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Rapport Thiriez sur la haute fonction publique : Ă©volution ou rĂ©volution ?

Trois questions Ă  Philippe Parini

Rapport Thiriez sur la haute fonction publique : évolution ou révolution ?
 Philippe Parini
Conseiller pour la modernisation et la transformation des administrations publiques

Le tant attendu "rapport Thiriez" sur la haute fonction publique a Ă©tĂ© remis, fin fĂ©vrier, au Premier ministre. Ses 42 propositions visent aussi bien Ă  inculquer une "culture commune" qu’à ouvrir socialement le recrutement des futurs grands commis de l’État. Transformation de l’ENA, Ă©galitĂ© des chances, fin du classement de sortie… Que retenir de ce rapport ? Quelles devraient en ĂŞtre les suites ? Trois questions Ă  Philippe Parini, successivement Directeur du personnel et de l’Administration, SecrĂ©taire GĂ©nĂ©ral des Ministères Ă©conomiques et financiers, Directeur GĂ©nĂ©ral des finances publiques.  

Le rapport de Frédéric Thiriez constitue-t-il une évolution ou une révolution pour la Haute Fonction Publique et son organisation ?

Le rapport propose, pour nombre de ses propositions, une évolution du dispositif existant afin de lui permettre de mieux respecter ses valeurs originelles et pérennes. Cependant, certaines propositions, si elles sont intégralement adoptées, conduiraient à une transformation assez radicale de notre haute fonction publique.

Après un constat formulé rapidement et sévèrement, le rapport propose une réforme en 3D. Il s’agit de décloisonner la haute fonction publique, de diversifier le recrutement, de dynamiser les carrières. De nombreuses mesures revisitent en fait le dispositif actuel pour permettre à des valeurs réaffirmées de se retrouver en adéquation avec les exigences et les nécessités du temps présent.

    On notera, dans cet esprit, le maintien d’une haute fonction publique fondée sur l’excellence, et donc de ce qu’il faut bien appeler une "élite".

    On notera, dans cet esprit, le maintien d’une haute fonction publique fondée sur l’excellence, et donc de ce qu’il faut bien appeler une "élite" ; la solidité d’une formation initiale continuant à reposer sur des écoles spécialisées ; la méritocratie républicaine adossée au principe du concours ; le concept de la carrière statutaire…

    Nombre des mesures proposĂ©es creusent des approches dĂ©jĂ  pressenties ou explorĂ©es.  Il en va ainsi :

    • du dĂ©veloppement des classes prĂ©paratoires "Ă©galitĂ© des chances" (CPE) ;
    • de l’amĂ©nagement des Ă©preuves dans un sens moins acadĂ©mique ;
    • d’une place plus grande des stages effectuĂ©s sur le terrain ;
    • d’une modification de la composition des jurys ;
    • du dĂ©veloppement de la mobilitĂ© des fonctionnaires ;
    • de la rĂ©duction du nombre des statuts ;
    • d’une meilleure prise en compte de la performance des cadres supĂ©rieurs pour leur Ă©valuation  ;
    • de l’harmonisation des rĂ©gimes indemnitaires...

    En revanche, d’autres propositions vont plus loin que l’adaptation, et promettent un fonctionnement substantiellement différent de notre haute fonction publique.

    Entre autres, on citera :

    • le remplacement de l’ENA par une Ă©cole d’administration publique formant les administrateurs et les ingĂ©nieurs ;
    • la crĂ©ation d’un concours spĂ©cial rĂ©servĂ© aux Ă©lèves des CPE ;
    • la rĂ©forme des concours internes et de la troisième voie ;
    • la crĂ©ation d’un tronc commun de six mois pour tous les candidats reçus dans toutes les Ă©coles, prĂ©alablement Ă  leur scolaritĂ© ;
    • la fin du classement de sortie comme critère d’affectation ;
    • la fusion des corps d’inspection et leur transformation en emplois fonctionnels.

    Enfin, il faut noter les nombreuses propositions modifiant la façon de gérer les hauts fonctionnaires. C’est ainsi que la direction générale de l’administration et de la fonction publique, jugée trop normative et réglementaire, deviendrait une véritable direction des ressources humaines, comme on peut en rencontrer dans le secteur privé, qui s’occuperait de la gestion prévisionnelle, des carrières individuelles, de l’évaluation des performances, de la gestion des talents.

    Quelles sont les Ă©ventuelles lignes de clivage issues de ce rapport ?

    Les propositions certes novatrices mais s’inscrivant - en l’accélérant - dans un processus d’adaptation à l’époque pourront susciter des débats mais ne devraient pas constituer de lignes de fracture.

    En revanche, des clivages apparaîtront pour certaines propositions plus radicales.

