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Quelle stratĂ©gie pour le Liban ? 

Quelle stratégie pour le Liban ? 
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Plus d’un an s’est écoulé depuis l’explosion dans le port de Beyrouth du 4 août 2020 qui a fait plus de 200 morts, bouleversé la vie de milliers de personnes, défiguré la ville et handicapé encore un peu plus une économie libanaise en perdition.

Le lecteur est sans doute familiarisĂ© avec la triple crise, qui avait commencĂ© avant l’étĂ© dernier, et dans laquelle s’enfonce inexorablement le Liban : crise Ă©conomique et financière, due Ă  la faillite du système bancaire qui constituait le poumon de l’économie du pays ; crise de "gouvernance", caractĂ©risĂ© par le refus des Ă©lites politiques qui se partagent le pouvoir depuis la fin de la guerre civile de sortir du statu quo ; crise Ă  dimension rĂ©gionale, compte tenu du rĂ´le dominant du Hezbollah, liĂ© de manière organique Ă  l’Iran. Il faut aussi parler dĂ©sormais d’une crise humanitaire puisqu’environ un million de Libanais se trouve dans une situation de pauvretĂ©, sans compter les rĂ©fugiĂ©s syriens (un quart de la population du pays) ; la livre libanaise a atteint des abysses par rapport au dollar, les banques restreignent drastiquement l’accès Ă  leur argent des titulaires de comptes, l’électricitĂ©, les mĂ©dicaments et des produits de première nĂ©cessitĂ© viennent Ă  manquer, les cas de suicide se multiplient, de plus en plus de Libanais quittent le pays pour trouver refuge Ă  l’étranger. 

Ajoutons Ă  cela que la France et certains de ses partenaires ont dĂ» aussi ces derniers mois monter une opĂ©ration de sauvetage pour Ă©viter une dĂ©bandade des forces armĂ©es libanaises. 

Parmi les gens d’un certain âge, le constat est souvent fait que la situation actuelle, si elle est moins sanglante, est encore pire que celle qu’ils ont connue pendant la guerre civile (1975-1990) : aucune lumière au bout du tunnel n’apparaît ; ce sont d’ailleurs toujours les mêmes seigneurs de la guerre des années 1980 - ou leurs fils - qui se partagent le pouvoir. Ce pays qui fut à certaines époques un emblème de la douceur de vivre pour le Proche-Orient connaît une incroyable descente aux enfers. À côté des destructions matérielles, en partie réparées par la solidarité internationale et surtout l’esprit d’initiative et d’entraide des Libanais eux-mêmes, l’explosion du 4 août 2020 a laissé chez beaucoup un traumatisme psychologique, une empreinte de colère contre les autorités, de ressentiment et aussi d’un certain découragement, sans doute accentué par la crise du Covid-19.

Aussi incroyable que cela puisse paraĂ®tre, l’enquĂŞte officielle sur les causes de l’explosion est bloquĂ©e par l’obstruction de la classe politique. La fin sans gloire du Tribunal spĂ©cial pour l’assassinat de Rafiq Hariri, d’autres crimes laissĂ©s sans suite judiciaire comme rĂ©cemment l’assassinat en fĂ©vrier du grand intellectuel chiite anti- Hezbollah, Lokman Slim, ancrent dans les esprits la perception d’une totale impunitĂ© du système. 

Dimension humanitaire et stratégie politique

La confĂ©rence virtuelle qui s’est tenue le 4 aoĂ»t sous la co-prĂ©sidence de la France (Emmanuel Macron) et des Nations-Unies avait pour objet de rĂ©pondre Ă  la dimension humanitaire de la crise, plus prĂ©cisĂ©ment Ă  un appel de fonds des Nations-Unies. L’appel portait sur 257 millions de dollars pour un an. L’objectif n’a pas Ă©tĂ© tout Ă  fait atteint mais les États-Unis se sont engagĂ©s Ă  hauteur de 100 millions de dollars, la France 100 millions d’euros, l’Allemagne 40 millions etc. Le compte y est presque, surtout si l’on compte les contributions en nature de certains pays du Golfe.

