Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne
Imprimer
PARTAGER

Revue Nationale StratĂ©gique 2025 : progrès, limites

Revue Nationale Stratégique 2025 : progrès, limites
 André Leblanc
Auteur
Expert Résident - Défense et Sécurité nationale

Parmi les ouvrages fantômes dont les bibliothèques déplorent la perte figure​nt les Stratagemata​ de Rabelais, disparu​s ​depuis 1539... Mais il est une autre stratégie que la France a peut-être perdue de vue : celle de sa Revue Nationale Stratégique​, dont l'actualisation récente demeure insatisfaisante à plusieurs égards. ​Mithridatisation de l’alerte​, difficultés conceptuelles, spécificité des actions hostiles en temps de paix​, définition de la guerre hybride : quels chapitres restent à écrire ? Quelles sont les réponses et les nouveautés de la RNS 2025 ? ​Comment justifier l'impérieuse nécessité de trouver 64 milliards d’euros pour le budget de la défense ​dès 202​7 ? ​Une analyse d'André Leblanc.

Le Royaume-Uni ouvrait le feu, c’est dĂ©sormais la France qui rend publique sa Revue nationale stratĂ©gique (RSN 2025) mise Ă  jour : ce document se prĂ©sente explicitement comme l’actualisation de la RNS 2022, actualisation motivĂ©e par un "nouvel environnement dĂ©gradĂ©".

Pour un document d’actualisation, il y a deux manières de rĂ©aliser un progrès par rapport Ă  l’état antĂ©rieur : soit il ajoute une nouveautĂ© dĂ©cisive, soit il retire une partie dĂ©fectueuse au document prĂ©cĂ©dent.

Par consĂ©quent, les deux principales questions qui guident la lecture de la RNS 2025 sont : quelles nouveautĂ©s sont introduites par rapport Ă  la prĂ©cĂ©dente RNS ? Et quels dĂ©fauts de la prĂ©cĂ©dente RNS ont Ă©tĂ© corrigĂ©s ?

RNS 2025 : quelles nouveautĂ©s ?

Structurellement, la RNS 2022 :

  1. présentait l’environnement stratégique (10 pages)
  2. exposait les défis à relever, notamment avec un long exposé théorique sur les fonctions stratégiques (au nombre de six)
  3. décrivait les dix objectifs stratégiques fixés par la revue nationale stratégique.

Si elle conserve une structuration en trois parties, on observe une rĂ©partition interne diffĂ©rente de la RNS 2025 :

1/ la présentation de l’environnement stratégique et de son évolution occupe une plus grande place (20 pages). Le nouveau panorama inclut non seulement les acteurs étatiques (Russie, Iran, Chine), la prolifération et les crises régionales, la menace terroriste, la criminalité organisée, le séparatisme, les migrations, mais identifie également comme des risques de premier plan le changement climatique, les atteintes à l’environnement et l’effondrement de la biodiversité, les difficultés d’accès aux matières premières et leurs impacts sur les enjeux énergétiques et économiques.

Cette maximisation de la menace [...] participe certes d’une stratégie argumentative pour garantir l’obtention des crédits nécessaires, mais entraîne un risque de mithridatisation de l’alerte.

Cette maximisation de la menace ("guerre ouverte russe contre le cĹ“ur de l’Europe" d’ici 2030, "risque permanent d’une guerre rĂ©gionale massive au Moyen-Orient", "multiplication possible des théâtres de crise dans la zone indopacifique", "compĂ©tition gĂ©nĂ©ralisĂ©e entre puissances en Afrique sub-saharienne", "menace existentielle" et "disparition partielle ou totale de certains États suite au changement climatique", "perspectives Ă©conomiques pessimistes" tracĂ©es par le FMI) participe certes d’une stratĂ©gie argumentativepour garantir l’obtention des crĂ©dits nĂ©cessaires, mais entraĂ®ne un risque de mithridatisation de l’alerte. 

