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16/06/2020
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Retraites : une rĂ©forme anachronique ?

Retraites : une réforme anachronique ?
 Victor Poirier
Auteur
Ancien directeur des publications

Le discours prononcé par le président de la République dimanche 14 juin n’aura pas permis d’éclaircir le point suivant : la réforme des retraites, au cœur des débats avant le début de l’épidémie du Covid-19, va-t-elle revenir sur le devant de la scène ? Si l’on en croit nombre de parlementaires de la majorité, la réponse est claire : oui, la réforme est de retour et le projet de retraite universelle devrait voir le jour le plus vite possible. Et pourtant, la situation a bien changé depuis mars, et le contexte dans lequel les discussions autour de cette réforme avaient eu lieu, en début d’année, ne s’est pas amélioré, au contraire. À quoi faut-il donc s’attendre ?

Le COR sonne l’alerte

Pour bien saisir les enjeux nouveaux qui se présentent, il convient de lire avec attention le dernier point de situation du Conseil d’Orientation des Retraites, daté du jeudi 11 juin. Si les conclusions, comme le rappelle le COR, "doivent être lu[e]s en prenant en compte les fortes incertitudes sanitaires et économiques de la période actuelle", deux grandes tendances apparaissent.

  • La première est la dĂ©gradation brutale du solde financier du système. La surmortalitĂ© due au Covid entraĂ®ne une baisse des dĂ©penses prĂ©vues de 500 millions d’euros, tandis que les recettes du système seraient en baisse de plus de 24 milliards d’euros. Le dĂ©ficit atteindrait ainsi -29,4 Mds€ en 2020, soit -1,5 % du PIB ;
  • La seconde est l’insensibilitĂ© des pensions versĂ©es Ă  la crise Ă©conomique majeure que nous vivons. Le contraste avec l’ensemble de la population est flagrant : tandis que la rĂ©munĂ©ration moyenne nette devrait baisser de 5,3 % entre 2019 et 2020, la pension moyenne, dĂ©corrĂ©lĂ©e de la situation Ă©conomique, serait en hausse de 1,2 %. Le niveau de vie des retraitĂ©s, qui Ă©tait 4,8 % supĂ©rieur Ă  celui de l’ensemble de la population en 2019, serait dĂ©sormais 10,3 % supĂ©rieur en 2020.

Dans de telles conditions, et devant un texte qui était déjà loin de faire l’unanimité dans "l’ancien monde", la réforme des retraites semble désormais inadaptée, pour ne pas dire anachronique.

Vous aviez dit équilibre budgétaire ?

Le niveau de vie des retraitĂ©s, qui Ă©tait 4,8 % supĂ©rieur Ă  celui de l’ensemble de la population en 2019, serait dĂ©sormais 10,3 % supĂ©rieur en 2020.

Comme nous l’écrivions en décembre dernier, suite au discours de présentation de la réforme par le Premier ministre Édouard Philippe, "avoir pour objectifs l’équilibre financier et l’alignement des régimes sous la forme d’un régime universel (supprimant, de fait, les régimes spéciaux), le tout à enveloppe budgétaire constante (14 % du PIB français consacré aux dépenses de retraites, contre 10 % pour les pays de l’Union européenne) et, surtout, compte tenu des évolutions démographiques, paraissait - et paraît toujours - être une équation sans solution".

    Alors que l’avenir des finances publiques françaises comme celui du système de retraites se sont considĂ©rablement assombris en l’espace de quelques semaines, les inquiĂ©tudes se confirment. Premièrement, car le ratio "dĂ©penses de retraites / PIB" dĂ©passera dĂ©jĂ  largement cette annĂ©e 14 %, soit le seuil maximal que s’était fixĂ© le gouvernement. Mais cela n’est qu’anecdotique (et "mathĂ©matique", puisque dĂ» Ă  une baisse du dĂ©nominateur, Ă  savoir le PIB).

    Le véritable enjeu réside dans l’incapacité de la réforme systémique, telle qu’elle était envisagée avant la crise, de remettre à flot le solde financier. La réforme discutée jusqu’ici n’avait pas pour objectif principal de rééquilibrer le système de retraites, mais elle ne peut en faire l’économie, sous peine de ne pas en assurer la viabilité. Dès lors, sans incitation à travailler plus longtemps - ce qui permettrait de cumuler le bénéfice de cotisations supplémentaires et celui d’un moindre nombre de pensions versées -, il sera tout simplement impossible de financer à la fois des pensions stables et de garantir la bonne santé financière du régime.

    L’idée d’âge d'équilibre à 64 ans à horizon 2027, avec un système de décote-surcote, était la seule - maigre - mesure visant à augmenter les ressources du système de retraites contenue dans le projet de réforme. Elle semblait déjà insuffisante pour permettre au système de retraites de retrouver l’équilibre financier avant 2040. Particulièrement impopulaire, celle-ci serait désormais en suspens. Son retrait du texte signifierait qu’aucune disposition de la réforme n’aurait pour objectif de résorber le déficit du régime, alors que celui-ci s’est aggravé de plus de 25 milliards d’euros en l’espace de quelques semaines. L’enjeu de viabilité financière du système était déjà primordial mais largement ignoré avant la crise ; il sera désormais plus difficile encore de ne pas aborder "l’éléphant dans la pièce".

