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Raisons, dĂ©raisons, Ă©motions : la contre-offensive Ă  Gaza dĂ©cryptĂ©e par nos experts

Raisons, déraisons, émotions : la contre-offensive à Gaza décryptée par nos experts
 Patrick Calvar
Auteur
Expert Associé - Sécurité
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie
 François Godement
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Asie et États-Unis
 Dominique MoĂŻsi
Auteur
Conseiller Spécial - Géopolitique
 Bruno Tertrais
Auteur
Expert Associé - Géopolitique, Relations Internationales et Démographie

Dix jours après l’attaque terroriste du Hamas, et alors que les troupes de Tsahal Ă  terre n’ont pas encore lancĂ© l’assaut contre Gaza, comment comprendre les dynamiques en cours ? Face Ă  une situation en perpĂ©tuelle Ă©volution, cernĂ©e par les incertitudes et les risques, oĂą le moindre propos est soumis au feu roulant des critiques, nos experts reviennent sur les principaux aspects de la crise. Entre raisons, dĂ©raisons et Ă©motions, le poids du tragique se mĂŞle aux consĂ©quences stratĂ©giques. 

Enjeux stratĂ©giques, contraintes tactiques, poids des opinions publiques, long-terme des visions diplomatiques : quatre de nos experts livrent leurs points de vue singuliers sur le sujet. 

Bruno Tertrais - Les consĂ©quences stratĂ©giques de la riposte terrestre d’IsraĂ«l : un retour Ă  l’anormal est-il possible ?
"Du Hamas Ă  Netanyahou en passant par les accords d’Abraham : tous perdants

Buts de guerre

La contre-offensive qui se prĂ©pare est d’une complexitĂ© et d’une ampleur rarement rencontrĂ©es, dont l’objectif est l’éradication des capacitĂ©s militaires du Hamas. En rappelant que chaque combattant du Hamas doit se considĂ©rer comme un homme mort, IsraĂ«l espère aller au-delĂ  du simple rĂ©tablissement de la dissuasion. On opposerait qu’il semble difficile de dissuader un mouvement extrĂ©miste dont l’objectif n’est autre que de faire partir les Juifs d’IsraĂ«l mais, s’il est vrai qu’en termes stratĂ©giques, le but final du Hamas est total, il n’est pas interdit que le mouvement opère, en termes tactiques, un repli temporaire. 

Rappelons Ă©galement que les responsables politiques israĂ©liens ne se sont pas prononcĂ©s sur une Ă©radication politique du Hamas. En effet, la capacitĂ© du Hamas Ă  gouverner tout ou partie de la bande de Gaza n’est pas en jeu Ă  ce stade : si le Hamas ne gouvernait plus Ă  Gaza, qui le remplacerait ? 

Quant à la question des otages, dont le nombre est régulièrement revu à la hausse, elle n’est pas prioritaire. C’est à première vue la doctrine Hannibal de 1986 qui prévaut, doctrine selon laquelle, en cas de prise d’otages, la force peut être utilisée massivement, y compris au risque de tuer l’otage. Face aux terribles chiffres des 1400 morts en quelques jours, il sera difficile pour Israël de négocier leur sort, mais il l’a fait par le passé.

La force des images

Face Ă  la contre-offensive, la question du rĂ©cit et des images sera cruciale. Or, force est de constater les excès rhĂ©toriques des commentateurs israĂ©liens, dont certains procèdent Ă  des rapprochements douteux, s’autorisant ainsi, Ă  propos de la riposte israĂ©lienne sur Gaza, d’une comparaison avec le pilonnage de Dresde par la Royal Air Force du 13 au 15 fĂ©vrier 1945 pour dire que tous les Gazaouites sont coupables. Ces excès rhĂ©toriques limitent la portĂ©e de la communication de guerre et nuisent Ă  la luciditĂ© stratĂ©gique. On sait combien certaines images ont pu contribuer Ă  orienter des dĂ©cisions par le passĂ©. L’exemple des bombardements de la ville libanaise de Cana en 2006, lors du conflit israĂ©lo-libanais, en tĂ©moigne. Les dirigeants sont rĂ©ceptifs Ă  ces images et leur impact est lourd de consĂ©quences. 

