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PrĂ©sidentielle 2022 : un dĂ©bat atomisé 

Présidentielle 2022 : un débat atomisé 
 Marin Gillot
Auteur
Ancien chargé d’études
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notre sĂ©rie 
Élysée 2022 : le fil de la campagne

La publication, en octobre 2021, du rapport du RĂ©seau de Transport d’ÉlectricitĂ© (RTE) intitulĂ© Futurs ÉnergĂ©tiques 2050 n’est pour le moins pas passĂ©e inaperçue. Par ce travail de 650 pages, RTE a rĂ©ussi un tour de force en plaçant la question Ă©nergĂ©tique au centre du dĂ©bat dès les premiers mois de la campagne prĂ©sidentielle. Le prĂ©sident de la RĂ©publique en aurait mĂŞme fait le point de dĂ©part de sa nouvelle politique Ă©nergĂ©tique pour le pays, esquissĂ©e le 10 fĂ©vrier dernier dans l’ex-usine Alstom de Belfort. Après des mois de tergiversations, Emmanuel Macron annonçait la "renaissance" du nuclĂ©aire civil français, en proposant la construction d’un total de 6 nouveaux EPR deuxième gĂ©nĂ©ration d’ici Ă  2035, et Ă©ventuellement de 8 autres d’ici Ă  2050. Quelques semaines plus tard, et Ă  moins d’une semaine de l’échĂ©ance Ă©lectorale, le sujet Ă©nergĂ©tique n’a toujours pas quittĂ© la table de l’élection prĂ©sidentielle, et le dĂ©bat sur la relance du nuclĂ©aire français fait rage. L’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 fĂ©vrier 2022 a Ă©clairĂ© d’une lumière crue la dĂ©pendance de l’Union europĂ©enne aux Ă©nergies fossiles importĂ©es de Russie, et a confortĂ© le soutien Ă  l’atome d’une partie de l’électorat. Les bombardements survenus Ă  proximitĂ© de la centrale nuclĂ©aire de Zaporijia quelques jours plus tard ont, quant Ă  eux, Ă©lectrisĂ© le dĂ©bat et encouragĂ© les prises de position de candidats opposĂ©s au nuclĂ©aire. Face Ă  ces injonctions contradictoires, les principaux candidats Ă  l’élection prĂ©sidentielle ont adoptĂ© des positions très divergentes en matière Ă©nergĂ©tique, sujet qui sera crucial pour atteindre les objectifs nationaux en termes d’émissions de gaz Ă  effet de serre. 

Dans le cadre de l’élection prĂ©sidentielle, l’Institut Montaigne a lancĂ© l’opĂ©ration de chiffrage PrĂ©sidentielle 2022 afin de dĂ©crypter les mesures saillantes prĂ©sentes dans les programmes des candidats Ă  l’élection. Quelles sont-elles en matière de nuclĂ©aire ? Les promesses des diffĂ©rents candidats sont-elles bien atteignables ? 

Le spectre de l’électrification massive des usages

EntĂ©rinĂ©e par la StratĂ©gie Nationale Bas-Carbone (SNBC), l’atteinte de la neutralitĂ© carbone Ă  l’horizon 2050 implique une rĂ©duction drastique de notre consommation d’énergie finale - qui regroupe la consommation d’énergie primaire et secondaire par les utilisateurs finaux. Celle-ci pourrait devoir passer de 1 600 TWh en 2020 Ă  930 TWh en 2050. Une telle baisse permettrait Ă  la France de ramener sa consommation d’énergie au niveau de 1960, et ainsi de limiter ses Ă©missions Ă  un niveau dit “incompressible” d’environ 80 Mt CO2eq, qui pourraient ĂŞtre compensĂ©es par la valorisation des puits de carbone, ces rĂ©servoirs naturels ou artificiels d'absorption du dioxyde de carbone. Dans cette optique, la plupart des scĂ©narios Ă©chafaudĂ©s envisagent une hausse de la consommation d’électricitĂ©, ou a minima une hausse de la part occupĂ©e par l’électricitĂ© dans la demande finale Ă©nergĂ©tique, qui souligne l’absolue nĂ©cessitĂ© de dĂ©carboner l’électricitĂ© produite. La trajectoire de rĂ©fĂ©rence employĂ©e par RTE estime, par exemple, que la consommation Ă©lectrique devrait atteindre 645 TWh en 2050, contre 475 TWh actuellement, soit un passage de 25 % Ă  55 % de la consommation Ă©nergĂ©tique finale française. 