Les fonds rĂ©unis iront Ă  la couverture de besoins immĂ©diats en matière de nourriture, de mĂ©dicament, de santĂ© en gĂ©nĂ©ral, d’éducation ou de distribution de l’eau et d’électricitĂ©. Un point important de cette aide est qu’elle doit parvenir Ă  ses destinataires par le biais des agences des Nations-Unies et d’ONG internationales ou locales, sans passer par les autoritĂ©s politiques ou administratives. Cela s’inscrit dans la ligne qui avait Ă©tĂ© formulĂ©e par le prĂ©sident Emmanuel Macron - au nom de la communautĂ© internationale, c’est Ă  dire de la trentaine de bailleurs de fonds intĂ©ressĂ©s au sort du Liban - lors de ses dĂ©placements Ă  Beyrouth en aoĂ»t et septembre de l’annĂ©es dernière : exigence de rĂ©formes profondes pour dĂ©bloquer une aide internationale structurelle, venant notamment du FMI, nĂ©cessitĂ© pour cela d’un nouveau gouvernement, d’un gouvernement "d’hommes neufs", exĂ©cutant une "feuille de route" dans des dĂ©lais contraints, aide Ă  caractère humanitaire court-circuitant le rĂ©gime. 

L’obstruction du système politique libanais a conduit à un sur place incroyable.

OĂą en est ce programme, en dehors du volet humanitaire ? LĂ  aussi, l’obstruction du système politique libanais a conduit Ă  un sur place incroyable : en fait "d’homme neuf" pour constituer un gouvernement de rĂ©forme, c’est d’abord Ă  un second couteau, puis Ă  Saad Hariri - dĂ©jĂ  plusieurs fois premier ministre dans les annĂ©es passĂ©es - qu’il a Ă©tĂ© fait appel pour constituer un nouveau gouvernement.

Après des mois de consultations, le leader sunnite n’est pas parvenu Ă  surmonter l’intransigeance partisane du prĂ©sident Aoun (chrĂ©tien). Les dĂ©saccords portent sur la dĂ©fense des intĂ©rĂŞts claniques des diffĂ©rents courants confessionnels. Ces dĂ©saccords se retrouvent d’ailleurs Ă  l’échelon infra-gouvernemental : de mĂŞme que l’enquĂŞte judiciaire est bloquĂ©e parce qu’elle risquerait de mettre en cause principalement la responsabilitĂ© du Hezbollah et de ses associĂ©s, de mĂŞme la nĂ©gociation entre le FMI et la Banque Centrale a Ă©chouĂ© car tel ou tel clan sunnite et l’entourage d’Aoun divergent sur l’"audit" de la Banque Centrale demandĂ©e par le FMI ; des comptes trop transparents risqueraient de faire apparaĂ®tre lĂ  aussi des responsabilitĂ©s plus que gĂŞnantes.

Pour succĂ©der Ă  Saad Hariri, qui a fini par jeter l’éponge, le parlement s’est mis d’accord le 26 juillet 2021 sur la personne de Najib Mikati, homme d’affaire richissime qui a lui aussi dĂ©jĂ  occupĂ© le poste de premier ministre (Ă  deux reprises : en 2005, puis de 2011 Ă  2014). Il Ă©tait en fait Premier Ministre lorsque le chargement de nitrate d’ammonium en provenance de GĂ©orgie a Ă©tĂ© stockĂ© dans le port de Beyrouth. C’est un fidèle de Bachar al-Assad ; ce sont des proches du tyran syrien qui avaient Ă©tĂ© les commanditaires de la cargaison de nitrate d’ammonium. Il se rĂ©vèle d’ailleurs qu’une partie importante du stock aurait rejoint la Syrie au cours des annĂ©es passĂ©es, vraisemblablement pour armer les barils de bombe dĂ©versĂ©s par le rĂ©gime syrien sur les villes du pays. 

M. Mikati - vĂ©ritable totem de l’establishment libanais - affiche son soutien au programme de rĂ©formes exigĂ© par la communautĂ© internationale mais en fait ses premières dĂ©clarations laissent entrevoir un autre objectif : la prĂ©paration des Ă©lections gĂ©nĂ©rales et prĂ©sidentielles qui doivent avoir lieu l’annĂ©e prochaine.

Quelle marge d’action pour la France ? 

Dans le dĂ©bat libanais, les exigences de la communautĂ© internationale sont connues comme "l’initiative française" puisque c’est effectivement la France et le prĂ©sident Emmanuel Macron qui, pour des raisons Ă©videntes, se sont le plus engagĂ©s pour tenter de trouver une sortie de crise. 