IsraĂ«l sera confrontĂ©e Ă  un ou plusieurs Ă©pisodes de dommages collatĂ©raux massifs, [...] Comment maintenir, alors, l’acceptabilitĂ© du rĂ©cit israĂ©lien ?

De plus, IsraĂ«l sera confrontĂ©e, c’est inĂ©vitable, Ă  un ou plusieurs Ă©pisodes de dommages collatĂ©raux massifs, intentionnels ou non, avec des victimes civiles en nombre important. Comment maintenir, alors, l’acceptabilitĂ© du rĂ©cit israĂ©lien ? CĂ´tĂ© arabe, les images ayant leur propre logique, quand des dommages collatĂ©raux seront avĂ©rĂ©s, l’impact des tragĂ©dies Ă  Gaza pourrait influencer la dĂ©cision d’entrer ou non dans la guerre. 

Au fond, tout le monde risque d’être perdant. Perdant, le Hamas, qui, après avoir remportĂ© un succès opĂ©rationnel au-delĂ  de ses espĂ©rances, perdra sans doute encore au-delĂ  de ses craintes, perdant, Benjamin Netanyahou, perdants, les accords d’Abraham, tout comme le processus de paix : mĂŞme s’il est sans doute trop rapide de faire de l’assaut du Hamas la consĂ©quence directe des accords d’Abraham - cette opĂ©ration est en rĂ©alitĂ© prĂ©parĂ©e depuis deux ans -, la volontĂ© de mettre fin pour longtemps Ă  tout processus de normalisation des relations entre Juifs et Arabes risque d’être couronnĂ©e de succès Ă  moyen terme. On voit certains des acteurs de cette normalisation dĂ©jĂ  en mauvaise posture : ainsi de Mohammed ben Salman, qui avait activement Ĺ“uvrĂ© au rapprochement de l’Arabie Saoudite avec IsraĂ«l et avec le Qatar et dont la position est d’autant moins assurĂ©e qu’il n’est pas roi. 

NĂ©anmoins, peut-on dire qu’il n'y a plus, dĂ©sormais, aucun espoir ? Certes, les manifestations pro-Palestine en cours au Maroc montrent l’échos des Ă©vĂ©nements dans l’opinion publique et risquent de mettre en pause le rapprochement de Mohammed VI avec IsraĂ«l, certes, la force des Ă©motions substitue ses mobiles erratiques Ă  toute forme de calculs, certes, l’impact du tweet pro-palestinien du footballeur Karim Benzema dimanche 15 octobre montre les clivages Ă  l’œuvre dans les opinions, certes, encore, IsraĂ«l est face au dilemme impossible de n’avoir, pour toute solution politique, que celle de ressusciter l’AutoritĂ© Palestinienne, qu’elle achèvera de condamner par le fait mĂŞme que c’est elle qui tentera de la soutenir.

Certes, donc, l’heure est dĂ©sespĂ©rante, mais, dĂ©sespĂ©rĂ©e, peut-ĂŞtre pas : le monde arabe a maintes fois tĂ©moignĂ© de la souplesse dont savait faire preuve sa diplomatie et, pour l’instant, on constate la relative retenue du Hezbollah et de l’Iran, au-delĂ  des discours enflammĂ©s et des tirs de missiles Ă  Shtula, le long de la frontière libanaise. 

L’heure est dĂ©sespĂ©rante, mais, dĂ©sespĂ©rĂ©e, peut-ĂŞtre pas : le monde arabe a maintes fois tĂ©moignĂ© de la souplesse [de] sa diplomatie.

Dominique MoĂŻsi - Quelles seront les consĂ©quences de la contre-offensive sur la politique et la sociĂ©tĂ© israĂ©lienne ?
"Une société blessée, réunifiée, résiliente et en colère"

IsraĂ«l, en ces heures noires, se trouve face Ă  un dilemme dont les termes sont les suivants : comment recouvrer ou conserver simultanĂ©ment une crĂ©dibilitĂ© stratĂ©gique, une crĂ©dibilitĂ© auprès de sa population et une crĂ©dibilitĂ© face au monde, sans tomber dans le piège du Hamas et sans s’isoler, pour ne pas faire le jeu de ses ennemis ? 

