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Qu’observe-t-on sur les marchĂ©s de l’énergie ?

Trois questions Ă  Colette Lewiner

Qu’observe-t-on sur les marchés de l’énergie ?
 Colette Lewiner
Conseillère "Energie et Utilities" du Président de Capgemini

La vingtième Ă©dition de L’Observatoire Mondial des MarchĂ©s de l’Energie a Ă©tĂ© rendue publique par Capgemini, en partenariat avec les Ă©quipes de De Pardieu Brocas Maffei et VaasaETT. Cette Ă©tude analyse les Ă©volutions des diffĂ©rents marchĂ©s de l’énergie et les tendances pour les annĂ©es Ă  venir : quelles en sont les principales conclusions ? L’augmentation de la demande Ă©nergĂ©tique remet-elle en cause l’atteinte des objectifs climatiques ? Les Ă©nergies renouvelables parviennent-elles Ă  concurrencer les Ă©nergies fossiles ? Colette Lewiner, conseillère “Energie et utilities” du prĂ©sident de Capgemini, nous livre les principales leçons Ă  retenir de cette Ă©tude.

Nous avons assisté ces dernières semaines à une hausse du prix du baril. Que pouvez-vous nous dire sur les évolutions du prix du pétrole ?

Le marché du pétrole est un marché international et les prix du pétrole ont un impact important sur :

  • l'Ă©conomie des pays consommateurs et producteurs ;
     
  • les prix des autres Ă©nergies comme le charbon et le gaz ;
     
  • et la santĂ© des grandes compagnies pĂ©trolières et les sociĂ©tĂ©s de services pĂ©troliers qui ont un poids important dans l'Ă©conomie.

Sur les marchés ouverts, les prix résultent de l'équilibre entre l'offre et la demande. Cependant, le marché du pétrole présente quelques caractéristiques supplémentaires :

  • il s’agit d’un marchĂ© spĂ©culatif, puisqu'un baril de pĂ©trole physique est Ă©changĂ© environ 30 fois ;
     
  • les ressources pĂ©trolières sont concentrĂ©es dans un nombre limitĂ© de rĂ©gions, ce qui a favorisĂ© la crĂ©ation d'un cartel de pays producteurs de pĂ©trole, l'Organisation des Pays Exportateurs de PĂ©trole (OPEP), qui contrairement Ă  d'autres cartels, est acceptĂ©. Depuis 2016, des rĂ©unions de coordination rĂ©gulières ont eu lieu entre les pays de l'OPEP et certains pays non membres de l'OPEP dont la Russie, ce qui augmente le poids de l'entente sur ces marchĂ©s.

Cependant, les technologies nouvelles telles que les dĂ©couvertes de pĂ©trole profond au BrĂ©sil et plus encore la production amĂ©ricaine de pĂ©trole de schiste menacent la domination de l’OPEP. 
 
Plusieurs facteurs expliquent les fluctuations du prix du pétrole :

  • au cours des deux dernières annĂ©es, l’économie mondiale Ă©tait en plein essor, entraĂ®nant une hausse de la demande de pĂ©trole ;
     
  • en 2016, des restrictions de production ont Ă©tĂ© dĂ©cidĂ©es par l'OPEP et la Russie pour faire monter les prix ;
     
  • de plus, des questions gĂ©opolitiques telles que l'effondrement Ă©conomique du Venezuela, la guerre au YĂ©men ou les sanctions imposĂ©es par les Etats-Unis sur l'exportation du pĂ©trole iranien ont limitĂ© les exportations de pĂ©trole. Il en a rĂ©sultĂ© une hausse des prix Ă  plus de 80 dollars le baril (en octobre 2018), ce qui reprĂ©sentait une augmentation de près de 100 % par rapport Ă  janvier 2016.

Les dĂ©couvertes de pĂ©trole profond au BrĂ©sil et plus encore la production amĂ©ricaine de pĂ©trole de schiste menacent la domination de l’OPEP. 

Depuis lors, le marché a changé, nous assistons à un ralentissement économique, notamment en Chine qui est un grand consommateur de pétrole. De plus, les goulots d'étranglement des oléoducs américains, qui limitent les exportations de pétrole, sont en voie d’être éliminés, ce qui permettrait aux Américains d'exporter davantage. Enfin, les sanctions sur le pétrole iranien ont été atténuées par les États-Unis.

