existent. Un débat réglementaire doit s’ouvrir autour de l'arrêté du 21 août 2008 qui encadre la réutilisation des eaux de pluie. Aujourd'hui, la réutilisation intérieure des eaux de pluie (alimentation des chasses d’eau de WC, lavage des sols, etc) est interdite dans les établissements "recevant du public vulnérable" (crèche, cabinets médicaux, écoles primaires…) limitant considérablement le potentiel de réutilisation. Au regard de la situation de l'eau, la France doit s’équiper d'instruments modernes pour économiser l'eau potable et optimiser son utilisation dans les secteurs les plus dépendants.

 

Copyright : OLIVIER CHASSIGNOLE / AFP

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