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Russie-Ukraine : Politiques de sĂ©curitĂ© Ă©nergĂ©tique Ă  court terme, dommages climatiques Ă  long terme ?

Russie-Ukraine : Politiques de sécurité énergétique à court terme, dommages climatiques à long terme ?
 Joseph Dellatte
Auteur
Expert résident et Responsable de projets - Climat et énergie
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Ukraine, Russie : le destin d'un conflit

Retrouvez la timeline de l’Institut Montaigne dĂ©diĂ©e Ă  remonter le temps et saisir la chronologie du conflit.

Les deux premières semaines de novembre 2021 ont vu le monde se rĂ©unir Ă  Glasgow pour la COP26. Des lĂ©gions de dĂ©lĂ©guĂ©s, venues des quatre coins du monde, ont nĂ©gociĂ© le Pacte de Glasgow pour le climat. Nous avons suivi les dĂ©bats houleux concernant la question du choix des mots entre  "Ă©limination" ou "rĂ©duction" progressive de l'utilisation du charbon au cours de la confĂ©rence. Nous avons assistĂ© au plaidoyer des dĂ©lĂ©gations indienne et chinoise, dĂ©fendant leurs positions en affirmant que leurs pays n’étaient pas prĂŞts Ă  se passer complètement du charbon mais qu’ils Ă©taient prĂŞts, au prix d’efforts importants et grâce Ă  la coopĂ©ration de la communautĂ© internationale, Ă  rĂ©duire progressivement la part des combustibles fossiles les plus polluants de leur mix Ă©nergĂ©tique. Toutefois, en novembre 2021, nous Ă©tions dans un monde bien diffĂ©rent de celui d’aujourd’hui. Le Premier ministre indien, Narendra Modi, demandait le plan de financement le plus ambitieux jamais conçu pour la transition Ă©cologique: mille milliards de dollars pour aider l’Inde Ă  atteindre la neutralitĂ© carbone au cours de la prochaine dĂ©cennie. Ă€ l’époque, on pointait du doigt le manque de crĂ©dibilitĂ© des engagements Ă  long terme, Ă  la lumière des politiques mises en Ĺ“uvre dans l’immĂ©diat. OĂą en sommes-nous dĂ©sormais, dans le contexte de l’invasion russe en Ukraine?

Il est bien sûr trop tôt pour appréhender l'impact de cette guerre sur la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre. On s'attend logiquement à ce que les prix élevés des carburants accélèrent la transition énergétique, les énergies renouvelables étant devenues nettement moins chères que les énergies fossiles. Toutefois, si ce point de vue peut triompher à long terme, les réponses des gouvernements actuels à la crise ne semblent pas aller dans ce sens. Il semblerait plutôt que l’on assiste à l’émergence, à l’échelle globale, d'une doctrine d'urgence en matière de sécurité énergétique. Cet article offre un aperçu de la tendance mondiale concernant la transition énergétique, en examinant les déclarations récentes de la Chine, de l'Inde, du Japon et de l’UE.

L'invasion de l'Ukraine par la Russie et les sanctions occidentales imposĂ©es Ă  Moscou [...] suscitent inĂ©vitablement des prĂ©occupations politiques concernant la sĂ©curitĂ© Ă©nergĂ©tique. 

Le commerce énergétique est l’alpha et l'oméga de l’économie mondiale. Depuis la première révolution industrielle, la maîtrise des approvisionnements énergétiques est essentielle au développement économique. L'histoire nous enseigne qu'une fois que les pays ont épuisé leurs propres sources d’énergies primaires (fossiles), ils doivent trouver le moyen d’en importer d’ailleurs, ou faire face à des difficultés économiques et financières. Ce besoin se matérialise à la fois par des guerres ou via l’ouverture de relations commerciales. Le système mondialisé dans lequel nous vivons est structuré autour du commerce des ressources énergétiques (pétrole, charbon, gaz...) entre les pays riches en ressources (comme la Russie) et les nations riches et (post)-industrialisées (comme l'Union européenne ou le Japon).

