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Quel visage pour l'agriculture de demain ?

Trois questions à Hervé Gaymard

Quel visage pour l'agriculture de demain ?
 Hervé Gaymard
Ancien ministre de l'Agriculture

En France, le secteur agricole est en pleine mutation. Pendant que les exploitations diminuent en nombre mais augmentent en taille, et se tournent vers les productions végétales, la démographie du secteur affiche un vieillissement prononcé. L’impératif de transition écologique laisse présager d’une accélération et d’une multiplication de ces transformations dans les années à venir. Comment envisager la Ferme France du futur ? Hervé Gaymard, ancien ministre de l’Agriculture et président du rapport En campagne pour l’agriculture de demain, nous offre sa grille de lecture.

Depuis plusieurs mois, le monde se trouve confronté à une hausse spectaculaire des prix des denrées alimentaires. En termes réels, les prix constatés sont aussi historiques, puisqu’ils dépassent aujourd’hui les pics connus en 2008 et 2011, époque à laquelle la crise alimentaire avait été facteur de troubles sociaux et politiques, notamment à l’occasion du "printemps arabe". Comment expliquer cette flambée des prix ?

L’indice FAO des prix agricoles tangente même le niveau historique de 1973 quand les États-Unis avaient décidé d’un embargo sur le soja ! La grande différence avec la précédente crise de 2008-2009 est que, pour l’instant, cette inflation ne concerne pas le riz qui nourrit une grande partie du monde, mais seulement les céréales à paille, les oléagineux, les produits laitiers. Les causes sont comme toujours multiples. Les manifestations du changement climatique, qui ont résulté en de mauvaises récoltes dans les grands pays agro-exportateurs de céréales et de protéagineux (Russie, Brésil, États-Unis, Canada). L’accroissement du prix de l’énergie. La perturbation de certains circuits logistiques due à la crise de la Covid-19. Côté demande, la Chine fait face à de gros besoins pour reconstituer son cheptel porcin.

Une fois ces constats posés, cette crise nous enjoint d’agir simultanément dans plusieurs directions :

  • Au moment oĂą la sous-nutrition augmente Ă  nouveau, avec 800 millions de personnes qui souffrent de la faim dans le monde, et ce surtout en milieu rural, il convient de soutenir le dĂ©veloppement de l’agriculture familiale agricole africaine, en agissant sur tous les leviers (vulgarisation, intrants, circuits commerciaux), notamment via la mise en place de barrières Ă  l’importation pour favoriser la production domestique. Il est dĂ©sespĂ©rant de constater que l’Union europĂ©enne ne se saisit pas de ce sujet, sur lequel elle devrait nouer un partenariat ambitieux avec l’Union africaine ;
     
  • Il faut refuser le malthusianisme agricole. Etant donnĂ© qu’il faudra nourrir près de 10 milliards d’humains Ă  l’horizon 2050, il apparaĂ®t nĂ©cessaire d'Ĺ“uvrer Ă  l’augmentation de la production agricole ;

L'agriculture reprĂ©sente aujourd’hui environ 19 % des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre françaises et mondiales.

  • Cette augmentation doit se faire par des modes de production agro-Ă©cologiques, car l’agriculture reprĂ©sente aujourd’hui environ 19 % des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre françaises et mondiales. C’est le sens de la proposition avancĂ©e par l’Institut Montaigne, dans son rapport intitulĂ© En campagne pour l’agriculture de demain, de construire une nouvelle Politique Agricole et Alimentaire europĂ©enne, dotĂ©e d’un puissant fonds pour la transition agro-Ă©cologique ;
  • Enfin, la modification des règles du commerce mondial est indispensable. D’abord, l’Europe doit arrĂŞter l’importation de produits agricoles dont le mode de production participe Ă  l’accĂ©lĂ©ration du changement climatique, et qui s’avĂ©rerait incompatible avec les règles imposĂ©es aux paysans europĂ©ens. Il faut rendre effective l’interdiction des barrières Ă  l’exportation, rĂ©cemment mises en place par les États-Unis en 1973, l’Inde et le Vietnam en 2008-2009 ou encore la Russie en 2011-2012, celles-ci aggravant les pĂ©nuries.

Le 23 novembre dernier, le Parlement europĂ©en votait une nouvelle PAC. Avec un budget en augmentation, cette PAC a pour objectif d’assurer la transition du secteur agricole et alimentaire europĂ©en vers le respect des engagements affichĂ©s par le bloc en faveur d'une rĂ©duction de 55 % des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre et de 50 % des pesticides d’ici Ă  2030. Quels changements majeurs sont engagĂ©s par cette nouvelle PAC - qui suscite de nombreuses critiques, notamment chez les Ă©lus Ă©cologistes ?

