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Revenus publicitaires : une crise existentielle pour Internet ? 

Trois questions à Paul Hermelin et Poppy Wood

Revenus publicitaires : une crise existentielle pour Internet ? 
 Paul Hermelin
Président du conseil d’administration, Capgemini
 Poppy Wood
Senior Advisor chez Reset.Tech

Ces derniers mois, de vifs dĂ©bats ont divisĂ© les grandes entreprises numĂ©riques autour d’un enjeu crucial du monde digital : le modèle Ă©conomique d’Internet. Au cours des vingt dernières annĂ©es, les gĂ©ants d’Internet ont prospĂ©rĂ© sur la base d’un modèle Ă©conomique fondĂ© sur la collecte des donnĂ©es Ă  des fins publicitaires. RĂ©cemment, de nombreuses entreprises technologiques, dont Facebook, ont vivement critiquĂ© la proposition d’Apple visant Ă  rendre plus difficile cette collecte de donnĂ©es des utilisateurs par son système d’exploitation iOS. Dans cet entretien croisĂ©, Paul Hermelin, prĂ©sident du conseil d’administration de Capgemini, et Poppy Wood, conseillère senior chez Reset, reviennent sur les enjeux de ce dĂ©bat.   

En mars 2021, l’Autorité de la concurrence française a rejeté une plainte de publicitaires français visant à bloquer la mise à jour iOS d’Apple. Sur quoi porte ce débat ?

Poppy Wood :

La mise Ă  jour de la politique de transparence du traçage d’Apple, qui modifie le traçage des donnĂ©es utilisateur de l’App Store et passe d’un modèle d’"opt out" Ă  un modèle d’"opt in", est un bouleversement majeur du modèle Ă©conomique des entreprises numĂ©riques. Cette mise Ă  jour rĂ©pond en partie Ă  la rĂ©ticence grandissante des utilisateurs d’Internet Ă  ce qu’on appelle la "publicitĂ© de surveillance", qui consiste Ă  collecter les donnĂ©es des utilisateurs et Ă  les vendre Ă  des publicitaires afin de personnaliser les annonces. Le volume d’informations sur les utilisateurs collectĂ©es et traitĂ©es pour leur vendre des services et des produits est de plus en plus critiquĂ©, en particulier dans le contexte des dĂ©bats sur l’influence de la publicitĂ© politique. L'idĂ©e d’une refonte, voire d’une interdiction, du système de publicitĂ© de surveillance s’est renforcĂ©e depuis un an, notamment sous l’impulsion de mouvements comme la "Tracking Free Ads Coalition" au sein de l’Union europĂ©enne (UE) ; la campagne "Ban Surveillance Advertising" menĂ©e aux États-Unis par Accountable Tech ; et "End Surveillance Advertising to Kids", menĂ©e au Royaume-Uni par Global Action Plan. Leur critique repose sur le caractère immoral, et potentiellement illĂ©gal, de l’utilisation des donnĂ©es personnelles Ă  des fins Ă©conomiques. Ă€ travers cette mise Ă  jour, Apple a montrĂ© sa comprĂ©hension de l’opinion gĂ©nĂ©rale et tente de se mettre du cĂ´tĂ© des utilisateurs : de fait, cette mise Ă  jour a Ă©tĂ© bien accueillie Ă  travers le monde par les organisations Ĺ“uvrant pour les droits des consommateurs et la dĂ©fense de la vie privĂ©e. 
 
Bien sûr, cette stratégie aide aussi Apple - à la fois en termes économiques et en termes de réputation - dans sa lutte contre les réseaux sociaux. Apple est un des seuls de la Big Tech dont le modèle économique n’est pas fondé sur les revenus publicitaires. La firme à la pomme continue à se distinguer ainsi des autres géants de l’Internet comme Facebook, dont les pratiques et le modèle économique sont de plus en plus surveillés par les pouvoirs publics dans le monde. Avec ses millions d’applications disponibles sur son App Store, Apple a d’autres sources de revenus bien plus lucratives que les publicités. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la principale objection de Facebook à la mise à jour de l’iOS était émise au nom des petits développeurs et commerces qui dépendent des revenus publicitaires.

La mise à jour iOS, comme les débats qu’elle suscite, est un rappel de la puissance d’Apple, véritable monopole technologique qui peut brusquement bouleverser le modèle économique et les opérations d’un secteur entier.