2/ Après avoir dĂ©crit l’ambition visĂ©e en 2030 (l’"Ă©tat final recherchĂ©"), l’exposĂ© des objectifs stratĂ©giques (qui passent de 10 Ă  11) occupe lui aussi une plus grande place. Chaque objectif fait dĂ©sormais l’objet d’une prĂ©sentation en deux parties distinctes : une Ă©valuation des mesures mises en Ĺ“uvre depuis la RNS 2022, puis un "plan d’action" pour atteindre l’objectif stratĂ©gique.

Ce choix explique l’inflation globale du texte (qui passe de 53 Ă  99 pages alors qu’il n’y a qu’un objectif supplĂ©mentaire), puisque chaque objectif fait en rĂ©alitĂ© l’objet d’un double exposĂ© : d’abord l’exposĂ© des rĂ©sultats atteints depuis trois ans, puis les mesures Ă  suivre pour les cinq annĂ©es Ă  venir. Cette structure apologĂ©tique est en soi surprenante et mĂŞme inĂ©dite dans un document de cette nature.

Le nouvel objectif stratégique concerne "l’excellence académique, scientifique et technologique au service de la souveraineté française et européenne". De manière étonnante pour un objectif qui n’apparaissait pas dans la RNS 2022, plusieurs actions sont comptabilisées dans son évaluation depuis la RNS 2022 (dont la création d'un centre interdisciplinaire pour la défense et la sécurité en 2021). Pour l’essentiel, il s’agit ici de répondre au défi de la dominance technologique issue de l’innovation, notamment dans les domaines liés à l’IA, au spatial, au quantique, au NRBC (arme nucléaire, radiologique, biologique et chimique) ou aux sciences de la Terre.

3/ Une troisième partie présente les "voies et moyens (…) nécessaires pour réaliser les objectifs stratégiques et atteindre l’ambition 2030 actualisée".

Les mesures évoquées dans cette dernière partie vont des dispositions législatives (lois de programmations pour les armées, l’intérieur ou la justice, la recherche, loi sur la résilience des infrastructures critiques transposant les directives européennes REC, NIS2, DORA), aux actions réglementaires et administratives (feuilles de route ministérielles, extension du réseau des fonctionnaires de défense). Si la volonté d’opérationnaliser le propos est bienvenu, on peut être surpris parfois du niveau de détail choisi (l’adoption en 2026 d’un référentiel interministériel des stades de défense et de sécurité, la création d’un portail de la cybersécurité du quotidien, la création d’une injonction de se soumettre à une expertise psychiatrique pour les personnes suivies pour radicalisation et présentant des signes de troubles psychiques, ou la création d’une marque nationale de prévention du risque numérique connue du grand public).

Impact budgétaire

Au-delà de ces différences de structure, la principale nouveauté de cette RNS tient évidemment au soclage d’un investissement budgétaire supplémentaire. Le chiffre précis n’est pas inclus directement dans le document mais a fait l’objet de l’allocution présidentielle du 13 juillet.

La publication de la RNS 2025 a en effet Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ©e d’une sĂ©quence mĂ©diatique (CEMA le 11 juillet, PrĂ©sidence le 13 juillet) particulièrement soutenue : la RNS, par la nouveautĂ© de ses rĂ©sultats (en tout cas, de ses constats) devait expliquer les annonces majeures de l’ÉlysĂ©e Ă  l’occasion de son discours aux armĂ©es du 13 juillet. Cette annonce majeure a Ă©tĂ© celle d’une accĂ©lĂ©ration budgĂ©taire, puisque l’ambition est de rĂ©aliser dès 2027 les objectifs budgĂ©taires initialement fixĂ©s Ă  l’horizon 2030 : + 3,5 milliards d’euros en 2026, +3 milliards d’euros en 2027, soit 64 milliards d’euros pour le budget de la dĂ©fense en 2027

Cette augmentation des moyens est une nouvelle positive pour nos forces armées. De même, l’appel à la réduction de la dette publique pour renforcer la souveraineté financière française est une nouveauté utile.

