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RĂ©serve opĂ©rationnelle : nouveaux engagements, nouvelles ambitions

Entretien avec le général de division Louis-Mathieu Gaspari

Réserve opérationnelle : nouveaux engagements, nouvelles ambitions

Lors de ses vœux aux Armées le 20 janvier, le Président Emmanuel Macron a détaillé les grandes orientations de la prochaine Loi de programmation militaire (LPM) pour les années 2024 à 2030. Avec un budget de 413 milliards d'euros, cette nouvelle LPM a pour ambition d’engager une profonde transformation des armées. À cette occasion, il a confirmé vouloir doubler la réserve opérationnelle qui permettra de renforcer l'armée d'active et la montée en puissance d'unités nouvelles de réservistes comme des unités territoriales et des flottilles côtières. Cette annonce s'inscrit dans le contexte du retour de la guerre de haute intensité en Europe. Le général de division Louis-Mathieu Gaspari, secrétaire général de la Garde nationale, répond aux questions de Jean-Baptiste Fontenille et Mahaut de Fougières concernant cette montée en puissance et ses conséquences.

À l'heure du retour d'un conflit de haute intensité en Europe, quel est l'impact sur le concept de réserve nationale ?

La Garde nationale est une institution qui agit en tant que structure de gouvernance, dans le but de fédérer les réserves opérationnelles. Elle est récente car née après les attentats de 2015-2016 - notamment celui du 14 juillet 2016 à Nice - en raison du fort engouement des jeunes à s'engager, qui a été entendu par le président de la République de l'époque, François Hollande. C’était notamment une manière, pour le pouvoir politique, de répondre au désir d'engagement de la jeunesse qui avait manifesté sa volonté d'être utile pour son pays. La Garde nationale est sous l'autorité conjointe du ministre des Armées et du ministre de de l'Intérieur, qui constituent les deux piliers de la réserve opérationnelle, contribuant chacun à la moitié de l’effectif total, soit 77 000 personnes. Elle comporte 10 composantes.

La Garde nationale est un outil de résilience et de consolidation des forces morales de la nation française, aux mains des décideurs politiques.

Au-delĂ  de l'hypothèse d'engagement majeur, la Garde nationale est un outil de rĂ©silience et de consolidation des forces morales de la nation française, aux mains des dĂ©cideurs politiques. En effet, les rĂ©servistes contribuent Ă  la sĂ©curitĂ© des Français et du territoire. Ils peuvent jouer un rĂ´le important dans la succession et la superposition de crises que connaĂ®t le pays, qu'elles soient sanitaires, sociales, environnementales, Ă©nergĂ©tiques ou opĂ©rationnelles. La rĂ©serve participe notamment Ă  la rĂ©silience de certains territoires d'Outre-mer. 

Par exemple, Ă  Saint-Martin, en 2017, les rĂ©servistes ont largement contribuĂ© Ă  reconstruire l'Ă®le après les dĂ©gâts considĂ©rables causĂ©s par la tempĂŞte Irma. NĂ©anmoins, la guerre en Ukraine a permis d'engager une rĂ©flexion sur le modèle français de rĂ©serve. Quel rĂ´le pour la rĂ©serve en cas d'engagement des armĂ©es en dehors du territoire national ? Comment peut-elle Ă  la fois soutenir et s'inscrire en complĂ©ment de l'action des forces armĂ©es et des forces de sĂ©curitĂ© intĂ©rieure ? 

Cela est d’autant plus d'actualité que la succession de crises, de différentes natures, dont la crise du Covid-19, a montré que, désormais, toute la nation est appelée à concourir à sa sécurité. Les réservistes peuvent être ce lien entre l'armée et la nation. Les implications de la mobilisation de la réserve dans une perspective de défense globale peuvent être observées en Ukraine. Au début de la guerre, la participation des 200 000 réservistes a permis au pays de tenir le premier choc.

La Garde nationale a aujourd'hui atteint sa phase de maturité, elle est désormais devenue un outil qui doit prendre toute sa place dans le continuum sécurité-défense, mais aussi dans l'engagement citoyen. Elle organise et légitime l'engagement, par des procédures lisibles et protectrices au niveau juridique, faisant de lui un droit pour chacun des Français.

Le PrĂ©sident de la RĂ©publique a annoncĂ© cet Ă©tĂ© son intention de "doubler le volume des rĂ©serves opĂ©rationnelles des armĂ©es", en investissant notamment davantage le Service national universel (SNU). Comment renforcer l'attractivitĂ© de ces engagements auprès de la jeunesse française notamment ?

La Garde nationale se situe effectivement dans un contexte favorable. Les déclarations du président de la République du 13 juillet, annonçant sa volonté de doubler les effectifs de la réserve, démontrent que l'Elysée souhaite prolonger l'engouement de 2015-2016, en tenant compte de l'écosystème dans lequel vit la France désormais. La Garde nationale a ainsi pour objectif d'atteindre 165 000 personnels en 2030. Les deux piliers de la réserve - les Armées et l'Intérieur - doivent monter en puissance.

