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Psychiatrie : quels modèles pour la France ?

Psychiatrie : quels modèles pour la France ?
 Laure Millet
Auteur
Experte Associée - Santé

L’ouvrage Psychiatrie : l’état d’urgence, co-dirigĂ© par l’Institut Montaigne et la fondation FondaMental, a Ă©tĂ© publiĂ© mi-septembre aux Ă©ditions Fayard. Ce livre dresse un diagnostic de la psychiatrie en France et formule plusieurs propositions visant Ă  rĂ©former la politique de santĂ© mentale. Plusieurs pays se sont mobilisĂ©s pour amĂ©liorer la santĂ© mentale de leur population avec des actions concrètes et innovantes. C’est le cas notamment du Royaume-Uni, du Danemark, de l’Australie, de la Suisse et du Canada. Cet article dĂ©taille quelques initiatives dont la France pourrait s’inspirer. 

Au Royaume-Uni : un patient acteur de ses choix thĂ©rapeutiques 

Psychiatrie : quels modèles pour la France ? Royaume-Uni

La création en 1998 du National Service Framework for Mental Health a permis de définir une approche très sociale de la psychiatrie, qui intègre la participation à part entière des “usagers”. Le système britannique s’est en effet construit sur un principe d’autonomisation des malades qui jouent un rôle déterminant dans les prises de décision les concernant, mais aussi dans leur propre évaluation de la qualité des soins dispensés et de leur qualité de vie.

Cet encouragement Ă  l’autonomie a notamment Ă©tĂ© rendu possible par le paiement direct au patient. Après avis positif des services sociaux, un budget lui est versĂ© directement pour permettre, en fonction de la perception de ses besoins, de recourir par lui-mĂŞme aux types de services qui correspondent Ă  son Ă©tat de santĂ©. Cette somme est souvent utilisĂ©e par le patient pour employer une aide Ă  domicile. 

Avec une prise en charge qui limite les hospitalisations et implique directement le patient dans sa guérison, le Royaume-Uni est le pays d’Europe ayant la plus faible capacité résidentielle puisqu’en vingt ans, 112 hôpitaux psychiatriques sur 126 ont été fermés et le nombre total de lits est passé de 140 000 à 25 000. En parallèle, des structures alternatives de prise en charge à temps complet en dehors de l’hôpital ont été développées.

Le modèle danois : une prise en charge dĂ©localisĂ©e

Psychiatrie : quels modèles pour la France ? Danemark

En 2007, une réforme structurelle du système de santé danois s’est appuyée sur une nouvelle organisation territoriale du pays avec une répartition claire des rôles et des responsabilités en terme de santé mentale. Ainsi, les rôles sont définis entre un niveau régional qui gère les soins et un niveau local qui coordonne le social. Les régions ont à leur charge l’organisation des hôpitaux psychiatriques et des différents services proposés aux malades. Les municipalités, elles, assurent la responsabilité des services d’aide à domicile, d’inclusion, de réhabilitation et de réinsertion sociale de la personne. Au Danemark, un quart de l’habitat locatif est réservé aux personnes ayant des problèmes sociaux ou mentaux. Ce rôle clé d’aide sociale assuré par les municipalités a fortement contribué à limiter la médicalisation de la prise en charge des personnes atteintes de troubles psychiatriques.

Cette politique globale qui mise sur la solidaritĂ© et l’équitĂ© place le Danemark parmi les meilleurs Ă©lèves de l’Europe en matière de santĂ© mentale. Ces rĂ©formes en profondeur se sont accompagnĂ©es d’une vĂ©ritable transition vers l’ambulatoire et d’une introduction de logique de paiement Ă  l’activitĂ©. 

L’Australie : prioritĂ© Ă  la santĂ© mentale des jeunes patients

Psychiatrie : quels modèles pour la France ? Australie

Le gouvernement australien a choisi de concentrer ses efforts sur les adolescents et les jeunes adultes afin de favoriser un dĂ©pistage prĂ©coce des troubles dĂ©pressifs, des comportements addictifs ou des conduites Ă  risque de suicide. C’est en effet dans cette tranche d’âge que se manifestent la majoritĂ© des troubles mentaux. 

L’Australie a lancĂ© en 2006 une initiative avec la National Youth Mental Health Foundation nommĂ©e Headspace. Ce programme s’est construit autour de quatre thĂ©matiques : la santĂ© mentale, la santĂ© physique, le soutien scolaire et les addictions. Il a Ă©tĂ© Ă  l’origine de la crĂ©ation des  “maisons des adolescents”, appelĂ©s Headspace Centers. On en compte aujourd’hui 95 sur tout le territoire. Les jeunes peuvent y prendre un rendez-vous gratuitement et des mĂ©decins gĂ©nĂ©ralistes, des psychiatres ou des travailleurs sociaux sont Ă  leur disposition dans des espaces très accueillants. Cette initiative a permis de dĂ©stigmatiser les jeunes atteints de troubles puisque ces espaces sont Ă  la disposition de tous et entendent accompagner les patients sur de nombreuses questions qui les concernent, pas seulement liĂ©es aux troubles mentaux mais aussi Ă  la drogue, l’alcool, la sexualitĂ©, etc. 