Cette augmentation des moyens, même si elle ne suffit pas à résoudre notre équation stratégique, est une nouvelle positive pour nos forces armées. De même, dans l’objectif stratégique n°3, l’appel à la réduction de la dette publique pour renforcer la souveraineté financière française est une nouveauté utile.

RNS 2022 et 2025 : des constantes

Contrairement à ce que l’on pourrait attendre compte tenu de l’ampleur des bouleversements décrits, la RNS 2025 reprend, pour l’essentiel, les concepts de la RNS précédente.

Ainsi, les six fonctions stratégiques "redéfinies et étendues par la RNS 2022" (connaissance-compréhension-anticipation, dissuasion, protection-résilience, prévention, intervention, influence) sont reprises.

Il faut toutefois noter que la RNS de 2022 n’a pas redéfini ces fonctions, mais s’est contentée en réalité de reprendre à l’identique les cinq fonctions stratégiques telles qu’elles étaient formulées pour la première fois par le Livre Blanc de 2008 en y ajoutant une sixième fonction nommée "influence".

Si cette longévité n’est pas en soi rédhibitoire (même s’il est salutaire de réexaminer périodiquement la pertinence des concepts), les difficultés conceptuelles posées par la première fonction (connaissance-compréhension-anticipation) sont donc reprises dans la RNS 2025. Il en va de même pour les problèmes logiques posés par la sixième fonction (la seule qu’avait introduite réellement la RNS 2022) et qui sont donc maintenues en l’état (pour mémoire, dans un même paragraphe la RNS 2022 définit l’influence comme une "fonction stratégique à part entière" puis comme un "domaine de contestation", alors que ces deux acceptions sont contradictoires. Un peu plus loin, l’influence est définie comme une "politique globale").

Les dix objectifs stratĂ©giques sont Ă©galement repris, la plupart du temps Ă  l’identique, mais parfois avec des formules repensĂ©es (pour le 7e objectif, "La France, partenaire de souverainetĂ© fiable et pourvoyeuse de sĂ©curitĂ© crĂ©dible", devient "La France, partenaire fiable de souverainetĂ© et pourvoyeuse crĂ©dible de sĂ©curitĂ©" - certes, les qualitĂ©s de fiabilitĂ© et de crĂ©dibilitĂ© sont attribuĂ©es plus nettement encore Ă  notre pays de manière Ă  accentuer le propos !). ExceptĂ© pour le 11e objectif, nouveau, les seules variations concernent les objectifs 3 et 10 (les formulations sont plus accentuĂ©es : une Ă©conomie qui se prĂ©pare "Ă  la guerre", et la capacitĂ© "d’emporter la dĂ©cision" militaire).

Si certaines fonctions stratĂ©giques conservent une certaine confusion, on note la mĂŞme chose pour le rapport entre les fonctions et les objectifs. La RNS 2025 indique que "l’ambition 2030 est dĂ©clinĂ©e en onze objectifs stratĂ©giques", mais ajoute que ces objectifs "concourent Ă  la mise en Ĺ“uvre des six fonctions stratĂ©giques"). On pourrait, en toute logique, s’attendre au contraire : des fonctions doivent permettre d’atteindre des objectifs, Ă  moins que les fonctions ne soient des objectifs en eux-mĂŞmes, ce qui serait absurde. Pour sa part, le rapport entre les fonctions stratĂ©giques et l’ambition n’est pas prĂ©cisĂ©.

De la guerre hybride à la conflictualité du temps de paix

Un point particulier mérite d’être mentionné concernant les notions de "guerre hybride" ou de "stratégie hybride", qui désignent initialement des faits précis mais dont l’usage dérivé produit parfois des contresens.