Bien sûr, cette stratégie aide aussi Apple - à la fois en termes économiques et en termes de réputation - dans sa lutte contre les réseaux sociaux. Apple est un des seuls de la Big Tech dont le modèle économique n’est pas fondé sur les revenus publicitaires. La firme à la pomme continue à se distinguer ainsi des autres géants de l’Internet comme Facebook, dont les pratiques et le modèle économique sont de plus en plus surveillés par les pouvoirs publics dans le monde. Avec ses millions d’applications disponibles sur son App Store, Apple a d’autres sources de revenus bien plus lucratives que les publicités. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la principale objection de Facebook à la mise à jour de l’iOS était émise au nom des petits développeurs et commerces qui dépendent des revenus publicitaires.

Le rĂ©seaux social a, sur des pages entières de journaux, fait valoir que la mise Ă  jour serait "dĂ©vastatrice pour les petites entreprises", une autre campagne "altruiste" dont on ne peut s’empĂŞcher de penser qu’elle sert aussi les intĂ©rĂŞts des gĂ©ants de la tech. 
 
La mise Ă  jour iOS, comme les dĂ©bats qu’elle suscite, est un rappel de la puissance d’Apple, vĂ©ritable monopole technologique qui peut brusquement bouleverser le modèle Ă©conomique et les opĂ©rations d’un secteur entier. MĂŞme si, en l’occurrence, Apple s’est placĂ© du bon cĂ´tĂ© du dĂ©bat sur la publicitĂ© ciblĂ©e avec cette mise Ă  jour, celle-ci illustre aussi la puissance et l’autonomie des gĂ©ants de la tech dans l’économie d’Internet. 

Les revenus publicitaires n’ont pas toujours Ă©tĂ© le moteur d’Internet. Quels autres options existaient au dĂ©but des annĂ©es 1990 et pourquoi selon vous le modèle Ă©conomique fondĂ© sur la publicitĂ© a-t-il triomphĂ© ? 

Paul Hermelin :

Le Worldwide Web que nous connaissons doit sa naissance à une coopération assez unique entre le Pentagone et les universités américaines. La "Internet Society" a été fondée en 1992 en tant qu’association à but non-lucratif afin de développer des standards, des formations, des accès et une politique pour Internet. Certains ingénieurs ont très vite saisi le potentiel de ce nouveau moyen de communication.
 
Je me souviens que certains experts informatiques français se sont rendus aux États-Unis en 1994 pour rencontrer les pionniers d’Internet et les convaincre qu’ils Ă©taient parvenus Ă  un modèle Ă©conomique stable avec le Minitel français - dont les services Ă©taient financĂ©s par des micropaiements collectĂ©s par France Telecom (un monopole Ă  l’époque). Ce modèle a immĂ©diatement Ă©tĂ© rejetĂ© car les AmĂ©ricains dĂ©testaient l’idĂ©e d’une organisation autour de grands opĂ©rateurs des tĂ©lĂ©communications, et parce que la publicitĂ© Ă©tait plus acceptĂ©e, comme l’attestait Ă  l’époque la domination des chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision commerciales sur le marchĂ© amĂ©ricain. Ces chaĂ®nes Ă©taient encore assez jeunes en Europe, et moins populaires, alors qu’elles Ă©taient dĂ©jĂ  non seulement nombreuses, mais mĂŞme la norme aux États-Unis. De manière surprenante, la puissance des opĂ©rateurs de tĂ©lĂ©communications Ă©tait vue comme une menace, et l’approche publicitaire perçue comme plus respectueuse des choix des consommateurs. 
 
Nous Ă©tions alors Ă  l’aube d’Internet et n’avions pas imaginĂ© que la collecte de donnĂ©es via les cookies et la puissance des moteurs de recherche et des navigateurs mènerait Ă  la domination de certains acteurs. Quand on utilise un service gratuitement, c’est qu’on est soi-mĂŞme un "produit", ce qu’on n’avait pas compris Ă  l’époque. 

Ă€ votre avis, les acteurs d’Internet peuvent-ils changer leur modèle Ă©conomique fondĂ© sur la collecte des donnĂ©es et la publicitĂ© ? 

Paul Hermelin :

On considère gĂ©nĂ©ralement les "GAFAM" comme un consortium uni, mais ce n’est pas le cas. Apple dĂ©fend une approche selon laquelle la publicitĂ© peut ĂŞtre Ă©liminĂ©e via un paramĂ©trage de son système d’exploitation, ce qui a menĂ© Facebook Ă  rĂ©agir et suggĂ©rer que les utilisateurs d’iOS refusant la collecte des donnĂ©es, et donc la publicitĂ©, pourraient ĂŞtre amenĂ©s Ă  payer un abonnement pour accĂ©der aux services de Facebook. 