Certains pays, comme les États-Unis ou la Norvège, ont la chance d'appartenir aux deux catégories. Dans ce contexte, le sentiment d'urgence qui pousse à garantir l’accès aux ressources fossiles est encore omniprésent dans l'habitus politique mondial. Ainsi, l'invasion de l'Ukraine par la Russie et les sanctions occidentales imposées à Moscou - grand exportateur de ressources fossiles - suscitent inévitablement des préoccupations politiques concernant la sécurité énergétique et la protection d’économies se remettant à peine de la récession causée par la Covid-19. Cette résurgence de la question de la sécurité énergétique se manifeste dans les décisions prises par les gouvernements du monde entier. Celles-ci ne sont pas de très bon augure pour la lutte contre le changement climatique. Au contraire, ces décisions s’inscrivent dans une forme de continuité de l’ancien monde de la part de gouvernements.

La Chine et le charbon

Lors de la COP 26, la Chine a tenu des positions ambitieuses - notamment en ce qui concerne la diminution de la dĂ©pendance au charbon. Cependant, la guerre bouleverse le rĂ©cit officiel chinois sur la lutte contre le changement climatique. La Chine investit massivement et depuis longtemps dans des infrastructures lui permettant de diversifier son mix Ă©nergĂ©tique, et continue Ă  signer de nouveaux accords d’achat de ressources allant dans ce sens (par exemple avec les États-Unis). Concernant le charbon, loin de supprimer ou mĂŞme de rĂ©duire progressivement le nombre de centrales, elle continue d'investir dans de telles infrastructures. Cette orientation politique a Ă©tĂ© confirmĂ©e par le "14ème plan quinquennal pour un secteur Ă©nergĂ©tique moderne", publiĂ© il y a quelques jours. L’orientation stratĂ©gique chinoise, renforcĂ©e par les rĂ©cents bouleversements gĂ©opolitiques, est plus que jamais axĂ©e sur la sĂ©curitĂ© Ă©nergĂ©tique. En pratique, cela signifie un accroissement de la part du charbon. En effet, la Chine dispose d'importantes rĂ©serves de charbon, alors qu'elle importe une partie de son pĂ©trole et environ un tiers de sa consommation de gaz naturel. Ainsi, investir dans de nouvelles centrales Ă©lectriques au charbon, plus efficaces, assurera la sĂ©curitĂ© de l’approvisionnement Ă©nergĂ©tique de son Ă©conomie fortement industrialisĂ©e. Mais cela implique Ă©galement que du charbon continuera d’être brĂ»lĂ© au cours des prochaines dĂ©cennies. Dans ce contexte, quelles seront les consĂ©quences de ce renforcement de l’orientation stratĂ©gique en matière de sĂ©curitĂ© Ă©nergĂ©tique sur l’ambition climatique de la Chine ? On ne peut en tirer aucune conclusion dĂ©finitive, mais cela ne prĂ©sage rien de bon pour le climat. Ce qui est clair, c'est que ce "retour du charbon" dĂ©clenchĂ© par une prĂ©occupation croissante pour la sĂ©curitĂ© de l’approvisionnement Ă©nergĂ©tique remet en cause l’objectif chinois d’atteinte du pic de la demande de charbon et des Ă©missions de GES "avant 2030"et le niveau de celui-ci. 

L'Inde et le pétrole russe bon marché

Bien qu'elle partage les mêmes préoccupations en matière de sécurité énergétique, l'Inde adopte une approche différente. Le pays n'a pas les moyens d'être autosuffisant en ressources fossiles et se retrouve donc déstabilisé par les sanctions occidentales contre la Russie, un fournisseur majeur pour le pays.

L’Inde n'a ni soutenu ni condamné l'invasion de l'Ukraine. Ainsi, au lieu de profiter du contexte actuel pour renforcer ses ambitions en matière de politique pour la transition énergétique, elle a adopté une approche opportuniste, achetant du pétrole russe bon marché à un prix nettement inférieur au cours actuel (- 25 %). Du point de vue du gouvernement, ce pétrole bon marché serait bénéfique pour l’économie indienne. En réalité, ce choix n’apparaît pas particulièrement judicieux dans le contexte d’un pays faisant face à une forte croissance démographique et les défis de développement qui en découlent.