Concernant le rapport du gouvernement Ă  la sociĂ©tĂ© israĂ©lienne, après la sidĂ©ration, après la volontĂ© de revanche, il reste la colère contre Benjamin Netanyahou. Lui, qui avait la ligne sĂ©curitaire la plus dure, est celui sous le mandat duquel la situation sĂ©curitaire a connu la pire crise. Ă€ cet Ă©gard, le Hamas a rĂ©ussi Ă  rĂ©concilier les IsraĂ©liens entre eux - pour un court laps de temps - et la popularitĂ© du Premier Ministre s’est effondrĂ©e. La rĂ©silience et la solidaritĂ© des IsraĂ©liens les surprennent eux-mĂŞmes. Nombreux sont-ils, parmi ceux qui travaillaient et sĂ©journaient Ă  l’étranger, Ă  avoir dĂ©cidĂ© de tout quitter et de combattre pour leur pays et les rĂ©cits d’actes hĂ©roĂŻques se multiplient. 

Une partie de la gauche considère qu’Israël [...] a sa part de responsabilité dans le cours tragique des événements.

Bien sĂ»r, une partie de la gauche considère qu’IsraĂ«l rĂ©colte les consĂ©quences d’une situation palestinienne laissĂ©e Ă  sa catastrophique jachère et que la nation a sa part de responsabilitĂ© dans le cours tragique des Ă©vĂ©nements. Bien sĂ»r, la droite rĂ©fute absolument toute considĂ©ration de cette nature. Mais un consensus existe nĂ©anmoins : l’heure prĂ©sente ne se prĂŞte pas Ă  ce type de dĂ©bat.

Il resterait aux IsraĂ©liens Ă  rĂ©ussir Ă  combattre totalement la barbarie tout en tentant, avec une Ă©gale intĂ©gritĂ©, de comprendre ses causes, dans un souci de clartĂ© morale. Or, IsraĂ«l risque, demain, d’être plus radicale, plus Ă  droite encore, une fois que les comptes avec Benjamin Netanyahou auront Ă©tĂ© soldĂ©s. 

Concernant la crĂ©dibilitĂ© face au monde, elle dĂ©pend de la capacitĂ©, chez les soldats qui s’apprĂŞtent Ă  entrer dans Gaza, Ă  tirer les leçons de l’expĂ©rience Ă©tasunienne des annĂ©es 2001 et Ă  Ă©chapper au piège que reprĂ©sente l’occupation. Tsahal fait face au dilemme de sauvegarder la vie des civils palestiniens en privilĂ©giant une offensive terrestre ou de prĂ©fĂ©rer des opĂ©rations aĂ©riennes qui exposent moins ses soldats mais laissent plus distinguer difficilement entre civils et militaires et nuisent davantage Ă  son image. IsraĂ«l a averti les habitants de Gaza avant le lancement de la riposte, tandis que le Hamas, prĂŞt Ă  sacrifier les civils et Ă  en faire des boucliers humains, leur intimait de rester. Les Gazaouites, on le constate, ont votĂ© par leurs pieds et ont massivement cherchĂ© Ă  quitter la zone. 

La crĂ©dibilitĂ© face au monde dĂ©pend Ă©galement du dĂ©calage des perceptions dans les opinions publiques, et il est radical : d’un cĂ´tĂ©, IsraĂ«l reconnaĂ®t les horreurs d’un nouveau pogrom, de l’autre, les Palestiniens, les Arabes voire le “Sud global” voient dans la contre-offensive d’IsraĂ«l la dĂ©monstration, une nouvelle fois, de ce qu’une vie arabe compte moins qu’une vie occidentale. Les considĂ©rations juridiques du droit international, alors, deviennent secondaires au regard de l’acuitĂ© des questions de mĂ©moire, de perception et de communication. 

Les Palestiniens, les Arabes voire le “Sud global” voient dans la contre-offensive d’Israël la démonstration de ce qu’une vie arabe compte moins qu’une vie occidentale.

Les consĂ©quences internationales seront aussi le retour des États-Unis au Moyen-Orient comme acteur central. Les États-Unis, qui auraient voulu prendre leurs distances, sont pris Ă  parti par l’Histoire, et ce d’autant plus que ses grands acteurs sont engagĂ©s dans les Ă©vĂ©nements par leur trajectoire singulière et familiale : Joe Biden est un homme nĂ© en 1942, Anthony Blinken est issu d’une famille juive. Ce facteur joue aussi auprès des dirigeants europĂ©ens : ainsi, Ursula von der Leyen est allemande et lĂ  encore, la singularitĂ© de trajectoires personnelles influe sur les positions politiques. On ne peut ignorer le poids de l’expĂ©rience du nazisme entre 1933 et 1945 sur sa rĂ©action.