Le mix Ă©lectrique français est aujourd’hui Ă  92,4 % dĂ©carbonĂ©, en grande partie grâce au rĂ´le jouĂ© par le nuclĂ©aire civil (qui fournit 67,1 % de notre Ă©lectricitĂ©). Alors, pourquoi la production Ă©lectrique française, amenĂ©e Ă  ĂŞtre majoritaire dans le mix Ă©nergĂ©tique Ă  horizon 2050, fait-elle encore dĂ©bat ? Tout simplement parce que le statu quo n’est en rien pĂ©renne. Le territoire français est maillĂ© de 56 rĂ©acteurs nuclĂ©aires Ă  puissances variables. Les centrales françaises sont conçues pour ĂŞtre exploitĂ©es pendant au moins 40 ans, et plusieurs ont dĂ©jĂ  reçu une autorisation de fonctionnement au-delĂ  de 60 ans ces dernières annĂ©es. NĂ©anmoins, c’est bientĂ´t l’ensemble du parc nuclĂ©aire national qui devra ĂŞtre remplacĂ© : les centrales en fonctionnement ont Ă©tĂ© Ă©rigĂ©es entre 1978 et 1999. Vingt petites annĂ©es qui ont permis la dĂ©carbonation du mix Ă©lectrique français. Vingt petites annĂ©es dont nous ne disposons dĂ©jĂ  plus pour atteindre notre objectif Ă  horizon 2050. 

Chez les candidats, les objectifs affichés en termes de production électrique varient grandement.

La prégnance du débat énergétique dans cette élection présidentielle est donc bien justifiée. Face au spectre de l’électrification massive des usages, notamment dans les secteurs des transports et de l’industrie, les Français sont appelés à se prononcer sur l’avenir énergétique du pays.

Chez les candidats, les objectifs affichĂ©s en termes de production Ă©lectrique varient grandement, et s’étirent de 319 TWh de production annuelle pour le candidat du Nouveau parti anticapitaliste Philippe Poutou Ă  un ambitieux objectif d’environ 860 TWh pour la candidate Les RĂ©publicains ValĂ©rie PĂ©cresse. Ces objectifs sont-ils atteignables sur la base des programmes proposĂ©s par chaque candidat ? Comment se distinguent-ils dans leur approche Ă  la politique Ă©nergĂ©tique française ? 

Des candidats divisés sur le rôle à donner au nucléaire

En France, le dĂ©bat Ă©nergĂ©tique est d’abord une affaire de nuclĂ©aire, tant les candidats adoptent des positions opposĂ©es sur ce sujet. La principale ligne de fracture s’établit sur la question de la construction de nouveaux projets de nuclĂ©aire civil. Parmi les principaux candidats, Marine Le Pen, Éric Zemmour, ValĂ©rie PĂ©cresse, Emmanuel Macron et Fabien Roussel sont favorables Ă  la relance du nuclĂ©aire civil français, alors que Philippe Poutou, Anne Hidalgo, Yannick Jadot ou encore Jean-Luc MĂ©lenchon s’y opposent. Sur ce point prĂ©cis, il importe de rappeler que RTE dĂ©cline six scĂ©narios pour permettre l’atteinte de la neutralitĂ© carbone en 2050. Deux de ces scĂ©narios adoptent le postulat d’une sortie durable et rapide du nuclĂ©aire, jugĂ©e possible mĂŞme si bien plus complexe et coĂ»teuse Ă  mettre en Ĺ“uvre selon le gestionnaire. A contrario, RTE n’envisage aucun avenir satisfaisant au respect des ambitions de la SNBC sans une part de renouvelables Ă  hauteur d’au moins 50 % du mix Ă©lectrique français Ă  l’horizon 2050. Ce dernier critère n’est d’ores et dĂ©jĂ  pas rempli par les programmes de Marine Le Pen, Eric Zemmour ou ValĂ©rie PĂ©cresse.

Parmi les six principaux candidats dans les sondages, Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot sont les seuls à ne pas envisager de relance du nucléaire civil français. Cette trajectoire, certes coûteuse, est techniquement viable d’après RTE, même si elle implique un développement extrêmement ambitieux des énergies renouvelables et un accent fort placé sur le concept de sobriété. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon propose d’adopter un objectif de baisse de 65 % des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2030, et se base sur le scénario le plus ambitieux avancé par RTE baptisé “M0”. Le candidat propose une sortie accélérée du nucléaire, avec le démantèlement de 4 réacteurs d’ici à 2030 et le déploiement rapide des énergies renouvelables - surtout marines.

Parmi les six principaux candidats dans les sondages, Jean-Luc MĂ©lenchon et Yannick Jadot sont les seuls Ă  ne pas envisager de relance du nuclĂ©aire civil français. 