    La génération sacrifiée

    Le mĂ©canisme de solidaritĂ©, fondement de notre système de retraites, accentue l’idĂ©e d’un "transfert Ă  l’envers", des jeunes gĂ©nĂ©rations vers les plus âgĂ©es. Ce transfert Ă©tait dĂ©jĂ  problĂ©matique avant la crise, du fait d’un contexte dĂ©mographique marquĂ© par le vieillissement de la population et par une espĂ©rance de vie en hausse continue : il devient dĂ©sormais insoutenable, car il fait supporter aux gĂ©nĂ©rations les plus en difficultĂ© une charge considĂ©rable, encore plus importante qu’avant, elles qui ont acceptĂ©es l’arrĂŞt de l’économie en solidaritĂ© avec les plus âgĂ©s et qui vont devoir faire face Ă  une crise supplĂ©mentaire dont nous n’avons pour l’instant pu distinguer que les prĂ©misses.

    S’il est indĂ©niable qu’un effort des actifs sera nĂ©cessaire pour endiguer la crise Ă©conomique, comment imaginer que cet effort ne soit pas partagĂ© avec les retraitĂ©s qui verront leurs pensions moyennes augmenter, tandis que la population active verrait son revenu moyen - et son pouvoir d’achat - baisser drastiquement ?

      La crise actuelle devrait entraîner une hausse majeure du chômage et les recettes du système de retraites en pâtiront nécessairement (25 milliards d’euros de manque à gagner sur l’année 2020 uniquement) : dans de telles conditions, peut-on faire comme si de rien n’était et infliger une double peine à la population active - et notamment aux plus jeunes ? Le COR rappelle, dans sa dernière publication, que deux pays - le Royaume-Uni et la Suède - envisagent de revoir leurs règles d’indexation, afin d’ajuster les pensions selon la situation économique et de faire participer, au moins partiellement, les retraités à l’effort collectif indispensable.

        S’il est indĂ©niable qu’un effort des actifs sera nĂ©cessaire pour endiguer la crise Ă©conomique, comment imaginer que cet effort ne soit pas partagĂ© avec les retraitĂ©s ?

        Tout effort ciblant les plus âgés devra bien entendu tenir compte des situations particulières, et ne pas affecter ceux qui ne bénéficient pas, aujourd’hui, d’une retraite décente. Mais ne pas se résoudre à faire contribuer les retraités, sous une forme ou sous une autre, pour garantir la survie de notre système irait à l’encontre du principe de justice sociale pourtant au cœur du projet de réforme de l’exécutif.

        Annexe - Ce qu’il faut retenir du dernier point de situation du COR :

        • En 2020, du fait de la surmortalitĂ© engendrĂ©e par le Covid-19, les dĂ©penses du système de retraite seraient moins Ă©levĂ©es que prĂ©vu (d’un peu plus de 500 millions d’euros, soit - 0,2 % sur les 340 Mds€ de dĂ©penses annuelles) ;
           
        • Mais dans le mĂŞme temps, les ressources du système de retraites - qui s’appuient sur la "masse des rĂ©munĂ©rations totales", Ă  savoir les salaires des secteurs privĂ©s et publics, seraient amputĂ©es de 25,7 Mds€ pour 2020 (la masse des rĂ©munĂ©rations Ă©tant pour l’instant attendue en baisse de - 8,5 % pour l’annĂ©e 2020, principalement du fait d’une baisse de près de 10 % des salaires en volume du secteur privĂ©). Il faut d’ailleurs souligner que les reports de cotisations accordĂ©s aux entreprises n’ont pas Ă©tĂ© pris en compte par le COR, mais pourraient corser l’addition pour l’annĂ©e 2020 ;
           
        • Le solde du système de retraites en 2020, dĂ©jĂ  attendu en dĂ©ficit dans les prĂ©vision de novembre 2019 (-4,2 Mds€), atteindrait ainsi -29,4 Mds€ (-1,5 % du PIB) ;
           
        • Tout compte fait, la chute du PIB entraĂ®ne mĂ©caniquement une hausse de la part des dĂ©penses de retraite dans le PIB (atteignant ainsi 15,5 % du PIB, contre 13,7 % prĂ©vus lors de la publication du COR de novembre 2019) ;
           
        • Tandis que la rĂ©munĂ©ration moyenne nette (RMPT) baisserait de 5,3 % entre 2019 et 2020 du fait de la crise du Covid-19, la pension moyenne nette augmenterait quant Ă  elle de + 1,2 %, renforçant d’autant plus le dĂ©sĂ©quilibre entre le niveau de vie des retraitĂ©s et celui de l’ensemble de la population (110,3 % en 2020, contre 104,8 % en 2019).

         

         

        Copyright : Ludovic MARIN / AFP

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