Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne
Imprimer
PARTAGER

Qu’est-ce qu’un "indĂ©pendant" ? La loi californienne "AB5" et les nombreuses batailles juridiques Ă  venir

Trois questions à Laëtitia Vitaud

Qu’est-ce qu’un
 Laëtitia Vitaud
Présidente de Cadre Noir Ltd

Le SĂ©nat de Californie a adoptĂ© le mardi 10 septembre 2019 la loi dite "Uber" ou Assembly Bill 5, aux termes de laquelle les travailleurs des plateformes en Californie vont devenir des salariĂ©s. Afin de comprendre l’objectif et la portĂ©e de cette loi, l’Institut Montaigne a sollicitĂ© LaĂ«titia Vitaud, co-prĂ©sidente du rapport Travailleurs des plateformes : libertĂ© oui, protection aussi, auteure du livre Le Labeur Ă  l'ouvrage (Calmann-LĂ©vy, 2019), prĂ©sidente de Cadre Noir Ltd et enseignante Ă  Sciences Po et Paris Dauphine.


Quelles est la situation du travail indépendant aux Etats-Unis ? Comment la comparer à la situation française ?

On estime que près d’un tiers de la population active américaine est composé de travailleurs qui exercent leur activité principale en tant qu’indépendant. Ils sont donc plus nombreux qu’en France. Mais il subsiste des incertitudes. Certaines études comptabilisent le grand nombre de salariés qui exercent une activité complémentaire en indépendant. Le Bureau of Labor Statistics (BLS), quant à lui, avance des estimations plus conservatrices car il ne comptabilise que les équivalents temps plein et conclut donc plutôt à une décroissance du travail indépendant.

Il faut dire que les avantages du salariat par rapport au travail indépendant ne sont pas les mêmes aux Etats-Unis et en France.

  • Contrairement Ă  chez nous, un salariĂ© amĂ©ricain n’a quasiment aucune protection contre le licenciement. Son statut est prĂ©caire et, comme on le voit dans les films hollywoodiens, il peut ĂŞtre mis Ă  la porte du jour au lendemain. L’intĂ©rĂŞt d’être salariĂ© n’a donc rien Ă  voir avec la sĂ©curitĂ© de l’emploi.
     
  • Le salariat aux Etats-Unis n’est pas non plus synonyme de protection sociale plus gĂ©nĂ©reuse. De nombreux employeurs, comme Walmart par exemple, ne proposent pas d’assurance maladie Ă  leurs salariĂ©s. En France, les travailleurs indĂ©pendants ont davantage de protection sociale, et cotisent Ă  l’assurance maladie.
     
  • Pour les AmĂ©ricains, les avantages d’être salariĂ© sont en rĂ©alitĂ© les suivants : le salaire minimum, le plafonnement des heures supplĂ©mentaires, la nĂ©gociation collective (les indĂ©pendants n’ont pas le droit de se syndiquer), la possibilitĂ© de souscrire individuellement une assurance maladie moins chère, les congĂ©s (mĂŞme si les salariĂ©s amĂ©ricains n’en ont pas beaucoup) et quelques droits liĂ©s Ă  la retraite et Ă  l’invaliditĂ©.

Il faut donc se méfier des comparaisons entre les Etats-Unis et la France. L’avantage relatif d’être salarié est moindre aux Etats-Unis, ce qui explique la popularité du travail indépendant. Le sujet de la reclassification a émergé aux Etats-Unis non parce que la situation de salarié est particulièrement favorable mais parce que le travail indépendant a fait irruption de manière massive dans des secteurs où les travailleurs sont peu payés, comme la mobilité, la livraison de repas à domicile ou le ménage. Du coup, les questions de salaire minimum et de négociation collective deviennent particulièrement critiques et les pouvoirs publics ont décidé de prendre ce sujet à bras le corps. En Californie particulièrement, le contexte est aussi celui d’une explosion des inégalités de revenus et de patrimoine.


En quoi consiste la loi californienne dite "AB5" sur les travailleurs des plateformes, approuvée par le Sénat de l’Etat de Californie le 10 septembre dernier ?

L’Assembly Bill 5 (AB5), parfois appelée "loi Uber", est une loi adoptée par le Congrès de Californie le 10 septembre et entrée en vigueur depuis sa signature par le gouverneur Gavin Newsom. Aux termes de cette loi, les travailleurs californiens de la gig economy qui sont aujourd’hui des independent contractors vont devenir des salariés. Le texte vise en particulier les travailleurs qui utilisent des plateformes comme Uber, Lyft ou DoorDash, mais concernera également de nombreuses entreprises de nettoyage, de transport routier ou d’édition de logiciels qui font aussi appel à des contractors. Les quelque 400 000 Californiens qui utilisent régulièrement une plateforme de travail à la demande ne sont que la partie émergée d’un iceberg de plus de 1,5 millions de travailleurs dans des secteurs divers et variés.