Dans un pays aussi étendu que l’Australie, appuyer cette démarche sur des outils digitauxa permis de toucher très largement les jeunes. L’initiative Headspace se targue d’avoir fourni plus de deux millions de services à 355 000 jeunes dans ses centres, en ligne (via l’e-headspace) ou par téléphone. En parallèle, le programme organise plusieurs actions de prévention et de sensibilisation, notamment des interventions de prévention du suicide dans les écoles.

En Suisse : une task force mĂ©dicale dĂ©diĂ©e

Psychiatrie : quels modèles pour la France ? Suisse

Le centre hospitalier universitaire vaudois de Lausanne a conçu en 2004 un programme de traitement et d’intervention prĂ©coce dans les troubles psychotiques (TIPP). DestinĂ© Ă  des personnes de 18 Ă  35 ans n’ayant jamais reçu de traitements au long cours, ce programme vise Ă  intervenir dans la phase très prĂ©coce de la maladie afin de diminuer la durĂ©e de psychose non traitĂ©e. Il se construit autour de trois pĂ´les : le pĂ´le ambulatoire avec le mĂ©decin responsable du programme, le chef de clinique et un case manager, le pĂ´le hospitalier avec une Ă©quipe mĂ©dicale formĂ©e Ă  la prise en charge des jeunes adultes, et une unitĂ© de suivi intensif dans le milieu (SIM) qui s’appuie sur des Ă©quipes mobiles qui interviennent au domicile du patient. 

Au coeur de ce dispositif, le case manager,qui peut ĂŞtre un psychiatre, un psychologue, ou un infirmier, est la personne clĂ© puisqu’elle assure les liens entre l’hĂ´pital, le domicile et les Ă©quipes mobiles. Chaque case manager clinique a 25 patients Ă  sa charge et les suit pour une durĂ©e de trois ans. Les rĂ©sultats de cette opĂ©ration sont remarquables : temps d’hospitalisation rĂ©duit, suivi des patients Ă  domicile, lien relationnel avec la structure mĂ©dicale assurĂ© par le case manager, prĂ©vention par l’information, implication du patient (seulement 9 % de rupture dans les soins après 36 mois d’hospitalisation).

Des entreprises canadiennes très mobilisĂ©es : l’exemple de Bell

Psychiatrie : quels modèles pour la France ? Canada

La compagnie Bell, première entreprise de tĂ©lĂ©communications canadienne, s’est emparĂ©e du sujet de la santĂ© mentale, afin d’en faire une thĂ©matique nationale. Traitant de la place de la santĂ© mentale dans la sociĂ©tĂ© civile et au travail, son programme Let’s Talk, lancĂ© en 2010, Ĺ“uvre pour un meilleur accès aux soins et une augmentation des ressources allouĂ©es Ă  la recherche. Ce programme a permis d’aborder la santĂ© mentale de manière importante, en s’appuyant sur diffĂ©rents piliers : la lutte contre la stigmatisation avec des campagnes de sensibilisation (le Let’s Talk Day), l’accès aux soins par le financement de diffĂ©rentes organisations de soins de proximitĂ©, et le dĂ©veloppement de la recherche en investissant dans des programmes d’excellence. 

En interne, c’est sur la santĂ© mentale au travail quela sociĂ©tĂ© Bell a mis l’accent en construisant un programme de formation et d’information destinĂ© Ă  ses collaborateurs. Cette stratĂ©gie vise Ă  favoriser une dĂ©tection prĂ©coce des problèmes de santĂ© mentale dans le milieu professionnel, pour mieux prĂ©venir et rĂ©duire les arrĂŞts de travail. En quelques annĂ©es, l’entreprise a contribuĂ© Ă  dĂ©velopper un standard national de santĂ© psychologique et de sĂ©curitĂ© sur le lieu de travail. 

Depuis 2010, près de 350 associations ont Ă©tĂ© soutenues par les fonds du Bell Let’s Talk, 4 200 professionnels (managers et syndicats principalement) ont Ă©tĂ© formĂ©s aux questions de santĂ© mentale et plus de 640 000 personnes ont Ă©tĂ© soutenues. Autre rĂ©sultat notable, 4 Canadiens sur 5 dĂ©clarent ĂŞtre dĂ©sormais mieux informĂ©s sur les questions de santĂ© mentale. A l’inverse en France, selon un sondage Ipsos de 2017, 8 Français sur 10 estiment que les employeurs n’en font pas suffisamment pour prĂ©venir (79 %), informer (81 %) ou repĂ©rer un problème de santĂ© mentale chez un salariĂ© (77 %). 

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