En parallèle, il est intĂ©ressant de noter qu’Epic Games, le propriĂ©taire de Fortnite, un jeu en ligne très populaire, a engagĂ© un procès contre Apple, qui perçoit 30 % sur les abonnements souscrits via l’App Store. Des perturbations sont donc Ă  prĂ©voir. Le contrĂ´le du marchĂ© par les GAFAM a vocation Ă  ĂŞtre dĂ©fiĂ©, comme l’a montrĂ© la rĂ©cente Ă©mergence du chinois TikTok. Ces nouveaux acteurs abandonneront-ils la source de revenus que reprĂ©sente la collecte de donnĂ©es pour amĂ©liorer leurs stratĂ©gies publicitaires ? 

Le contrôle du marché par les GAFAM a vocation à être défié, comme l’a montré la récente émergence du chinois TikTok.

Dans certains secteurs particulièrement exigeants et pour des consommateurs très sophistiquĂ©s, peut-ĂŞtre. Mais je pense que l’approche traditionnelle l’emportera auprès du marchĂ© de masse. Les rĂ©gulateurs sont vouĂ©s Ă  demander plus de transparence, mais l’attrait des services en apparence gratuits demeurera important, en particulier chez les adolescents. 

Poppy Wood :

La publicitĂ© n’est pas toujours nĂ©gative. Les consommateurs ont aujourd’hui des outils afin de personnaliser les publicitĂ©s, qui peuvent ĂŞtre utiles afin de dĂ©couvrir de nouveaux produits et services. Les publicitĂ©s peuvent ĂŞtre crĂ©atives et, dans certains cas, une force positive. Si aujourd’hui certains appellent Ă  une interdiction des publicitĂ©s de surveillance, ou comportementales (Ă  savoir, des publicitĂ©s ciblĂ©es en fonction des prĂ©fĂ©rences individuelles des utilisateurs), peu attendent ou demandent une interdiction complète de la publicitĂ© sous toutes ses formes. Il est vrai que si de plus en plus d’entreprises et de services dĂ©laissent le modèle publicitaire pour passer Ă  un modèle d’abonnement ou autre, il est peu probable que l’ensemble des services Internet leur emboĂ®tent le pas. 

Au-delà de la pression du public, c’est surtout la réglementation qui pourrait inciter à mettre fin au modèle de surveillance publicitaire.

Il existe de nombreuses solutions intermédiaires entre une interdiction complète des publicités et le statu quo de la surveillance publicitaire. La publicité contextuelle fait partie des potentielles solutions. Celle-ci consiste à collecter des données personnelles plus limitées afin de mesurer l’efficacité de campagnes publicitaires, mais qui ne sont pas utilisées pour établir des profils personnels ou pour affiner le ciblage. Il existe aussi une approche hybride, utilisée notamment par les médias, combinant revenus publicitaires et revenus tirés d’abonnements.

Les consommateurs paient afin d’avoir accès à du contenu tout en visionnant quand même des publicités - un modèle qui s’applique à la fois à l’offre en ligne et hors ligne des médias. L’essor des plateformes digitales, qui captent des publics bien plus larges, avec une offre de données infiniment plus conséquente, a sévèrement restreint les revenus publicitaires des éditeurs. Cet enjeu s'est manifesté de manière très publique, notamment lors des récents événements en Australie (où un conflit important a eu lieu entre les médias et les réseaux sociaux au sujet de la rémunération par la publicité). Les éditeurs publient des articles d’actualité et facilitent les débats essentiels au bon fonctionnement de nos sociétés démocratiques. Le rôle des éditeurs devra faire l’objet d’une attention toute particulière dans un monde post-publicités.
 
Au-delà de la pression du public, c’est surtout la réglementation qui pourrait inciter à mettre fin au modèle de surveillance publicitaire. Aucun gouvernement n’a été jusqu’à mandater la mise en place d’un nouveau modèle économique, mais les pouvoirs publics à travers le monde se penchent de plus en plus sur le sujet. La Digital Market Unit britannique a été créée dans le but d’examiner la compétitivité des géants de la tech, et en particulier la domination de Google et de Facebook. Le cas de l’Australie a initié une discussion à l'échelle internationale sur les interventions réglementaires possibles afin de soutenir les éditeurs. Aux États-Unis, dont certains États rédigent actuellement des lois sur les données basées sur le Règlement général sur la protection des données (RGPD)( européen, les questions de concurrence de la publicité numérique sont attentivement étudiées. Des changements réglementaires, combinés à la pression populaire, pourraient bien pousser les entreprises évoluant dans le secteur à abandonner le modèle publicitaire mais, pour l’heure, il devrait rester la norme.

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