Sur ce point, la RNS 2025 à juste titre prend soin de formuler sa propre définition ("Une stratégie hybride désigne pour la France le recours par un acteur étranger à une combinaison intégrée et volontairement ambiguë de modes d’actions militaires et non militaires, directs et indirects, légaux ou illégaux, difficilement attribuables"). Dit simplement, une stratégie (ou une guerre) hybride implique nécessairement une phase militaire. Ainsi la Russie a conduit une guerre hybride en Géorgie (opérations de déstabilisation et coercition suivies d’une invasion militaire) ; elle à utilisé à l’évidence une stratégie hybride en Ukraine (Donbass).

Mais d’autres passages de la RNS 2025 réintroduisent un certain flou concernant les actions "hybrides", qui deviennent paradoxalement synonymes d’actions clandestines ou infra-militaires ("hausse massive des attaques hybrides sur notre territoire", actions "hybrides" de nos compétiteurs sur le territoire national, menaces informationnelles).

Au-delĂ  de la rigueur conceptuelle attendue d’un document stratĂ©gique de ce niveau, la notion de guerre hybride appelle trois remarques :

  • Ă€ l’évidence, le concept de guerre hybride ne permet pas de rendre compte de toutes les actions hostiles du temps de paix, si celles-ci ne sont pas combinĂ©es Ă  une phase militaire. Ă€ titre d’exemple, les opĂ©rations de subversion visant la France ("mains rouges", Ă©toiles de David) ou de sabotage ne sont pas liĂ©es Ă  des opĂ©rations militaires, mais constituent nĂ©anmoins des actions offensives en temps de paix.
  • Par consĂ©quent, au concept de guerre hybride qui implique nĂ©cessairement l’emploi de moyens militaires, il conviendrait dans ces cas de substituer celui de "conflictualitĂ© du temps de paix", pour dĂ©signer les actions Ă©tatiques hostiles inframilitaires. Ces actions clandestines, intĂ©grĂ©es politiquement et combinĂ©es en vue d’un effet sur la sĂ©curitĂ© adverse, n’ont pas vocation Ă  ĂŞtre couplĂ©es Ă  des opĂ©rations militaires, mais n’en constituent pas moins des actes hostiles d’États. 
  • La prise en compte de ces actions ne relève pas d’une stratĂ©gie purement militaire, mais d’une stratĂ©gie de sĂ©curitĂ© nationale, intĂ©grĂ©e et permanente, faisant intervenir, en temps de paix, d’autres moyens (renseignement, cyber, diplomatie, justice, etc.). C’est en ce sens que "l’ensemble des politiques publiques concourt Ă  la sĂ©curitĂ© nationale" (article 1111-1 du code de la dĂ©fense).

Au concept de guerre hybride qui implique nécessairement l’emploi de moyens militaires, il conviendrait dans ces cas de substituer celui de "conflictualité du temps de paix", pour désigner les actions étatiques hostiles inframilitaires.

Les principales limites de la RNS 2022 Ă©taient bien connues : en Ă©numĂ©rant des fonctions stratĂ©giques et des objectifs formulĂ©s hors contraintes, une RNS prĂ©sente un panorama de buts, mais pas une stratĂ©gie. Ainsi, au triptyque classique objectifs-obstacles-stratĂ©gie (dans lequel la stratĂ©gie est une manière de rĂ©soudre un problème, un système de choix), la RNS 2022 substituait un trinĂ´me intĂ©rĂŞts-menaces-objectifs stratĂ©giques.

La RNS 2025, quant à elle, sans parvenir à corriger les limites de l’exercice précédent, décrit les menaces, rappelle les objectifs et établit un "plan d’action" pour les atteindre, à la manière d’un document administratif. Mais elle laisse ouverte la question de la stratégie, en cantonnant sa réponse à une hausse des moyens. Celle-ci, pour essentielle qu’elle soit, ne résout pas la totalité de notre équation stratégique.

Copyright image : Abdul Saboor/POOL /AFP
PDF initialement publiĂ© dans la revue Questions internationales (n°83, janvier-fĂ©vrier 2017) "Le renseignement et l’action".

Le renseignement et l'action (3 pages)Télécharger
Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne