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Quelle diplomatie europĂ©enne vis-Ă -vis de la Turquie ? L’analyse d’Ariane Bonzon

Quelle diplomatie européenne vis-à-vis de la Turquie ? L’analyse d’Ariane Bonzon
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Institut Montaigne

Les relations entre l’Union europĂ©enne et la Turquie n’ont cessĂ© de se dĂ©grader depuis l’accentuation de la dĂ©rive autoritaire prise par le prĂ©sident turc en juillet 2016, Ă  la suite de la tentative de coup d’Etat, puis de l’offensive militaire turque sur la rĂ©gion syrienne d’Afrin en dĂ©but d’annĂ©e. Alors qu’un sommet organisĂ© fin mars pour renouer le dialogue s’est soldĂ© par un Ă©nième Ă©chec, que peut faire l’Union face Ă  ce voisin de plus en plus distant ? Quelles sont les raisons de la politique turque ? La journaliste et essayiste Ariane Bonzon, qui a collaborĂ© avec l’ex-Premier ministre Michel Rocard sur ce dossier au milieu des annĂ©es 2000, nous apporte son Ă©clairage. 

Après le rĂ©sultat mitigĂ© du sommet de Varna fin mars, peut-on encore envisager une remise en marche du dialogue turco-europĂ©en ? Pourquoi la Turquie campe-t-elle indĂ©finiment sur sa position "l'adhĂ©sion ou rien" ? 

Entre la Turquie et l’Union europĂ©enne, la perdante sera la première Ă  rompre le dialogue. Recep Tayyip Erdogan l’a parfaitement compris. Il dĂ©nonce auprès de son opinion publique une Europe hypocrite, sans parole et sans valeur, dont la Turquie aurait Ă©tĂ© victime. Tout en se montrant comme un dirigeant fort, il capitalise sur cette rhĂ©torique qu’il arbore notamment en pĂ©riode Ă©lectorale. Cette tactique est d’autant plus fructueuse que l’anti-occidentalisme, et surtout l’anti-amĂ©ricanisme, est très fort en Turquie, et traverse les partis politiques. Une large majoritĂ© du spectre (nationalistes de gauche comme de droite) partage cet anti-amĂ©ricanisme, qui a Ă©tĂ© renforcĂ© par l’intervention en Irak de 2003. Or le sentiment anti-europĂ©en est beaucoup moins rĂ©pandu (l’institution de la CEDH est apprĂ©ciĂ©e, bien au-delĂ  des Ă©lites turques, par exemple). Cependant depuis qu’il s’est rapprochĂ© du russe Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan donne parfois l’impression de vouloir renforcer cet anti-europĂ©anisme. 

De son cĂ´tĂ©, si l’Union europĂ©enne rompait le dialogue, elle serait Ă©galement perdante. Or elle veut Ă©viter la rupture. Le Parlement europĂ©en a votĂ© la suspension des nĂ©gociations mais n’a pas Ă©tĂ© suivi par la Commission, par exemple. Et puis, Bruxelles n’a pas interrompu le versement des fonds d’aide Ă  l’acquis communautaire (soient plus de 10 milliards votĂ©s pour la pĂ©riode 2007-2020) affectĂ©s Ă  la Turquie dans le cadre des nĂ©gociations d’adhĂ©sion. Ceci pour garder un canal de dialogue et d’échanges alors que le processus politique est dans un coma avancĂ©. De plus, l’Union europĂ©enne cherche Ă  ne pas abandonner le camp des dĂ©fenseurs des droits de l’Homme en Turquie. En bref, si le dialogue venait Ă  se rompre, l’Union n’aurait plus aucun moyen d’influence sur son voisin turc. La France est stratĂ©giquement liĂ©e Ă  la Turquie par d’importants accords sĂ©curitaires et en matière de dĂ©fense. Toute la difficultĂ© pour la France, sera donc d’articuler le partenariat bilatĂ©ral que semble vouloir dĂ©velopper le prĂ©sident Macron - qui ne parle plus d’intĂ©gration – avec cette position lĂ©gèrement schizophrĂ©nique (on finance le processus d’intĂ©gration en sachant qu’il n’est plus Ă  l’ordre du jour) de l’UE vis-Ă -vis de la Turquie. 

Quel bilan tirer de l'action diplomatique europĂ©enne vis-Ă -vis de la dĂ©rive autoritaire en Turquie ? Faudrait-il opter pour une politique de sanctions Ă©conomiques au risque de voir un rapprochement avec la Russie ou au contraire laisser entrouverte la porte de l'Union ? 

Il faut repositionner la Turquie dans son contexte, elle n’est pas dans l’Union europĂ©enne. Or, au moment oĂą les EuropĂ©ens ont dĂ©jĂ  tant de difficultĂ©s avec la Hongrie ou la Pologne, au nom de quelle lĂ©gitimitĂ© pourraient-ils imposer des sanctions Ă  un Etat non-membre ?   