    Sans hiĂ©rarchiser les sujets, on commencera par un point, peut-ĂŞtre moins visible que d’autres, et pourtant intĂ©ressant si l’on se compare aux pays Ă©trangers : le rĂ´le de l’universitĂ© dans le recrutement et la formation des hauts fonctionnaires. Le rapport propose, certes, d’adosser la nouvelle ENA Ă  des laboratoires existants dans le groupement "Paris Sciences et Lettres" pour favoriser les Ă©changes. Il ne se tourne cependant pas plus massivement vers les universitĂ©s pour former les hauts fonctionnaires.

    La mise en place d’un tronc commun de six mois applicable à tous les candidats reçus à tous les concours des écoles concernées, et cela préalablement à leur scolarité, peut également susciter des débats. Éventuellement sur le principe. Plus sûrement sur les modalités de mise en œuvre où il faudra mesurer ce qui l’emporte de l’universalité proposée, ou de l’autonomie des écoles pour une mise en œuvre spécifique et adaptée.

    Dans un autre registre, les collectivités territoriales seront vigilantes quant au respect de leur autonomie et de leurs spécificités, alors que le rapport propose une homogénéisation des statuts des écoles et la participation de la fonction publique territoriale au tronc commun.

    Autre point de discussion : la mise en place d’un concours spécial réservé aux élèves des CPE. Nul doute que les débats récurrents sur la question de la discrimination positive et de ses effets ne manqueront pas de resurgir.

    Nul doute que les débats récurrents sur la question de la discrimination positive et de ses effets ne manqueront pas de resurgir.

    Il en va de même pour la suppression du classement de sortie dans la nouvelle École. Le classement conditionne actuellement les affectations, il serait remplacé par une procédure de rapprochement des offres et les demandes.

    Que dire des probables débats autour de la proposition de transformation des corps d’inspection (IGF, IGA, IGAS) en emplois fonctionnels, sur lesquels des candidats seraient nommés en cours de carrière et pour une durée déterminée.

    Les nombreuses propositions relatives, non plus au recrutement et Ă  la formation des hauts fonctionnaires, mais Ă  leur gestion vont Ă©galement susciter des questions concernant leurs modalitĂ©s de mise en Ĺ“uvre. Ă€ commencer par la refonte du rĂ´le et de l’organisation de la DGAFP pour mettre en place une gestion diffĂ©rente des hauts fonctionnaires en reposant sur trois principes :

    • le cadre supĂ©rieur est acteur de son employabilitĂ©,
    • les carrières doivent se nourrir de mobilitĂ©s ;
    • les filières d’expertise et de pilotage sont aussi importantes que la filière managĂ©riale.

    Le Premier ministre a rĂ©cemment rĂ©agi aux annonces de ce rapport : quelles peuvent en ĂŞtre les suites concrètes ?

    On soulignera tout d’abord la promptitude du Premier ministre, qui reçoit un rapport de 96 pages, ayant nécessité neuf mois de travail et 260 auditions, formulant 42 propositions … et qui répond par un communiqué de presse quelques heures après.

    Ce communiquĂ© distingue en fait deux situations concernant la suite donnĂ©e au rapport :

    • le SecrĂ©taire d’État auprès du Ministre de l’Action et des Comptes Publics procĂ©dera Ă  l’instruction de l’ensemble des propositions, regroupĂ©es dans cinq axes de travail ;
    • un trio composĂ© du mĂŞme SecrĂ©taire d’État ainsi que de Jean-Michel Blanquer et de FrĂ©dĂ©rique Vidal doit proposer des mesures dĂ©taillĂ©es d’ici la fin du mois d’avril sur le premier des cinq axes de travail, Ă  savoir un plan de diversification sociale et gĂ©ographique des recrutements (crĂ©ation de classe "Ă©galitĂ© des chances", intĂ©gration d’un quota de boursiers dans les masters et classes prĂ©paratoires aux grandes Ă©coles de la fonction publique, actions de tutorat dès le collège).

    Les quatre autres axes de travail sont :

    • le dĂ©cloisonnement des formations des hauts fonctionnaires par la crĂ©ation d’un tronc commun de formation et des expĂ©riences de travail en commun. Ă€ cette occasion, l’ENA est remplacĂ©e par une Ă©cole du management public.
    • une formation plus opĂ©rationnelle et plus proche du terrain avec des concours moins acadĂ©miques et des pĂ©riodes longues en territoire.
    • le conditionnement de l’avancement dans les grands corps Ă  un temps prĂ©alable d’apprentissage, dans le corps et sur le terrain. Et une ouverture plus grande de ces corps Ă  la promotion des cadres administratifs.
    • la crĂ©ation d’un institut des hautes Ă©tudes du service public chargĂ© de la dĂ©tection et de la formation continue des agents destinĂ©s aux postes de cadre dirigeant.

    Ces différentes mesures doivent s’appliquer en 2022. À suivre donc…

     

    Copyright : PATRICK HERTZOG / AFP

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