Dans les jeux de rĂ´les, chacun est dans son rĂ´le ! Y compris, bien sĂ»r, les Ă©lus Ă©cologistes. En France, le secteur agricole est Ă  l’origine de 19 % des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre : c’est Ă©videmment trop. Pour autant, la rĂ©alitĂ© du changement climatique impose de s’attaquer simultanĂ©ment aux 81 % des Ă©missions restantes, qui sont loin d’être rĂ©siduelles. Au mĂŞme titre que les autres secteurs d’activitĂ© en France, le temps de la transition est parfois plus lent qu’espĂ©rĂ©, mais on peut se fĂ©liciter des avancĂ©es majeures qui ont Ă©tĂ© faites ces dernières annĂ©es. Pour aller plus loin et plus vite, il faudra une transition agro-Ă©cologique soutenue. C’est Ă  ce titre que le rapport que j’ai prĂ©sidĂ© pour l’Institut Montaigne propose la crĂ©ation d’un Fonds National pour la Transition Agricole. J’ajoute que le dĂ©part Ă  la retraite de 50 % des agriculteurs Ă  l’horizon 2030 doit ĂŞtre considĂ©rĂ© comme une formidable opportunitĂ© pour installer une nouvelle gĂ©nĂ©ration formĂ©e diffĂ©remment. Il s’agit de transformer ces contraintes en opportunitĂ© : (re)faire de la France le premier pays agricole durable au monde. C’est un beau dĂ©fi collectif Ă  relever !

S’agissant de la nouvelle PAC, elle ne mĂ©rite ni excès d’honneur, ni excès d’indignitĂ©. Le ministre de l’Agriculture s’est bien battu sur le budget - car on partait de loin -, ainsi que sur l’éco-conditionnalitĂ©. Dans ce domaine, dans un marchĂ© unique comme celui de l’Union europĂ©enne, il y a deux Ă©cueils. Le premier est la distorsion de concurrence entre les pays-membres, car la renationalisation rampante qui est Ă  l’œuvre depuis une dizaine d’annĂ©es peut inciter certains pays Ă  ĂŞtre moins regardants pour ĂŞtre plus concurrentiels. L’obtention des Ă©co-rĂ©gimes est, de ce point de vue, une bonne nouvelle. NĂ©anmoins, il faudra ĂŞtre très vigilants sur la rĂ©alitĂ© de son application. Le second est le maximalisme de certaines orientations, comme celles qui figurent dans le "Pacte vert." Leur mise en Ĺ“uvre conduirait, pour certaines, Ă  rĂ©duire la production agricole europĂ©enne de plus de 10 %, Ă  ruiner des filières et Ă  dĂ©sertifier des pans entiers de nos territoires !

Ă€ bien des Ă©gards, ces deux actualitĂ©s sont Ă©troitement liĂ©es. La nouvelle PAC parvient-elle Ă  combiner le respect de l'environnement et la nĂ©cessitĂ© pour l’Union europĂ©enne de participer pleinement Ă  l'atteinte de la sĂ©curitĂ© alimentaire Ă  l'Ă©chelle planĂ©taire ?

L’Europe doit être innovatrice et modèle de ce nouveau monde qu’il nous faut bâtir, mais elle ne peut plus être naïve. C’est pourquoi elle doit promouvoir et soutenir un modèle agro-environnemental ambitieux, qui ne doit pas seulement concerner les modes de production, mais également la recherche, la formation, les circuits de distribution ou encore la promotion d’un modèle alimentaire équilibré qui devrait être la priorité en matière de santé publique.

L’Europe doit être innovatrice et modèle de ce nouveau monde qu’il nous faut bâtir, mais elle ne peut plus être naïve.

Mais elle ne doit pas accepter des autres ce qu’elle s’interdit, à juste titre, à elle-même. D’où l’impératif de mettre en œuvre des "clauses miroirs" dans les accords commerciaux. S’agissant de la sécurité alimentaire de la planète, elle peut y contribuer de deux façons au moins. D’abord en ne renonçant pas à sa vocation exportatrice – comme certains le souhaiteraient – car, si l’accélération du dérèglement climatique induira davantage d’imprévisibilité dans la régularité de la production et des redistributions géographiques dans l’espace européen, le continent demeurera une zone durable de production agricole dont le monde aura besoin.

Ensuite, en bâtissant avec nos partenaires africains une politique ambitieuse de dĂ©veloppement agricole et alimentaire africain. C’est tellement Ă©vident qu’on ne l’a jamais fait ! Pendant ce temps, l’Union europĂ©enne continue imperturbablement ses politiques en "silos", menĂ©es par la politique de la Direction gĂ©nĂ©rale du commerce, de la Direction gĂ©nĂ©rale de l’agriculture et de la Direction GĂ©nĂ©rale du dĂ©veloppement ! J’ose espĂ©rer que la France s’inscrira dans cette ambition Ă  l’occasion de sa prĂ©sidence du conseil de l’Union europĂ©enne !

Copyright : DENIS CHARLET / AFP

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