Tout cela a entraîné une augmentation des réserves de pétrole et fait baisser les prix. Bien que l’Arabie saoudite ait annoncé des restrictions à l’exportation de 500 000 à 1 million de barils de pétrole par jour, les prix sont tombés en dessous de 70 dollars par baril.
 
En ce qui concerne le futur, il serait essentiel que les prix soient stables afin que les pétroliers puissent planifier les très importants investissements nécessaires dans l’exploration et dans de nouvelles plateformes de production. Il est difficile de croire que l'OPEP déclenchera, comme en 2014, une nouvelle guerre commerciale avec les États-Unis, car celle-ci a entraîné la baisse des prix à 26 dollars par baril, un niveau préjudiciable à l’économie de ces pays. Les producteurs de pétrole de schiste américains ont survécu en réduisant leurs coûts de production.
 
De l’autre côté de l’échelle des prix, il faut se rappeler qu'en 2008, le prix du baril de pétrole est monté à 150 dollars et que ceci a contribué à la récession économique, qui à son tour a fait baisser les prix. On pourrait prévoir, pour les mois à venir, un prix du pétrole de l'ordre de 50 à 80 dollars le baril. Cependant, seul l'avenir nous le dira.

Quels sont les impacts du dĂ©veloppement des Ă©nergies renouvelables sur la gestion des rĂ©seaux Ă©lectriques ?

Ă€ la fin de 2017, la capacitĂ© de production mondiale d'Ă©nergies renouvelables s'Ă©levait Ă  plus de 2 100 GW, l’électricitĂ© hydraulique reprĂ©sentant la plus grande part, avec une capacitĂ© installĂ©e de 1 152 GW suivie par l’éolien (514 GW) et le solaire (397 GW). Les coĂ»ts moyens actualisĂ©s de l’éolien terrestre et du solaire photovoltaĂŻque dans le monde ont baissĂ© de façon très importante ces dernières annĂ©es (baisse de 18 % cette dernière annĂ©e). La baisse est moins prononcĂ©e pour l’éolien en mer (- 5 % en un an) qui reste significativement plus cher. Ces coĂ»ts (surtout ceux du solaire) devraient continuer Ă  diminuer significativement dans les dix annĂ©es Ă  venir.

Cependant, les énergies renouvelables intermittentes, comme l’éolien et le solaire, ont un impact important sur la gestion du réseau électrique et engendrent des surcoûts liés à la construction de nouvelles lignes électriques (comme en Allemagne par exemple) et à l’exploitation du réseau. En effet l’opérateur doit constamment équilibrer l'offre avec une demande variable. Avec la production intermittente d’énergies renouvelables, il faut du stockage et des capacités de production programmables pour assurer l’alimentation électrique en l’absence de soleil ou de vent.
 
Le stockage électrique par batteries se développe rapidement (tiré par les véhicules électriques) et son coût baisse rapidement mais, aujourd’hui, ça ne suffit pas à équilibrer de grands réseaux. Un mix électrique constitué d’énergie hydraulique, de renouvelables intermittents et d’énergie nucléaire permet à la France une gestion sûre de son réseau électrique et la fourniture d’une électricité décarbonée. Ainsi, en France, l’électricité produite émet 82 grammes de CO2 par kWh comparée à l’Allemagne qui en émet 8 fois plus (655 grammes par kWh).

Le rôle des opérateurs de réseaux de distribution électrique est en train d’évoluer significativement car ils doivent équilibrer leur réseau de moyenne et basse tension en tenant compte notamment de cette production d’électricité intermittente, du développement de l’autoconsommation et de l’émergence de véhicules électrique dont les recharges, si elles ne sont pas gérées intelligemment, nécessiteront un renforcement important de leurs réseaux.

En France, l’électricité produite émet 82 grammes de CO2 par kWh comparée à l’Allemagne qui en émet 8 fois plus (655 grammes par kWh).

Pour gĂ©rer ce rĂ©seau qui devient de plus en plus "intelligent", il faut d’abord mieux connaĂ®tre et faire connaĂ®tre aux clients la consommation instantanĂ©e d’oĂą le dĂ©veloppement de compteurs intelligents (Linky en France). Il faut de plus inciter les clients Ă  consommer lorsque l’électricitĂ© est abondante et peu chère (journĂ©e avec beaucoup de vent par exemple) en introduisant des prix diffĂ©renciĂ©s. Il faut aussi que l’effacement de consommation se dĂ©veloppe pour permettre de gĂ©rer les pics de demande. Il existe des agrĂ©gateurs regroupant des clients industriels qui peuvent s’engager Ă  rĂ©duire leur consommation en pĂ©riode de pointe, et qui sont rĂ©munĂ©rĂ©s quand l’opĂ©rateur de rĂ©seau fait appel Ă  eux. Les nouvelles technologies permettent Ă  prĂ©sent d’agrĂ©ger des clients tertiaires et rĂ©sidentiels. 

