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Primaire populaire : vote mention gauche dĂ©sunie

Trois questions à Bruno Cautrès

Primaire populaire : vote mention gauche désunie
 Bruno Cautrès
Expert Associé - Sociologie politique et Institutions

La primaire populaire qui s’est tenue du 27 au 30 janvier s’était donnée pour mission de rassembler la gauche. Bien que la victoire de Christiane Taubira risque de ne pas tenir cette promesse, l’originalité du scrutin questionne plus profondément les conditions de l’expression politique en France. L’Institut Montaigne pose 3 questions à Bruno Cautrès, chercheur au CNRS et au CEVIPOF, pour saisir ce qui s’y est joué en filigrane.

La primaire populaire s’est organisée autour d’un scrutin au jugement majoritaire évaluant chacune des candidatures présentées et s’écartant donc du traditionnel vote majoritaire à deux tours. Quels enseignements peut-on tirer de cette méthode ?

Le premier enseignement que l’on doit en retirer, c’est qu’il y a une rĂ©flexion, politique mais aussi acadĂ©mique, quant au choix majoritaire. Le vote qui s’est tenu sur trois jours questionne les modalitĂ©s de dĂ©signations et le fonctionnement d’un scrutin. On voit alors que lorsqu’on innove avec de nouveaux processus Ă©lectoraux, on n’obtient pas forcĂ©ment les mĂŞmes rĂ©sultats que ceux que l’on aurait eu avec une simple rĂ©plique du scrutin majoritaire Ă  deux tours, vĂ©ritable pierre angulaire de la vie politique française.  L’annonce des rĂ©sultats a d’ailleurs pu prendre par surprise les Français. Les mentions des candidats (allant de “bien” Ă  “insuffisant”, en passant par “passable”) ont pu amuser mais elles soulignent avant tout un questionnement plus profond sur l’expression politique et le cadre dans lequel elle s’exprime. 

Il faut toujours regarder les questions institutionnelles et les questions de techniques dĂ©mocratiques avec le plus grand intĂ©rĂŞt. Il ne faut pas pour autant sur-exagĂ©rer la corrĂ©lation entre engouement citoyen, participation Ă©lectorale et mode de scrutin. Pour dresser un parallèle, la littĂ©rature internationale n'Ă©tablit pas que la reprĂ©sentation proportionnelle va forcĂ©ment dans le sens de la participation. De la mĂŞme manière, on peut se demander si le vote qui a eu lieu avec la primaire populaire peut crĂ©er un prĂ©cĂ©dent. On peut, en revanche, souligner que ce qui reste irremplaçable aux yeux des Ă©lecteurs, c’est avant tout la diversitĂ© des candidats, la qualitĂ© du dĂ©bat public et les grandes questions que posent une Ă©lection. Le scrutin, lui, n’est pas en soi une garantie d’engouement participatif. 

La primaire populaire est un témoignage éloquent qui montre qu’une partie de la gauche française ne se retrouve pas dans des appareils partisans classiques.

Le constat de réussite de la primaire populaire ne peut se dresser en noir et blanc. Incontestablement, cette primaire est une initiative intéressante qui nous dit des choses importantes. Elle nous dit que notre système démocratique français a besoin d'être revitalisé. Il a besoin d’initiatives nouvelles qui échappent dans une certaine mesure aux partis politiques classiques. Il n’est pas question d’opposer des pans de la société française. Plutôt, la primaire populaire est un témoignage éloquent qui montre qu’une partie de la gauche française ne se retrouve pas dans des appareils partisans classiques.

Elle nous dit peut-être aussi quelque chose sur des transformations politiques générationnelles à l'œuvre.

La primaire s’inscrit dans un ensemble de questionnements que l’on voit dans la plupart des pays dĂ©veloppĂ©s et portant sur les limites du modèle partisan tel qu’on l’a connu depuis les annĂ©es 1950. Les partis politiques eux-mĂŞmes sont traversĂ©s par les mĂŞmes questionnements. La rĂ©ussite d’Emmanuel Macron et la mue de son mouvement En Marche ! en parti de gouvernement est une illustration de ce changement. Le versant nĂ©gatif de ces interrogations est l’image chaotique que renvoie la gauche aux français dans ses divisions. Et malgrĂ© les près de 400 000 votants, ces chiffres restent très faibles par rapport Ă  il y a cinq ans oĂą, Ă  titre de comparaison, BenoĂ®t Hamon Ă©tait sorti vainqueur d’une primaire Ă  2 millions de participants. 

Avec plus de 392 000 participants, le vote qui s’est tenu sur trois jours a rassemblĂ© plus que les primaires d’EELV et LR. Que sait-on du profil de ces votants ? 

Il n’y a pas, Ă  ce jour, de bases de donnĂ©es avec assez d’élĂ©ments pour mener une Ă©tude sociologique approfondie des votants. En outre, d’autres questions se profilent. La première est de savoir si, d’une part, les Ă©lecteurs Ă©taient très motivĂ©s politiquement. La seconde, d’autre part, s’ils venaient de courants politiques particuliers et ont pu Ă©chapper aux analyses politiques plus traditionnelles jusqu’ici. C'est bien sĂ»r aux jeunes participants Ă  cette primaire que l'on peut penser. 

La question de l’électorat est importante car on peut se demander s’il y a eu un profil sociologique Ă  gauche qui a conduit Christiane Taubira vers ce rĂ©sultat. On peut aussi se demander si elle aurait reçu la mĂŞme adhĂ©sion dans un schĂ©ma de candidature plus classique. Cela pourrait nous Ă©clairer et nous faire comprendre comment la primaire populaire a pu crĂ©er une dynamique pour la candidate hors des chemins plus traditionnels. Bien que disparue des radars, l’ancienne garde des Sceaux est toujours restĂ©e pour beaucoup d’électeurs de gauche une figure clĂ© qui inspire respect et sincĂ©ritĂ©. Ayant voulu Ă©merger comme un choix de dernier ressort, sa victoire peut se comprendre Ă  l’aune de cette analyse. 

La question de l’électorat est importante car on peut se demander s’il y a eu un profil sociologique à gauche qui a conduit Christiane Taubira vers ce résultat.

Bien qu’elle ait voulu rassembler la gauche, cette primaire semble avoir l’effet contraire. Après ce vote, la gauche est-elle vouĂ©e Ă  la dĂ©sunion jusqu’à la prĂ©sidentielle ? 

Il y a deux facettes du problème. Une tient Ă  la forme que prend la compĂ©tition Ă©lectorale pour la gauche, l’autre tient aux dĂ©saccords qui sĂ©parent les candidats dans le fond. 

La forme qu’a pris le dĂ©bat Ă  gauche est Ă  l’image de la dĂ©sunion qui y règne et est illustrĂ©e par un trop plein de candidatures. La situation rappelle celle du 21 avril 2002, date Ă  laquelle se sont dĂ©partagĂ©s 16 candidats Ă  la prĂ©sidentielle dont 9 de gauche. Christiane Taubira Ă©tait d’ailleurs dĂ©jĂ  l’un de ces candidats. Aujourd’hui, les aspirants appellent Ă  l’unitĂ© Ă  condition qu’elle se fasse derrière leur propre programme. Mais au-delĂ  des luttes d’égo, cela montre aussi qu’ils sont des personnes de convictions. 

NĂ©anmoins, le problème de la gauche n’est pas son nombre de candidats. D’une certaine manière, le nombre de prĂ©tendants pourrait renvoyer l’image d’une gauche extrĂŞmement vivante, riche de ses talents et de ses profils. Cette diversitĂ© pourrait mĂŞme ĂŞtre un aspect positif. Mais cet argument tiendrait seulement s’il y avait un rĂ©el socle de politiques publiques et de propositions concrètes sur lequel bâtir un projet. 

Il y a, certes, de grandes valeurs, aussi bien sur la justice sociale que sur l’écologie. Sur les grands principes, tout le monde est d’accord. Mais derrière ceux-ci, les prioritĂ©s de l’action publique font l'objet de dĂ©saccords profonds. Prenez les institutions. Aucune des forces Ă  gauche n’est d’accord sur la trajectoire que devrait prendre la Vème RĂ©publique. Les voix ne s’accordent pas sur la fin du système politique actuel, la crĂ©ation d’une VIème RĂ©publique, voire le dosage de VIème RĂ©publique que l’on devrait introduire dans la Vème. Il y a aussi des dĂ©saccords importants sur l’Europe, alors qu’un Chef d’Etat français ne peut se permettre d’être un acteur mineur Ă  cette Ă©chelle. Le mĂŞme constat peut ĂŞtre fait avec la jeunesse. Tous s’accordent pour mettre un pied Ă  l'Ă©trier sur le sujet, mais concrètement comment cela devrait-il se dessiner ? La gauche ne s’accorde pas non plus lĂ  dessus.  

Tant que les différentes positions des candidats n’auront pas fait l’objet d’un consensus en bonne et due forme sur la stratégie à adopter à gauche, cette dernière sera vouée à la désunion. La primaire populaire ne règle pas ces problèmes. Elle peut éventuellement atténuer le problème de la forme en permettant une première unité. Mais elle ne règlera pas les désaccords de fond qui continueront à saper l’unité de la gauche.
 

Copyright : Thomas COEX / AFP

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