Il faut encore souligner que, peut-ĂŞtre, le seul vainqueur du chaos ambiant sera la Russie, qui bĂ©nĂ©ficie de la hausse des prix du pĂ©trole et qui passe au second plan des prĂ©occupations internationales. 

La diplomatie française est ainsi accusée d’être à la fois trop favorable et trop défavorable à Israël.

Quant à la France, ses réactions sont tout aussi difficultueuses : sa tradition diplomatique comprend des positions pro-Palestiniennes, à la différence de l’Allemagne, mais il faut également tenir compte de la part des musulmans en France et des positions de la rue.La diplomatie française est ainsi accusée d’être à la fois trop favorable et trop défavorable à Israël : elle doit faire face à une sorte de "double bind".

On remarque peut-ĂŞtre une singulière retenue dans les manifestations pro-palestiniennes en France, si on les compare avec la situation au Royaume-Unis ou en Allemagne : elle est nĂ©anmoins plus un effet de la loi que des positions spontanĂ©es de l’opinion et montre en creux combien la situation est sensible.

François Godement - Regard sur les réactions européenne et française
"Une extraordinaire cacophonie au niveau européen"

La crise divise en profondeur les opinions publiques. 

En IsraĂ«l, les clivages de la sociĂ©tĂ© ne vont pas disparaĂ®tre. Une coalition gouvernementale a pu ĂŞtre formĂ©e et l’opinion publique repousse pour l’instant le moment de solder les comptes : nĂ©anmoins, dès Ă  prĂ©sent, les divisions sont profondes entre ceux qui considèrent l’offensive comme la preuve que seuls des pourparlers de paix reprĂ©sentent une solution et au contraire ceux pour qui l’option hyper sĂ©curitaire est l’unique qui vaille. 

Concernant la réaction européenne, on ne peut que constater l’indécence ou la cacophonie de certaines réactions. Ursula von der Leyen, en effet, a été l’une des premières à se rendre en Israël vendredi 13 octobre, pour manifester sa totale solidarité avec le pays. Elle a déclenché l’ire de nombreux responsables politiques pour ne pas avoir expressément rappelé, sur place, l’obligation d’Israël à respecter le droit international. Joe Biden était même allé plus loin encore dans son soutien affiché à l’allié de toujours. Il y a eu ensuite une forme de rééquilibrage, par Antony Blinken puis par Joe Biden lui-même.

Jake Sullivan, conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, avait dit que les propos de la Maison Blanche revêtaient une charge "personnelle". Mais sans qu’il n’y ait la polémique qu’a connue l’Union Européenne entre représentants européens et de certains États membres pour se distancier et mettre en cause la légitimité de la présidente de l’Union à parler.

Concernant la réaction européenne, on ne peut que constater l’indécence ou la cacophonie.

Cette polĂ©mique intestine dĂ©crĂ©dibilise l’Union. La rĂ©solution très ferme du Conseil europĂ©en le 15 octobre a montrĂ© que l’UE prenait la mesure de la nĂ©cessitĂ© d’avoir une position claire. 

Quoi qu’il en soit, l’Union Européenne, qui n’est pas impliquée militairement, a un impact bien moindre que les États-Unis sur la crise, qu’on ne peut comparer avec celui qu’elle a sur la guerre en Ukraine. L’influence sur Israël, en particulier, ne peut exister sans la réaffirmation préalable d’une entière solidarité, sans équilibrages rhétoriques.

Patrick Calvar - Situation domestique : quelles seront les rĂ©percussions sur la sĂ©curitĂ© nationale ?
"Les attaques sur notre sol ont toujours une composante liée à un phénomène extérieur, et une composante interne"

Avant de répondre à la question, je m'interroge sur les conséquences des attaques terroristes du Hamas et de la réponse en cours d'Israël, sur l’avenir des accords d’Abraham et une possible déstabilisation des pays arabes si le conflit devait durer et générer des images montrant les horreurs de la guerre, en particulier vis-à-vis des populations civiles. Sans oublier une possible extension du conflit, hypothèse que l'on ne peut écarter. Dans ce contexte, la bataille de la communication est et sera fondamentale, sachant que les médias occidentaux et une chaîne comme Al Jazeera, par exemple, sont sur des lignes diamétralement opposées.

La bataille de la communication est et sera fondamentale.

Sur le plan intérieur français, les conséquences des actes terroristes perpétrés par le Hamas et la riposte israélienne ne doivent surtout pas être sous-estimées. Évidemment, l’immense majorité de la communauté musulmane ne veut pas de problème et souhaite se tenir à l'écart du conflit. Mais encore une fois, le choc des images sera fondamental sur la perception d’un "deux poids deux mesures".

Concernant, plus spĂ©cifiquement, le drame d’Arras, l'enquĂŞte Ă©tablira s'il existe un lien avec la situation au Proche-Orient. Plus gĂ©nĂ©ralement, mĂŞme si le risque zĂ©ro n'existera jamais, cet assassinat doit nous faire prendre conscience, une nouvelle fois, de la crise de valeurs, de la crise identitaire Ă  laquelle nous sommes confrontĂ©s, de l'incapacitĂ© dans laquelle nous nous trouvons sur les sujets d’intĂ©gration, mais aussi d'une forme d'impuissance des pouvoirs publics au-delĂ  des discours guerriers. Attention Ă  ne pas creuser davantage le fossĂ© entre les gouvernants et les Français, tĂ©moins de cette impuissance. Expulser les Ă©trangers radicalisĂ©s, soit ! Mais cela implique de changer les lois et les traitĂ©s. Comment rendre possibles ces mesures ?

Nous sommes confrontés à l'éternel débat entre plus de libertés ou plus de sécurité, mais si l’on ne prend pas le problème à bras le corps, nous connaîtrons des lendemains difficiles d'autant que la menace est loin de diminuer et nous serons alors amenés à prendre dans l'urgence des mesures radicales.

La menace est loin de diminuer et nous serons alors amenés à prendre dans l'urgence des mesures radicales.

Michel Duclos - L’onde de choc internationale
"La fracture entre l’Ouest et le Sud global ne peut que s’aggraver"

Trois cercles concentriques sont à suivre de près dans l’onde de choc internationale provoquée par la terrible guerre entre le Hamas et Israël, dont il est à craindre qu’elle ne fasse que commencer.

La prĂ©occupation immĂ©diate porte sur le risque de conflagration rĂ©gionale. Il est Ă©levĂ© compte tenu de l’émotion soulevĂ©e par les crimes du Hamas en IsraĂ«l et inĂ©vitablement par l’émotion prĂ©visible des opinions arabes Ă  la suite de la riposte Ă  venir d’IsraĂ«l. Deux ou trois questions majeures se posent. D’abord, que veulent les Iraniens ? On ne sait pas jusqu’à quel point ils ont Ă©tĂ© associĂ©s ou mĂŞme ont tĂ©lĂ©guidĂ© l’action du Hamas, mais le fait est que celle-ci correspond Ă  un intĂ©rĂŞt fondamental de TĂ©hĂ©ran, Ă  savoir ralentir voire casser la dynamique des accords d’Abraham. Il est Ă  craindre que dans un second temps, ils veuillent bĂ©nĂ©ficier d’une remobilisation de la "rue arabe" pour susciter une situation de chaos dans la rĂ©gion. Sont-ils intĂ©ressĂ©s Ă  aller plus loin ? Restent-ils sur leur ligne traditionnelle qui est de garder le Hezbollah pour une circonstance oĂą leur propre sĂ©curitĂ© serait directement en jeu ? C’est pour l’instant ce que laisse penser la relative prudence du Hezbollah, encouragĂ©e par le dĂ©ploiement des porte-avions amĂ©ricains.

[L'action du Hamas] correspond Ă  un intĂ©rĂŞt fondamental de TĂ©hĂ©ran, Ă  savoir ralentir voire casser la dynamique des accords d’Abraham. 