La lĂ©gitimitĂ© de "l'initiative française" n’est pratiquement pas contestĂ©e. Ses modalitĂ©s font l’objet d’interrogations parmi les commentateurs qui souhaitent le plus son succès : le prĂ©sident de la RĂ©publique n’aurait-il pas dĂ» taper encore plus fort lors de sa visite Ă  Ă  Beyrouth du 6 aoĂ»t 2020, en imposant un gouvernement de technocrates ? N’a-t-il pas fait trop de concessions au Hezbollah, par exemple lors de la mise au point d’une "feuille de route" l’étĂ© dernier, sur la question de la date des Ă©lections Ă  venir ?

Les Français ne sont-ils pas ballotés entre une ligne d’attentes précises à l’égard d’une classe politique figée dans la défense de ses intérêts et une ligne misant au contraire sur le mécontentement populaire ? Comme on l’a déjà noté, le découragement semble gagner une grande partie de la population : la journée de deuil du 4 août 2021 ne s’est pas transformée en manifestations gigantesques contre la classe politique.

La journée de deuil du 4 août 2021 ne s’est pas transformée en manifestations gigantesques contre la classe politique.

Inversement, le rejet du système par la société civile, qui avait donné naissance à partir de 2019 à un puissant mouvement protestataire, reste plus présent que jamais. Peut-être les élections de 2022 - bien que verrouillées par le système confessionnel - donneront-elles à ce mouvement un minimum de traduction institutionnelle.

Dans l’immédiat, les autorités françaises paraissent amener à privilégier deux lignes d’action.

D’abord, maintenir leur stratĂ©gie : c’est le sens de la confĂ©rence du 4 aoĂ»t co-organisĂ©e avec les Nations-Unies. Ă€ cette occasion, le prĂ©sident a de nouveau mis en cause avec une nettetĂ© particulière l’irresponsabilitĂ© de dirigeants libanais qui semblent avoir fait le "pari du pourrissement". L’inconvĂ©nient de cette ligne rĂ©side dans l’engrenage qui risque de se produire entre un blocage prolongĂ© de l’aide structurelle internationale, compte tenu de la procrastination de la classe dirigeante libanaise, et la nĂ©cessitĂ© en compensation d’accroĂ®tre sans cesse la prise en charge de la dimension humanitaire du problème libanais. Les dirigeants libanais pourraient en outre bĂ©nĂ©ficier d’un ballon d’oxygène avec l’attribution non conditionnĂ©e de Droits de tirages spĂ©ciaux dans le cadre du programme FMI en rĂ©ponse Ă  la crise sanitaire mais cette facilitĂ© ne manquera pas de faire Ă©galement l’objet de dissensions dans le système libanais.

L’autre ligne d’action pour Paris est de tenter de se donner davantage de leviers pour sortir de l’image "d’impuissance" que renvoie à ce stade son action au Liban. La France a ainsi obtenu de ses partenaires de l’Union européenne un "cadre juridique" - non sans difficulté compte tenu des objections hongroises et autrichiennes notamment - pour mettre en place des sanctions individuelles sur certains responsables libanais. Une autre leçon de la conférence du 4 août a été aussi un début de réengagement de l’administration américaine et d’autres acteurs - l’Arabie saoudite par exemple - envers la cause libanaise. On peut penser aussi que l’Iran et Israël ont intérêt à la stabilisation de la situation au Liban ; dans ce sens, les incidents récents à la frontière du Sud Liban ont rapidement cessé. D’ailleurs, la faillite libanaise a d’ores et déjà un effet désastreux sur l’économie de la Syrie - fleuron de l"’empire" de la République islamique dans la région.

Mais en parlant de stabilisation, on touche le fond du problème : un statu quo de surface pour sauvegarder les intĂ©rĂŞts des dirigeants ne conduit-il pas Ă  un effondrement du pays, avec des retombĂ©es rĂ©gionales inĂ©vitables ? Les prochains mois seront pour la France et ses partenaires ceux de la poursuite d’un bras de fer avec les dirigeants libanais mais aussi de la recherche de nouvelles options stratĂ©giques pour faire avancer leur projet de rĂ©forme de la gouvernance puis des institutions du pays du Cèdre.

 


Copyright : JOSEPH EID / AFP

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