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RĂ©forme des retraites : le rapport du Conseil d’orientation va-t-il ĂŞtre mis au placard ?

Réforme des retraites : le rapport du Conseil d’orientation va-t-il être mis au placard ?
 Jacques Bichot
Auteur
Professeur émérite à l'Université Lyon 3

Le Conseil d’orientation des retraites (COR) a remis le 27 janvier un rapport que le législateur lui avait commandé il y a 13 mois : "Retraites : annuités, points ou comptes notionnels[1] ?". Ce rapport étudie la faisabilité du passage des annuités aux points dans notre système de retraites par répartition.

Notes

[1] Les comptes notionnels sont une variété particulière de comptes de points.

Il montre que la transformation est possible, si l’on s’en donne les moyens. Il montre aussi qu’elle est intĂ©ressante Ă  bien des Ă©gards, notamment pour rendre le système plus lisible et plus facilement pilotable, mais qu’elle prendra des annĂ©es : en attendant l’aboutissement d’une rĂ©forme structurelle, qui changera les instruments de pilotage, il faut utiliser ceux dont nous disposons actuellement afin d’Ă©viter que les dĂ©ficits ne deviennent insupportables – faire ce qu’il est convenu d’appeler des "rĂ©formes paramĂ©triques". Parmi celles-ci, la modification de l’âge lĂ©gal de la retraite est l’objet de toutes les attentions au risque d’occulter des enjeux dĂ©cisifs. HĂ©las, les Français sont très mal informĂ©s sur les dĂ©fis de ce changement. Essayons d’Ă©clairer le dĂ©bat.

  • Le rapport du COR

Ses 260 pages contiennent beaucoup d’informations dĂ©jĂ  connues, mais elles ont le mĂ©rite de montrer une fois de plus l’effroyable complexitĂ© des systèmes par annuitĂ©s, qui induisent des transferts dans tous les sens, lesquels interfèrent les uns avec les autres de telle manière que mĂŞme les spĂ©cialistes ne parviennent pas Ă  dresser un tableau fiable des rĂ©sultats. Un système par points, surtout s’il s’agissait d’un système unique, remplaçant le patchwork de rĂ©gimes actuels (de base et complĂ©mentaires), assurerait une lisibilitĂ© d’autant plus fructueuse que les transformations du monde du travail multiplient les "polypensionnĂ©s" (personnes qui dĂ©pendent simultanĂ©ment ou successivement de plusieurs rĂ©gimes de base, sans parler des complĂ©mentaires).

Cela Ă©tant, l’enregistrement des droits Ă  pension sous forme de points n’entraĂ®nerait pas comme par magie la rĂ©solution de toutes les difficultĂ©s financières de nos retraites par rĂ©partition. Tout dĂ©pend des objectifs que l’on se fixe et des instruments de pilotage que l’on adopte. Les belles formules mathĂ©matiques sur lesquelles ont voulu s’appuyer Allemands et SuĂ©dois n’ont pas fait leurs preuves Ă  ce jour : ils n’avaient pas intĂ©grĂ© le rĂ´le de "stabilisateur automatique" jouĂ© par le système de pensions en cas de crise Ă©conomique, si bien qu’il leur a fallu mettre ces règles de cĂ´tĂ© quand les cotisations ont ralenti. Concluons, avec moins de prĂ©cautions que le COR : des ajustements "manuels" en fonction de la conjoncture, mĂ©thode utilisĂ©e par l’ARRCO[1] et l’AGIRC[2], Ă  condition d’ĂŞtre rendus possibles par une situation financière saine (en clair : des rĂ©serves) sont plus efficaces que des automatismes.