Le SNU, tout comme d'autres initiatives telles que le service militaire volontaire, le service militaire adapté ou les cadets de la défense, agissent comme des laboratoires concrets de la volonté d'engagement des jeunes. Lors de ses vœux aux armées le 20 janvier, le président de la République a indiqué que le SNU permettra de disposer d'une jeunesse parée à tous les périls. La Garde nationale doit être cette structure de fédération des réservistes opérationnels, permettant à chacun de pouvoir s'engager, selon des règles précises. Cela ne concerne d'ailleurs pas que les hommes : les femmes sont parties prenantes de cette politique, et représentent actuellement 21 % des effectifs de la Garde nationale - soit les mêmes proportions que dans l'armée d'active.

La Garde nationale doit être cette structure de fédération des réservistes opérationnels, permettant à chacun de pouvoir s'engager, selon des règles précises.

Pour réussir à faire nation, tout le monde doit pouvoir s'engager. Si un tiers des membres de la Garde nationale sont des jeunes de moins de 30 ans, la réserve est ouverte à toutes les classes d'âge.

De mĂŞme, la complexitĂ© du monde actuel accroĂ®t les besoins en compĂ©tences spĂ©cifiques de la rĂ©serve. Le rĂ©serviste combattant n'est pas le seul profil recherchĂ©, d'autres compĂ©tences sont sollicitĂ©es (cyber, transport routier, mĂ©dical, etc.). Chacun peut apporter "ses atouts Ă  l’édifice". Lorsqu'un geek cherche Ă  nous rejoindre, l'idĂ©e n’est pas de recruter celui qui court le plus vite le 3000m ! L'attractivitĂ© de la rĂ©serve passe ainsi par une prĂ©sentation claire des parcours, accompagnĂ©e de formations. En travaillant selon des critères de compĂ©tences, le rĂ©serviste doit se sentir Ă  l’aise et dans son droit. La Garde nationale doit faire preuve d'agilitĂ©, en fonction des compĂ©tences de chacun et des diffĂ©rentes crises, pour donner au pouvoir politique la capacitĂ© de choisir selon les besoins. 

Il ne faut pas chercher Ă  mettre en concurrence les diffĂ©rentes formes d'engagement, ni adopter une politique uniquement capacitaire. C'est d'abord une mobilisation des esprits, dès le plus jeune âge, qui est nĂ©cessaire pour que la Garde nationale prenne de l'envergure et contribue Ă  la coordination des Ă©nergies. L'esprit de dĂ©fense se prĂ©pare aussi en sachant rĂ©pondre aux questions des enfants, des adolescents. Peut-ĂŞtre pourrait-on renforcer encore les liens avec le milieu enseignant ? Il y a des mondes qui ne se sont pas cĂ´toyĂ©s pendant 20 ans, qui ne se connaissent pas suffisamment, et on voit dans le SNU tout l'intĂ©rĂŞt de mieux connaĂ®tre les autres. Il ne faut pas cantonner l'esprit de dĂ©fense Ă  l'aspect mĂ©moriel, du souvenir de l'Ă©poque des grands-parents. Les rĂ©servistes doivent ĂŞtre des ambassadeurs de leur action au sein de la sociĂ©tĂ© française.

L'accroissement des effectifs de rĂ©serve pose Ă©galement la question de leur articulation avec les tissus Ă©conomiques locaux. Comment cette dernière doit-elle donc ĂŞtre pensĂ©e pour maximiser les gains mutuels de compĂ©tences et mobiliser pleinement les ressources humaines du territoire ?

Près de la moitiĂ© des rĂ©servistes Ă©tant des actifs, l'articulation de leur engagement avec leur vie professionnelle est un point primordial. Un rĂ©serviste s'engage en moyenne 35 jours par an (alors que les obligations lĂ©gales se limitent Ă  5 ou 8 jours selon la taille de l'organisme). La Garde nationale dispose de plusieurs leviers, notamment la signature de conventions de partenariats avec diverses entitĂ©s d’employeurs, qu'elles soient du secteur privĂ© ou du secteur public (collectivitĂ©s territoriales ou Ă©tablissements publics). Cette politique a permis de faciliter les possibilitĂ©s d'engagement pour ceux souhaitant rejoindre la rĂ©serve. D'abord une dĂ©marche personnelle, la culture d'engagement peut ainsi essaimer Ă  l'intĂ©rieur du groupe professionnel. On remarque d'ailleurs les meilleurs rĂ©sultats lorsque les employeurs, les chefs d'entreprise, sont eux-mĂŞmes convaincus de l'intĂ©rĂŞt collectif de cet engagement. 

La filière RH, les chasseurs de tĂŞte, sont eux aussi gĂ©nĂ©ralement très sensibles Ă  ce que peut apporter un rĂ©serviste : l'expĂ©rience et les compĂ©tences qu'il acquiert au cours de cet engagement peuvent ĂŞtre mises au service des entreprises. Par ailleurs, raconter son expĂ©rience de rĂ©serviste, dans une perspective pĂ©dagogique, peut participer Ă  l'amĂ©lioration du dialogue social interne Ă  l'entreprise, tout en insĂ©rant mieux le militaire au sein de la sociĂ©tĂ© française. C'est un dispositif gagnant-gagnant. 

La dimension territoriale est également importante. Le réserviste est aujourd'hui immergé au sein d'un territoire, à sa défense, ce qui a du sens pour le citoyen. La Garde nationale s’appuie ainsi sur un réseau territorial de correspondants, insérés dans des organismes, qui sont autant de relais auprès d'autres acteurs et organismes de la région. La culture de l'engagement irrigue ainsi tout le territoire.

 

Copyright image : Alain JOCARD / AFP

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