En termes de sobriété, le chiffrage de l’Institut Montaigne révèle que les mesures proposées par Jean-Luc Mélenchon - qui sont largement axées sur la rénovation des logements - ne sont pas suffisantes à l’atteinte des 10 milliards d’euros par an de gains prévus par RTE, mais plutôt à un gain limité annuel de l’ordre de 5 milliards d’euros. La position de Yannick Jadot, qui préfère lui aussi le développement massif des énergies renouvelables à la relance de l’atome dans l’Hexagone, adopte un calendrier plus souple sur la sortie du nucléaire. Le candidat prône le non-renouvellement et se refuse à mentionner une date précise, préférant défendre une sortie “responsable”. À ce titre, son programme évoque une “[fermeture progressive des] réacteurs actuellement en fonctionnement”, dont au moins dix avant 2035. Pour cela, Yannick Jadot mise sur l’installation de 3 000 éoliennes terrestres, l’accélération de l’éolien en mer, l’installation de 25 GW de photovoltaïque ou encore le soutien à la filière du biométhane au cours du quinquennat. En apparence proche du scénario “M1” de RTE, l’enjeu de ce programme se situe plus au niveau de l’acceptabilité des mesures proposées.

Les autres principaux candidats font de la relance du nuclĂ©aire civil un Ă©lĂ©ment clĂ© de leur programme Ă©nergĂ©tique, et ce de façon plus ou moins rĂ©aliste. 

Les autres principaux candidats font de la relance du nucléaire civil un élément clé de leur programme énergétique, et ce de façon plus ou moins réaliste. Le discours de Belfort prononcé par Emmanuel Macron pose les jalons de sa politique de relance du nucléaire civil, qui apparaît raisonnable. Cette vision, qui se rapproche des scénarios “N03” et “N02” de RTE aux horizons 2035 et 2050, fait la part belle à l’éolien en mer et au solaire au détriment de l’éolien terrestre pour remplir d'ambitieux objectifs de réindustrialisation.

Si les objectifs de production d’électricitĂ© fixĂ©s par le candidat devraient ĂŞtre peu ou prou remplis Ă  l’horizon 2050 sur la base de ce programme, la frilositĂ© affichĂ©e par Emmanuel Macron sur la question de la sobriĂ©tĂ© ne laisse que peu de marge de manĹ“uvre Ă  sa mise en Ĺ“uvre. Ă€ droite, le programme proposĂ© par ValĂ©rie PĂ©cresse semble difficilement capable de remplir les très fortes ambitions affichĂ©es en matière de production d’électricitĂ© Ă  l’horizon 2050 : la relance du nuclĂ©aire est timide et les ambitions sur le renouvelable largement insuffisantes (peu de dĂ©tails sont livrĂ©s sur le solaire et la candidate entend conditionner le dĂ©veloppement de l’éolien Ă  l’acceptabilitĂ© locale). Ce manque d’ambition est problĂ©matique au regard de l’emphase placĂ©e par la candidate sur la rĂ©industrialisation du territoire national. 

L’objectif d’une rĂ©industrialisation accĂ©lĂ©rĂ©e est Ă©galement farouchement dĂ©fendu par Eric Zemmour, qui de son cĂ´tĂ© propose la construction de 14 nouveaux EPR Ă  l’horizon 2050. En thĂ©orie, il s’agit du projet Ă©nergĂ©tique le moins coĂ»teux Ă  mettre en Ĺ“uvre, en cela qu’il se rapproche du scĂ©nario “N03” Ă©tudiĂ© par RTE. Pourtant, cette approche reste ambitieuse sur le dĂ©veloppement du nuclĂ©aire compte tenu des rĂ©centes difficultĂ©s rencontrĂ©es par la filière. En outre, le bât blesse en matière de dĂ©veloppement des Ă©nergies renouvelables, considĂ©rĂ© par RTE comme une absolue nĂ©cessitĂ© au respect des engagements climatiques nationaux. Le candidat souhaite interdire tout nouveau projet Ă©olien, ce qui induirait un manque Ă  gagner de 112 TWh Ă  l'horizon 2050. Cette perte apparaĂ®t difficilement compensable par le dĂ©veloppement de la gĂ©othermie et de la biomasse, qu’il appelle pourtant de ses vĹ“ux. Seule issue : la multiplication par quinze de la capacitĂ© solaire nationale, qu’Eric Zemmour semble pour l’heure se refuser Ă  envisager. Dans ces conditions, l’atteinte de la neutralitĂ© carbone et le bon approvisionnement Ă©lectrique du territoire en 2050 apparaissent compliquĂ©s. Le problème se pose en des termes similaires pour la candidate du Rassemblement National, Marine Le Pen. Si elle dit vouloir dĂ©velopper l’hydroĂ©lectricitĂ© et la gĂ©othermie, elle souhaite Ă©galement stopper tout projet Ă©olien et solaire en cours de dĂ©veloppement, et dĂ©manteler les Ă©oliennes dĂ©jĂ  mises en place, ce qui contrevient directement aux injonctions de RTE et de l’ADEME. En outre, la mise en service de cinq paires d'EPR supplĂ©mentaires en 2031 et de cinq paires d'EPR 2 en 2036 dans son scĂ©nario baptisĂ© “Marie Curie” caractĂ©risent ce programme tout-nuclĂ©aire. La capacitĂ© de la filière Ă  remplir une telle commande aujourd'hui n'est pas du tout garantie, le risque d’un manque d’approvisionnement Ă©lectrique Ă  l’horizon 2050 est donc Ă©levĂ©. 

Quoi qu’il en coĂ»te ? 

À l’image des propositions avancées sur la question énergétique par les candidats, les coûts associés varient fortement entre ces différentes options. Parmi les propositions jugées raisonnables, et qui devraient permettre l’atteinte de la neutralité carbone à l’horizon 2050 tout en remplissant les objectifs affichés de production électrique, le scénario le moins coûteux est celui défendu par le président de la République. L’étude publiée par RTE associe en effet le maintien d’une partie du parc nucléaire à un moindre coût.

De fait, la mise en œuvre d’un scénario 100 % renouvelable coûterait 11 milliards d’euros par an de plus que celle d’un programme qui laisserait 26 % de nucléaire dans le mix électrique français en 2050. Le coût supplémentaire des options défendues par Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon serait de l’ordre de 2 à 4 milliards d’euros par an à l’horizon 2027, contre un coût supplémentaire nul pour le projet chef de l’État. À horizon 2050, la facture s’envole : 2 milliards par an pour Emmanuel Macron et plus de neuf fois plus pour Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon.

Ă€ horizon 2050, la facture s’envole : 2 milliards par an pour Emmanuel Macron et plus de neuf fois plus pour Yannick Jadot et Jean-Luc MĂ©lenchon.

Pour autant, il importe de traĂ®ter ces ordres de grandeur avec prĂ©caution, tant la question du coĂ»t rĂ©el du nuclĂ©aire demeure aujourd’hui Ă©pineuse. L’exemple de l’EPR de Flamanville, en construction depuis 2007 pour une facture dĂ©jĂ  multipliĂ©e par trois, fait d’ailleurs rĂ©gulièrement son retour dans le dĂ©bat public. Et pour cause, le coĂ»t du MWh produit est dĂ©jĂ  deux fois supĂ©rieur Ă  celui de l’éolien actuel. De leur cĂ´tĂ©, les partisans d’une relance de l’atome Ă©voquent souvent en retour les Ă©conomies d’échelles que ces projets devraient permettre. 

Si le sujet Ă©nergĂ©tique est bien au cĹ“ur de tous les dĂ©bats dans cette campagne prĂ©sidentielle, il est donc crucial de ne pas le dĂ©voyer. Ni haro sur le nuclĂ©aire, ni haro sur les renouvelables n’est constructif en l’état actuel des choses. Au contraire, face Ă  deux options de politiques publiques ambitieuses mais viables, les Français doivent se prononcer sur l’avenir Ă©nergĂ©tique du pays. Car c’est aujourd’hui que se dĂ©cide la trajectoire adoptĂ©e pour 2050 au niveau national. Ă€ ce titre, toute comparaison avec notre voisin outre-rhin est frivole : Angela Merkel n’est pas au pouvoir en France, et aucun candidat ne propose de sortie Ă©clair du nuclĂ©aire. En revanche, chacun doit prendre en considĂ©ration les diffĂ©rents paramètres qui feront la politique Ă©nergĂ©tique des prochaines dĂ©cennies : intermittence de certaines Ă©nergies renouvelables, gestion des dĂ©chets nuclĂ©aires, acceptabilitĂ© sociale des projets… C’est Ă  ce prix seulement que nous construirons un dĂ©bat Ă©nergĂ©tique Ă©clairĂ©, loin des caricatures, qui rĂ©ponde efficacement Ă  l’impĂ©rieux dĂ©fi posĂ© par le dĂ©règlement climatique, aux intĂ©rĂŞts de souverainetĂ© nationale rĂ©vĂ©lĂ©s par la crise aux portes de l’Europe et aux aspirations des citoyens.

 

Copyright : JoĂ«l SAGET / AFP

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