La Chine apparaĂ®t dans votre rapport comme l’un des acteurs majeurs du marchĂ© de l’énergie au niveau international, tant dans le dĂ©veloppement des Ă©nergies renouvelables que dans les technologies de stockage. Quelles en sont les implications pour le monde occidental ?

La Chine est un grand consommateur d’énergie avec des besoins croissants, et le plus grand émetteur de gaz à effet de serre. Ces émissions, associées à d’autres problèmes de pollution industrielle, ont créé d’énormes problèmes de santé et le gouvernement chinois a lancé un programme à long terme, "Ciel bleu", visant à développer des sources d’électricité sans émissions de carbone (énergie nucléaire, hydraulique, solaire photovoltaïque et éolienne).

La Chine est un grand consommateur d’énergie avec des besoins croissants, et le plus grand émetteur de gaz à effet de serre.

C’est également un important fournisseur d’équipements énergétiques.Elle est le premier exportateur de centrales au charbon ; les panneaux solaires chinois inondent tous les marchés, elle exporte également des éoliennes et investit massivement dans le développement du stockage d'électricité dans le but de devenir un acteur dominant.

Ayant un programme important de construction de réacteurs nucléaires sur son territoire, la Chine est en train d’exporter son réacteur de 1000 MW (Hualong) ; elle a fait démarrer le premier réacteur de 3ème génération français, l’EPR, à Taischan à l’été 2018, et elle est associée à EDF pour la construction des deux réacteurs britanniques de Hinckley Point C.
 
De plus, c’est un acteur dominant dans des ressources critiques. La Chine dĂ©tient une part prĂ©pondĂ©rante (95 %) de la production de terres rares et de mĂ©taux rares. Ces ressources minĂ©rales sont importantes pour le succès de la transition Ă©nergĂ©tique et de la rĂ©volution numĂ©rique, car elles constituent des Ă©lĂ©ments essentiels pour les aimants, les vĂ©hicules Ă©lectriques, les batteries Ă©lectriques, les Ă©oliennes, les rĂ©acteurs nuclĂ©aires, les smartphones, les ordinateurs, l’électronique grand public, etc. Ayant reconnu la position dominante de la Chine, l’Occident devrait mettre en Ĺ“uvre des politiques de sĂ©curitĂ© d’approvisionnement Ă  long terme en recherchant de nouveaux types de rĂ©serves (dans les ocĂ©ans, par exemple) et en encourageant l’innovation pour remplacer ces ressources rares par des ressources plus largement rĂ©pandues.
 
Enfin, c’est un gros investisseur dans les entreprises Ă©nergĂ©tiques. Depuis plus de dix ans, la Chine dĂ©ploie une politique Ă  long terme d’acquisition de rĂ©serves pĂ©trolières dont elle a besoin. En Europe, les entreprises chinoises ciblent des infrastructures Ă©lectriques et ont acquis des participations dans les rĂ©seaux portugais, italien, grec, luxembourgeois… Cependant, en fĂ©vrier 2018, le gouvernement allemand a bloquĂ© l’acquisition par State Grid of China Corporation d’une participation de 20 % dans la sociĂ©tĂ© de rĂ©seau rĂ©gionale "50 Hertz" estimant que ses rĂ©seaux Ă©lectriques Ă©taient des infrastructures stratĂ©giques pour sa sĂ©curitĂ© d’approvisionnement. De plus, la Chine a investi 50 milliards de dollars dans un gazoduc de plus de 2000 km reliant la SibĂ©rie orientale Ă  la Chine. Ce gazoduc devrait ĂŞtre inaugurĂ© fin 2019.
 
Il se pourrait donc que le projet d'investissement chinois de 900 milliards de dollars dans "la route de la soie", vise non seulement les infrastructures routières, maritimes et ferroviaires, mais Ă©galement celles d'Ă©lectricitĂ© et de gaz !

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