Du point de vue du gouvernement, ce pétrole bon marché serait bénéfique pour l’économie indienne.

Motivé par la crainte d’une hausse soudaine des prix de l’énergie, un investissement conséquent dans les énergies renouvelables serait pourtant le choix le moins coûteux et le plus prudent pour le développement et la sécurité de l'approvisionnement énergétique futur de l’Inde. De fait, si l’Inde persiste dans cette approche opportuniste et court-termiste, le deuxième géant asiatique sera perdant à long terme.

Japon : nuclĂ©aire et gaz naturel liquĂ©fiĂ©

Le Japon, faisant partie de l'alliance occidentale avec les États-Unis et l'Europe, a appliquĂ© des sanctions contre la Russie. Compte tenu de sa dĂ©pendance Ă  l'Ă©gard du pĂ©trole et du gaz russes, le Japon est aujourd'hui confrontĂ© Ă  des inquiĂ©tudes croissantes quant Ă  la fiabilitĂ© future des importations Ă©nergĂ©tiques venues de Russie. De grandes entreprises japonaises comme Mitsui ont refusĂ© de quitter le marchĂ© russe, notamment pour des raisons de sĂ©curitĂ© Ă©nergĂ©tique. Les dĂ©bats politiques sur l'importance de la sĂ©curitĂ© de l’approvisionnement Ă©nergĂ©tique ne sont pas nouveaux dans le pays. Toutefois, la crise gĂ©opolitique actuelle provoque de rĂ©els dĂ©bats sur la stratĂ©gie Ă  adopter. Dans l’immĂ©diat, le Japon se concentre sur deux axes de rĂ©flexion. Le premier consiste Ă  chercher Ă  nĂ©gocier de nouveaux contrats et Ă  diversifier les fournisseurs autant que possible, notamment en ce qui concerne le gaz. Le second axe porte sur le regain d’intĂ©rĂŞt portĂ© Ă  l’énergie nuclĂ©aire, qui avait cessĂ© d’être exploitĂ©e par le Japon suite Ă  l’incident de Fukushima Daiichi. Depuis 2011, la question nuclĂ©aire est un sujet politique Ă  forte charge Ă©motionnelle au pays du soleil levant. On peut toutefois noter une inflexion rĂ©cente de l’opinion publique sur cette question, qui permet au gouvernement japonais de disposer d’une plus grande marge de manĹ“uvre pour accĂ©lĂ©rer le redĂ©marrage de ses centrales nuclĂ©aires restantes. Cette aventure reprĂ©sente toutefois un rĂ©el dĂ©fi technique. Dans le mĂŞme temps, le Japon compte continuer Ă  investir dans les Ă©nergies renouvelables. De ce fait, le nouveau dĂ©bat japonais sur la sĂ©curitĂ© de l’approvisionnement Ă©nergĂ©tique semble plus compatible avec une plus grande ambition climatique, contrairement Ă  d’autres pays. La principale diffĂ©rence avec les autres pays vient de ce que le Japon dispose de capacitĂ©s nuclĂ©aires dĂ©jĂ  existantes qu’il peut mobiliser dans les annĂ©es Ă  venir, alors que la plupart des pays n’ont pas cette capacitĂ©. 

L’Europe et le pétrole Américain

L’Europe est la rĂ©gion devant faire face au dĂ©fi le plus important en matière de sĂ©curitĂ© de l’approvisionnement Ă©nergĂ©tique suite Ă  l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Sa dĂ©pendance aux ressources Ă©nergĂ©tiques russes est incomparable aux autres rĂ©gions du monde. De ce fait, et malgrĂ© les sanctions sans prĂ©cĂ©dent imposĂ©es Ă  l’économie russe, l’Union europĂ©enne n’a pas trouvĂ© d’accord au sujet d’un embargo sur les importations Ă©nergĂ©tiques russes, Ă  l’exception très rĂ©cente  du charbon dont l’impact sur la Russie sera modeste. Le projet ambitieux rĂ©digĂ© par la Commission europĂ©enne prĂ©voit certes d’exclure le gaz russe de l’approvisionnement europĂ©en, la mère des toutes les sanctions contre la Russie, mais pas avant 2027. Ce plan prĂ©voit Ă©galement de rĂ©duire de 66 % les importations de gaz russe d’ici l’annĂ©e prochaine. Pour atteindre cet objectif, la première rĂ©ponse apportĂ©e par l’UE Ă  l’urgence en termes de sĂ©curitĂ© de l’approvisionnement Ă©nergĂ©tique a Ă©tĂ© de proposer une diversification de l’utilisation des combustibles fossiles et de faire en sorte que les Etats membres puissent faire des achats groupĂ©s entre eux pour rĂ©duire les coĂ»ts d’achat. 