Quelles que soient leurs intentions, le Hezbollah et les Iraniens ne risquent-ils pas d’être débordés par les circonstances si les Israéliens tapent trop fort ? Ne vont-ils pas tenter de monter une attaque sur Israël à partir de la Syrie ? Les interlocuteurs que j’ai vus à Istanbul pensent que même les dirigeants de la République islamique ont quand même intérêt à une certaine stabilisation pour ne pas compromettre les acquis du succès du Hamas.

Il en va peut-ĂŞtre de mĂŞme des Russes, grands bĂ©nĂ©ficiaires Ă©videmment de la mĂ©ga-crise ouverte dĂ©sormais au Proche-Orient. On doit observer l’extraordinaire position prise par Moscou, qui par exemple ne lève pas le petit doigt pour dĂ©fendre les nombreux Russes pris en otages par le Hamas ou coincĂ©s dans la crise. Ou qui ne fait pas mine de jouer la carte habituelle de "broker" plus ou moins honnĂŞte. La ligne de Moscou est de coller aux Iraniens et aussi de jouer la carte du Sud global, avec des implications très concrètes pour un pays comme la France : encourager une rĂ©bellion de la communautĂ© musulmane. LĂ  aussi cependant, un interlocuteur russe avisĂ© faisait la remarque que le Kremlin n’a pas intĂ©rĂŞt Ă  ce que l’embrasement du Proche-Orient aille trop loin… ne serait-ce que pour ne pas entraĂ®ner une attaque occidentale ou israĂ©lienne sur l’alliĂ© iranien.

L’administration américaine tente de prendre en compte ces facteurs en soutenant à fond Israël tout en essayant de modérer Tel-Aviv et d’atténuer les conséquences humanitaires de l’offensive israélienne sur Gaza. Il est probable cependant que les dirigeants israéliens ne sont pas en état d’écouter qui que ce soit dans la mesure où eux-mêmes se sentent coupables - et sont considérés comme tels par l’opinion- de ce qui est arrivé.

Second cercle : le dĂ©tournement de l’attention au dĂ©triment de l’Ukraine. Il est clair que le consensus amĂ©ricain se fera sur une prioritĂ© absolue Ă  IsraĂ«l et une prioritĂ© au dĂ©fi chinois, rendant un peu plus compliquĂ© Ă  vendre le soutien Ă  l’Ukraine. Troisième cercle : la fracture entre l’Ouest et le Sud global ne peut que s’aggraver.

Il y a Ă  cela des exceptions : l’Inde, le Kenya ou le Cameroun, mais au BrĂ©sil, en Afrique du Sud ou ailleurs la notion du "double standard" occidental va connaĂ®tre une mĂ©ga-piqĂ»re de rappel. Un quatrième effet international de la crise actuelle va sans doute se situer dans l’émergence de divisions, en Europe Ă©videmment mais peut-ĂŞtre entre certains pays du Proche-Orient et d’autres. 

La fracture entre l’Ouest et le Sud global ne peut que s’aggraver.

Y a-t-il dans ce drame Ă©pouvantable qui se dĂ©ploie sous nos yeux comme une tragĂ©die grecque des Ă©lĂ©ments positivement plus positifs ? J’en vois trois pour ma part : 

  • un espace pour une relance de nĂ©gociation israĂ©lo-palestinien sera peut-ĂŞtre recréé si la crise entraine un changement de leadership en IsraĂ«l et du cĂ´tĂ© de l’AutoritĂ© palestinienne. Encore faudrait-il reconstituer de toute pièce un "interlocuteur" palestinien 
  • dans cette situation, une coalition de puissances rĂ©gionales (Golfe, Égypte, voire Turquie) et d’acteurs europĂ©ens pourrait jouer un rĂ´le en complĂ©ment des États-Unis 
  • surtout, si nos dirigeants ont le courage de prendre leurs responsabilitĂ©s, l’effet de distraction du Proche-Orient par rapport Ă  l’Ukraine pourrait ĂŞtre l’occasion de surprendre la Russie en accroissant Ă  bas bruit le nombre et la qualitĂ© des systèmes d’armes transfĂ©rĂ©s Ă  l’Ukraine. 


Inutile d’ajouter que cette crise met cruellement en valeur les limites du rĂ´le "gĂ©opolitique" de l’Union EuropĂ©enne. 

 

Propos recueillis par Hortense Miginiac

Copyright Image : JACK GUEZ / AFP 

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