Certes, celles-ci ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© utilisĂ©es contre la Russie lors de l’annexion de la CrimĂ©e, mais, contrairement Ă  Kiev, Damas ne s’est pas tournĂ©e vers l’Occident pour dĂ©noncer l’opĂ©ration menĂ©e Ă  Afrin par l’armĂ©e turque et la reprise de la ville par les milices rĂ©unies au sein de ce qu’il reste de l’ArmĂ©e syrienne libre. D’autant qu’il apparaĂ®t que cette opĂ©ration s’est faite avec le feu vert de Moscou, alliĂ© du rĂ©gime syrien.   

Ainsi, malgrĂ© la demande des Kurdes autonomistes du Parti de l’Union dĂ©mocratique (PYD) quant Ă  des sanctions Ă  l’encontre de la Turquie sur la Syrie, leur mise en place n’est pas si Ă©vidente et nĂ©cessite une rĂ©flexion incluant l’évolution de la situation sur le théâtre syrien. 

Il serait d’ailleurs intĂ©ressant de voir si  la Turquie, sanctionnĂ©e, arguerait du fait qu’IsraĂ«l n’est, elle, pas sous l’effet de sanctions pour sa politique dans les territoires palestiniens, dĂ©nonçant ainsi une discrimination vis-Ă -vis d’un Etat Ă  majoritĂ© musulmane. Car Recep Tayyip Erdogan n’a jamais appelĂ© publiquement Ă  sanctionner IsraĂ«l… alors qu’il n’hĂ©site pas Ă  utiliser la cause palestinienne pour redorer son image.  

En rĂ©sumĂ©, si l’on peut comprendre l’attrait du levier des sanctions d’un point de vue moral, leur lĂ©gitimitĂ© et leur efficacitĂ© politiques restent floues. En revanche, en coulisses, fermer (temporairement) l’accès Ă  des responsables turcs de certaines plateformes Ă©conomiques et diplomatiques, peu connues du grand public, peut avoir un effet tandis qu’on travaillera Ă  dĂ©velopper l’Union douanière qui est en place depuis 1996 entre la Turquie et l’UE. 

L'Union europĂ©enne s'oppose Ă  l'offensive turque en Syrie contre les forces kurdes, mais ne souhaite pas ĂŞtre exclue de la transition politique menĂ©e par le processus d'Astana, dont fait partie la Turquie. Comment tenir ces deux objectifs ? 

Le prĂ©sident Emmanuel Macron a très clairement exprimĂ© ses rĂ©serves sur le processus d’Astana dans lequel les protagonistes, Russie, Iran, Turquie, seraient engagĂ©s en fonction de leur propre agenda plutĂ´t que pour l’avenir de la Syrie. L’Union europĂ©enne, comme la France, semble donner l’avantage au processus de Genève, bien qu’il n’aboutisse pas rĂ©ellement. Mais il est impĂ©ratif d’évoquer la question kurde, car elle est clĂ©. L’idĂ©al serait sans doute que les diffĂ©rentes parties garantissent aux Kurdes du PYD une zone autonome au nord de la Syrie, sans doute sĂ©parĂ©e de la Turquie par une zone tampon, et un engagement de la part du PYD et de son cousin, le PKK (en guerre contre Ankara depuis 1984) de respecter une "paix des braves" avec la Turquie. Mais pour des raisons Ă©lectoralistes, sĂ©curitaires et idĂ©ologiques, on voit mal le prĂ©sident Erdogan l’accepter dans les mois qui viennent. 

Les milices kurdes ont aidĂ© la coalition internationale prĂ©sidĂ©e par les Etats-Unis dans la lutte contre Daech, et de façon très courageuse. Mais ne nous trompons pas sur leur stratĂ©gie : ces groupes se sont battus pour leurs intĂ©rĂŞts et souhaitent avant toute chose appliquer leur projet de "confĂ©dĂ©ralisme dĂ©mocratique" dans une zone autonome la plus large possible. Ils n’ont pas combattu Daech pour faire plaisir Ă  l’Union europĂ©enne mais parce que c’était aussi une question de survie politique pour eux. N’ayant pas d’“agenda europĂ©en”, ils pourraient se tourner in fine vers le plus offrant. Sur ce dossier, l’Union est pour l’instant coincĂ©e, sauf Ă  tenter de jouer les mĂ©diateurs, ce qu’a proposĂ©, sans succès pour l’instant, le prĂ©sident Macron.  

Risque-t-on de "perdre" définitivement la Turquie comme on a "perdu" la Russie ? Y a-t-il encore un moyen d'empêcher cela ?