Si l’Europe peut trouver sans difficulté d’autres fournisseurs de pétrole, ce n’est pas le cas pour le gaz.

Si l’Europe peut trouver sans difficulté d’autres fournisseurs de pétrole, ce n’est pas le cas pour le gaz. Il s’agit de remplacer le gaz transporté par gazoduc en provenance de Russie par du gaz naturel liquéfié (GNL) acheminé par voie maritime. Des discussions ont déjà eu lieu avec les principaux exportateurs de GNL tels que le Qatar et les Etats-Unis. Cependant, l’Europe ne dispose pas encore des infrastructures nécessaires pour augmenter le volume d’importations de GNL.

La dĂ©cision de construire de nouveaux terminaux de regazĂ©ification visant Ă  rĂ©duire la dĂ©pendance Ă  l’égard des importations russes implique des investissements non prĂ©vus dans des infrastructures dĂ©diĂ©es aux combustibles fossiles qui resteront en fonctionnement pendant de nombreuses annĂ©es. L’argument postulant que ces terminaux de regazĂ©ification pourraient, Ă  l’avenir, ĂŞtre transformĂ©s en terminaux adaptĂ©s Ă  l’importation d’hydrogène (ammoniac) n’a pas encore Ă©tĂ© dĂ©montrĂ© comme Ă©tant techniquement viable. En outre, la rĂ©ticence de pays comme l’Allemagne Ă  redĂ©marrer leurs centrales nuclĂ©aires, fermĂ©es après l’accident de Fukushima, vient compliquer la situation. Cela illustre ainsi le fait que l’UE perçoit encore et toujours la question de la sĂ©curitĂ© de son approvisionnement Ă©nergĂ©tique Ă  travers le prisme court-termiste des combustibles fossiles. Ainsi, mĂŞme si le plan proposĂ© par la Commission europĂ©enne prĂ©voit d’investir massivement dans les Ă©nergies renouvelables, les investissements inĂ©vitables dans de nouvelles infrastructures dĂ©diĂ©es aux combustibles fossiles ne prĂ©sagent rien de bon pour ce qui est de la lutte contre le changement climatique. 

Les vieilles habitudes ont la vie dure. Assurer la sécurité de l’approvisionnement énergétique est une préoccupation politique majeure pour les gouvernements. Durant des siècles, cette relation entre réussite économique et accès aux ressources fossiles s’est vérifiée de manière constante. Cependant, celle-ci a considérablement évolué grâce aux progrès technologiques, aux adaptations aux précédentes crises énergétiques, et à l’amorce de la transition énergétique. La plupart des nations développées ont réussi à découpler leurs performances économiques et leurs émissions de GES. En conséquence, cela induit une diminution de l’importance stratégique et géopolitique de l’accès aux combustibles fossiles. Cette nouvelle réalité devrait également participer à la modification de l’habitus politique qui assimile la sécurité de l’approvisionnement énergétique à l’accès aux ressources fossiles. Ainsi, cette crise nous confronte à un enjeu majeur, au-delà de la réponse à apporter aux besoins énergétiques immédiats, celui de ne pas investir trop massivement dans des infrastructures destinées aux combustibles fossiles - qui seraient en fonctionnement durant les prochaines décennies avec le risque certain de devenir à terme des actifs caducs. Au contraire, la réponse à la crise actuelle et à la question de la consolidation de l’indépendance énergétique devrait passer par le développement rapide et immédiat des capacités de production énergétiques décarbonées.

 

 

Copyright : GREG BAKER / AFP

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