  • Une rĂ©forme de longue haleine

Passer des annuitĂ©s aux points, surtout si cela signifie aussi rĂ©unir en un seul rĂ©gime des dizaines de rĂ©gimes, requiert un colossal travail de prĂ©paration et de mise en œuvre. Juridiquement, dit le COR, il n’existe pas d’obstacle rĂ©dhibitoire, mais il faut prĂ©parer un ensemble de textes tout Ă  fait impressionnants, pour dĂ©tricoter le patchwork actuel et le remplacer par un tissu sans coutures. Techniquement, il faut transformer des dizaines de systèmes informatiques, et procĂ©der Ă  des opĂ©rations analogues Ă  des liquidations pour plus de vingt millions de personnes : c’est un investissement considĂ©rable. Ce que le COR ne dit pas, c’est que cet investissement serait très rentable en ce qui concerne les frais de gestion : d’après nos calculs[3], ceux-ci pourraient ĂŞtre rĂ©duits de moitiĂ©, rĂ©alisant ainsi quelque 2 milliards d’euros d’Ă©conomies annuelles. Revenir de 2 % de frais de gestion (par rapport aux prestations versĂ©es) Ă  0,7 % comme en Suède ou 0,6 % aux Etats-Unis ne suffirait certes pas Ă  ramener le système Ă  l’Ă©quilibre, mais refuser de lutter contre le gaspillage engendrĂ© par le dĂ©sordre institutionnel serait une bien mauvaise façon d’engager la lutte contre le dĂ©ficit.

  • Et en attendant ?

Sept Ă  dix ans sont nĂ©cessaires pour prĂ©parer juridiquement et techniquement une bonne rĂ©forme structurelle. Si la France s’y Ă©tait mise plus tĂ´t – en 1992 nous prĂ©conisions dĂ©jĂ  de se mettre au travail – le problème ne se poserait pas, mais les choses sont ce qu’elles sont : au cas oĂą les pouvoirs publics, devenus enfin lucides, dĂ©cideraient de prĂ©parer une rĂ©forme structurelle, il faudrait nĂ©anmoins procĂ©der Ă  des ajustements paramĂ©triques. Parmi ceux-ci, en dehors de l’augmentation des cotisations et de la durĂ©e d’assurance requise pour avoir droit au taux plein Ă  60 ans, le dĂ©bat porte sur l’âge lĂ©gal de la retraite.

Rarement problème fut si mal posĂ©. Il existe en effet au moins 3 âges lĂ©gaux : 70 ans, pour la mise Ă  la retraite d’office ; 65 ans, pour l’obtention du taux plein sans condition de durĂ©e d’assurance ; 60 ans, pour la possibilitĂ© de liquider sa pension. Le premier peut ĂŞtre modifiĂ©, comme il l’a Ă©tĂ© rĂ©cemment, sans toucher aux deux autres. En revanche, 60 et 65 ans sont liĂ©s : le calcul de la dĂ©cote s’effectue en tenant compte de l’intervalle de 5 ans qui sĂ©pare ces deux curseurs. Il faudrait donc que nos responsables politiques nous disent si, pour eux, augmenter d’un an l’âge lĂ©gal, c’est passer Ă  61 et 66 ans, ou seulement Ă  61 ans, en modifiant alors les règles de calcul de la dĂ©cote. Pour les personnes qui ont validĂ© peu de trimestres, des femmes en majoritĂ©, 66 ans au lieu de 65 ans signifie une annĂ©e de plus Ă  attendre pour ne pas subir la dĂ©cote : la mesure pèserait spĂ©cifiquement sur cette catĂ©gorie.

  • Quelle rĂ©partition des inĂ©luctables sacrifices ?

Dans les rĂ©gimes par annuitĂ©s, il est impossible de rĂ©partir Ă©quitablement le poids des Ă©conomies sur l’ensemble des assurĂ©s sociaux. Une modification des paramètres du rĂ©gime gĂ©nĂ©ral ou du rĂ©gime des fonctionnaires est très inĂ©galitaire, alors qu’un freinage de la valeur du point ampute tous les droits Ă  pension du mĂŞme pourcentage.

  • Conclusion

Mettre au placard le rapport du COR serait se priver dĂ©finitivement du moyen de rĂ©partir Ă©quitablement les inĂ©vitables sacrifices qu’il va falloir consentir pour prĂ©server nos retraites par rĂ©partition.

Lire Ă  ce sujet :

- l’article du Monde Argent du 16 janvier 2010 (payant) : Retraite : faut-il passer au rĂ©gime en points ? - Pour Jacques Bichot "Il faut mettre en place un rĂ©gime unique Ă  la manière de l’Arrco"

- l’Etude de Jacques Bichot (Institut Montaigne, mai 2009) RĂ©forme des retraites : vers un big-bang ?

Notes

[1] Association pour le Régime de Retraite Complémentaire des Salariés

[2] Association Générale des Institutions de Retraite des Cadres

[3] Cette estimation provient de calculs personnels. Voir à ce sujet mon article, "Les frais de gestion des régimes de retraites des salariés du privé", dans la Revue Française de Comptabilité, janvier 2010.

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