Le problème n’est pas tout Ă  fait le mĂŞme : les Russes ont voulu conserver leur “prĂ© carré” et ont choisi d’aller Ă  l’affrontement. Pour la Turquie les choses sont diffĂ©rentes, il y a d’abord eu la dĂ©sastreuse sĂ©quence de la candidature Ă  l’Union, qui a laissĂ© des traces, puis les tensions vis-Ă -vis de la lutte contre le PKK, vĂ©ritable prioritĂ© pour la Turquie, qui l’opposent Ă  ses alliĂ©s de l’OTAN. 

Mais surtout, tout, ou presque tout, ce que fait aujourd’hui le prĂ©sident Erdogan est en fonction des Ă©lections prĂ©sidentielle et lĂ©gislative de 2019, date Ă  laquelle la nouvelle Constitution (un rĂ©gime prĂ©sidentialiste, Ă  l’image de ceux que certains pays d’AmĂ©rique latine ont connu dans les annĂ©es 70) entrera en vigueur. Selon cette nouvelle Constitution, si le prĂ©sident Erdogan n’obtient pas la majoritĂ© au Parlement, il perd son pouvoir. L’enjeu est donc de taille. Or, l’incursion militaire sur la rĂ©gion kurde d’Afrin en Syrie et l’alliance d’Erdogan avec le parti ultranationaliste turc (MHP), très anti-kurde, risquent de lui avoir fait perdre les Ă©lecteurs kurdes (islamistes, chefs de tribus, etc) qui le soutenaient. 

Par ailleurs, l’Union européenne s’est mise sous la coupe de la Turquie à cause de la question des migrants. Elle est pieds et mains liés depuis l’accord de mars 2016. Incapable de dégager une position propre en matière d’intégration, de droit d’asile, de statut commun pour les réfugiés, elle serait bien avisée d’avancer sur une même ligne pour pouvoir parler à la Turquie. Que certains Etats de l’Est refusent cette solidarité, renforce le discours populiste du président turc qui joue sur de velours en dénonçant l’incurie européenne. Sans hésiter à mentir, lorsque par exemple il accuse Bruxelles d’avoir manqué à sa parole quant aux versements des fonds pour les réfugiés et la libération des visas pour les Turcs, supposés convenus par l’accord de 2016. Or ces contreparties étaient liées à des conditions que la Turquie n’a pour l’instant pas respectées.

Les dĂ©clarations d’Erdogan vis-Ă -vis de l’Union europĂ©enne et de la France doivent donc ĂŞtre lues sous le prisme Ă©lectoral, vĂ©ritable obsession qui dicte son populisme et de la mĂŞme façon la plupart de ses discours et de ses actions. Ainsi ravive-t-il cette peur du dĂ©membrement de la Turquie par les puissances occidentales, qui remonte au traumatisme du TraitĂ© de Sèvres après la chute de l’Empire ottoman. Il construit un nouveau rĂ©cit national, qui s’inscrit dans une continuitĂ© historique, celle du nationalisme kĂ©maliste en y ajoutant une bonne dose d’islam et de populisme. Il y a de l’Orban mâtinĂ© de Poutine chez Erdogan. 

Je suis d’ailleurs abasourdie par l’inculture historique de certains de nos responsables europĂ©ens. Nous Ă©voquions le sommet de Varna, en Bulgarie, oĂą l’Union europĂ©enne aurait espĂ©rĂ© obtenir quelque chose d’Erdogan. Or c’est Ă  Varna, que l’Empire ottoman a remportĂ© une fameuse bataille, en 1444, contre le roi de Pologne et de Hongrie. Comment vouliez-vous que le prĂ©sident turc, qui n’a de cesse d’inscrire son action dans une lignĂ©e nĂ©o-ottomane, cède quoi que ce soit aux EuropĂ©ens Ă  Varna alors que cinq siècles plus tĂ´t son « prĂ©dĂ©cesseur » les y avaient Ă©crasĂ©s. 

Cela m’amène Ă  poser la question suivante : face Ă  ce discours islamo-nationaliste qui a sa logique et sa cohĂ©rence, quel discours l’Union europĂ©enne produit-elle ? Je n’en vois aucun qui fasse vraiment le poids. Ce ne sont pas les dĂ©libĂ©rations du Conseil de l’Europe qui peuvent servir de narratif dĂ©mocrate, pouvant ĂŞtre entendu ici et lĂ -bas. En proposant un contre-discours, ni hautain ni agressif, prenant en compte la spĂ©cificitĂ© de la Turquie, l’Union europĂ©enne occupera aussi l’espace Ă  dĂ©faut d’amĂ©liorer ces relations qui se dĂ©graderont tant qu’Erdogan y trouvera un avantage Ă©lectoraliste.  
 

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