L’objet d’AB5 est de mettre fin aux situations de "salariat déguisé", c’est-à-dire les cas où les entreprises recourent au travail indépendant par pur arbitrage.

L’objet d’AB5 est de mettre fin aux situations de "salariat déguisé", c’est-à-dire les cas où les entreprises recourent au travail indépendant par pur arbitrage.La loi vise les entreprises qui remplacent leurs salariés par des contractors en ne changeant rien par ailleurs à l’organisation et aux conditions de travail – ce qui leur permet, au passage, de contourner les règles relatives au salaire minimum ou à la négociation collective, de rendre variables certains coûts fixes et d’économiser près de 20 % de masse salariale en faisant l’économie des cotisations pour la retraite, des vacances, ou encore de l’assurance invalidité.

La loi veut mettre fin Ă  ces situations de travail oĂą le travailleur n’a d’indĂ©pendant que le nom. Sont expressĂ©ment exclus de la loi les mĂ©decins, avocats, esthĂ©ticiennes, comptables, ou encore dĂ©tectives privĂ©s (c’est la Californie !), dont on suppose que l’activitĂ© est rĂ©ellement indĂ©pendante. 

Comme les nombreuses batailles juridiques qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©e, la loi AB5 interroge la notion d’indĂ©pendance au travail. Qu’est-ce qu’un travailleur indĂ©pendant ? Est-on indĂ©pendant quand on ne choisit pas ses horaires, qu’on n’est pas autonome dans son travail, ou qu’il existe une dĂ©pendance forte vis-Ă -vis du donneur d’ordre ? La rĂ©ponse reste floue. OĂą commence et finit l’indĂ©pendance ? La loi apporte une dĂ©finition certes dĂ©taillĂ©e mais non moins vague de ce qu’est un independent contractor : il faut que son activitĂ© soit indĂ©pendante (c’est complexe Ă  dĂ©terminer), qu’il soit sollicitĂ© par une entreprise pour une mission qui se situe en dehors du cĹ“ur de mĂ©tier (lĂ  aussi, ça sera sujet Ă  dĂ©bat) et que le travail soit rĂ©alisĂ© de manière autonome (le travailleur doit garder une maĂ®trise relative de oĂą, quand et comment effectuer son travail). 

On comprend que la loi ne permet pas de lever le flou sur toutes les situations de travail, même si elle suppose qu’il existe de nombreux cas de salariat déguisé. La plus grande difficulté sera la mise en œuvre et les tribunaux seront probablement amenés à trancher de nombreux cas litigieux.


Quelle est la consĂ©quence directe pour les travailleurs sur les plateformes aux Etats-Unis ?

La consĂ©quence directe est d’abord sur les travailleurs de l’Etat de Californie. On peut imaginer que d’autres Etats voudront rapidement imiter la Californie. Mais il est probable qu’il se passera beaucoup de temps avant que les situations juridiques soient harmonisĂ©es Ă  l’échelle fĂ©dĂ©rale. Le paysage politique est assez instable : 2020 est une annĂ©e Ă©lectorale oĂą les cartes seront rebattues Ă  tous les Ă©chelons politiques (y compris le lĂ©gislatif de nombreux Etats fĂ©dĂ©rĂ©s).
 
En Californie, AB5 doit s’appliquer Ă  partir de janvier 2020. En thĂ©orie, Ă  partir de la nouvelle annĂ©e, les travailleurs utilisant les plateformes de travail Ă  la demande comme Uber, Lyft ou DoorDash pourraient donc ĂŞtre requalifiĂ©s en salariĂ©s. Il en ira de mĂŞme des contractors dans le transport routier (environ 70 000 personnes en Californie), dans les entreprises de nettoyage, ou encore des pigistes travaillant pour les grandes entreprises de presse (ce qui donnera lieu Ă  de nombreux procès concernant la propriĂ©tĂ© intellectuelle). Concrètement, cela voudra dire que le salaire minimum devra ĂŞtre appliquĂ© dans tous ces secteurs, que ces travailleurs vont accumuler des droits Ă  la retraite et aux congĂ©s payĂ©s comme les autres salariĂ©s et qu’ils seront protĂ©gĂ©s en cas d’invaliditĂ©. 
 
En réalité, toutefois, il est probable que la situation ne change pas du tout au tout. De nouvelles batailles juridiques vont être livrées dans les mois qui viennent. Les efforts de lobbying des plateformes vont s’intensifier. Il n’est pas impossible qu’elles obtiennent de nombreuses concessions et exceptions. Il est donc difficile d’avoir aujourd’hui une estimation précise du nombre de travailleurs qui seront concernés et des effets d’AB5 sur le marché du travail.

Copyright : Andrew CABALLERO-REYNOLDS / AFP

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne