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Poutine au Moyen-Orient, prisme sous-estimé de la crise ukrainienne

Poutine au Moyen-Orient, prisme sous-estimé de la crise ukrainienne
 Bassma Kodmani
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Ukraine, Russie : le destin d'un conflit

Signe de son ampleur, le conflit qui sévit en Ukraine suite à l’invasion russe dépasse les frontières du conflit armé. Ses répercussions se font sentir dans les capitales et au sein des institutions internationales, et remettent en cause les valeurs de l’ordre mondial. Angle sous-estimé, le Moyen-Orient n’en est pas moins un enjeu clé pour Vladimir Poutine, qui s’y est investi au cours des dernières années. Bassma Kodmani, senior fellow, décrypte dans ce nouvel épisode de la série Ukraine, Russie : le destin d’un conflit.

Retrouvez la timeline de l’Institut Montaigne dédiée à remonter le temps et saisir la chronologie du conflit.

L’invasion de l’Ukraine et le comportement de Vladimir Poutine Ă©voquent pour certains les fantasmes Ă  caractère ethnique du Serbe Slobodan Milošević. Vue du Moyen Orient, la dĂ©cision du PrĂ©sident russe ressemble Ă  bien des Ă©gards Ă  celle du dictateur irakien Saddam Hussein d’envahir le KoweĂŻt en 1990. Ă€ l’époque, Saddam Ă©tait engagĂ© dans un programme d’armement massif qui effrayait tous ses voisins, vantait ses missiles Ă  tĂŞtes multiples et considĂ©rait son armĂ©e invincible après ses huit annĂ©es de guerre contre l’Iran. GrisĂ© par sa puissance militaire, il contestait le dĂ©coupage territorial dĂ©fini par la Grande Bretagne en 1960 crĂ©ant le KoweĂŻt et n'avait jamais pleinement reconnu l’indĂ©pendance de son petit voisin. Saddam s’enfonçait dans une paranoĂŻa grandissante vis-Ă -vis de ses voisins qu’il accusait de vouloir empĂŞcher l’Irak de se reconstruire après sa guerre contre l’Iran. L’invasion du KoweĂŻt lui fut fatale en dĂ©finitive car son rĂ©gime ne s’en est jamais remis. Douze annĂ©es de sanctions asphyxiantes puis le renversement du rĂ©gime par les États-Unis ont achevĂ© de mettre Ă  genou ce qui aurait dĂ» ĂŞtre une grande puissance rĂ©gionale. 

Pour Vladimir Poutine, il fallait non seulement mettre un coup d’arrĂŞt Ă  ce qu’il dĂ©nonce comme "l’otanisation" et l’europĂ©anisation rampantes de ses voisins immĂ©diats, mais aussi se projeter, comme au temps de l’URSS, dans diffĂ©rents points du globe en appuyant des rĂ©gimes clients et en en satellisant d’autres. Aujourd’hui, les pays du Moyen Orient, d’Asie centrale et d’Afrique sont dans sa ligne de mire pour reconstituer une constellation digne de la superpuissance qu’il veut voir reconnue. Poutine serait ainsi un chasseur constamment en embuscade Ă  l’affĂ»t d’opportunitĂ©s, prĂŞt Ă  dĂ©ployer sa boĂ®te Ă  outils pour s’emparer de ce qu’il peut lĂ  oĂą il aperçoit une occasion de rĂ©aliser des gains rapides. Toutes les prises de guerre qui s’offrent sont bonnes Ă  saisir en vue de la confrontation ultime qui reste celle avec l’OTAN en Europe. 

Que cherche Poutine au Moyen Orient ?

Poutine sait qu’il n’a pas les moyens de se mesurer à la puissance militaire des États-Unis malgré le développement spectaculaire de son programme d’armements. Cependant, le rapport de forces réel semble moins déterminant que son appétit pour les interventions à l’heure où les États-Unis ne veulent plus s’engager dans des guerres sans fin. De ses incursions tous azimuts, quelques constantes se dégagent qu’il convient d’analyser au miroir de l’approche qui caractérise les interventions des pays occidentaux.

Une première constante est la protection des régimes autoritaires, le regime rescue pour contrer le regime change. Après le renversement de Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi, le sauvetage des dictateurs chancelants est devenu un pilier de la stratégie russe au Moyen Orient et ailleurs. La rhétorique est la même lorsque Moscou s’adresse aux autocrates, de la Syrie au Kazakhstan : faire cause commune contre les Occidentaux donneurs de leçons. S’y ajoute désormais un entrisme auprès des alliés et protégés de Washington auxquels Poutine joue la partition d’une autre cause commune, celle de la légitimité de leur système autoritaire et leur droit à disposer librement de leurs citoyens. Moscou a ainsi noué des relations avec tous les pays arabes et non-arabes de la région indépendamment de leurs relations entre eux. C’est le cas, par exemple, avec la Turquie, Israël ou encore la Syrie. L’image des chefs d'État défilant au Kremlin se suffit à elle-même. "Ce qui fait croire à la force l’augmente", selon le vieil adage.

La Russie ne cherche pas à régler les conflits mais à prendre des gages pour la bataille ultime en Europe.

La Russie ne cherche pas Ă  rĂ©gler les conflits mais Ă  prendre des gages pour la bataille ultime en Europe, car l’heure n’est pas Ă  la coopĂ©ration multilatĂ©rale, nĂ©cessaire pour rĂ©gler des conflits. Ainsi, tandis que les États-Unis escomptaient que la Russie s’embourberait en Syrie comme ils s’étaient embourbĂ©s eux-mĂŞmes en Irak et en Afghanistan, Poutine semble s’accommoder parfaitement de la situation de gel prolongĂ© du conflit ; les bĂ©nĂ©fices qu’il engrange l’emportent clairement sur les inconvĂ©nients. 

Moscou a développé en Syrie deux bases militaires majeures à Hmeimim et Tartous, dont la capacité a été décuplée en six ans, deux points d’appui stratégiques de son dispositif faisant face à la base d’Inçirlik de l’OTAN en Turquie, et d’autant plus importants pour la défense de la Crimée.

En Libye, après avoir soutenu le MarĂ©chal Haftar, Moscou a dĂ©veloppĂ© ses relations avec le gouvernement issu de la mĂ©diation onusienne Ă  Tripoli. Ceci ne signifie pas que Poutine est intĂ©ressĂ© par un règlement. Les opĂ©rateurs de Wagner - du nom de ce groupe de mercenaires privĂ© affiliĂ© au Kremlin - ont dĂ©jĂ  pris le contrĂ´le de deux champs pĂ©troliers et Moscou espère engranger des contrats pour compenser ceux perdus en 2011 suite Ă  l’affaire des Mistral. Poutine propose en outre ses services pour la rĂ©organisation des forces armĂ©es libyennes, une manière d’y installer lĂ©gitimement une prĂ©sence militaire durable. 

Plastronner est un objectif en soi. Depuis l’intervention russe en 2015, la Syrie est devenue un terrain d’entraĂ®nement inestimable pour les militaires russes et une vitrine pour son armement qui vaut Ă  la Russie des commandes colossales de nombreux pays de la rĂ©gion et d’ailleurs. Les dĂ©clarations de Poutine vantant les armes russes et les essais en Syrie prennent tout leur sens aujourd’hui après l’invasion de l’Ukraine. La Russie a en effet dĂ©veloppĂ© ses techniques de guerre et la prĂ©cision de ses frappes aĂ©riennes au cours des diffĂ©rentes batailles qu’elle a livrĂ©es en Syrie. Au dire de certains militaires russes, la guerre en Syrie aura servi de rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale pour engager la bataille cruciale d’Ukraine. 

Bien qu’engagée dans la lutte contre le terrorisme, devenue le paradigme dominant de la stratégie occidentale dans une vaste région du Moyen Orient et de l’Afrique, la Russie n’entend pas le faire sans tirer profit de son effort et surtout des échecs occidentaux. Vus de l’extérieur, les Occidentaux semblent se battre depuis vingt ans contre des fantômes sans parvenir à les éradiquer. Il faut dire que leur stratégie exige des dirigeants de réformer leur système de gouvernance quand ceux-ci ne voient pas pourquoi ils devraient travailler à sécuriser leur territoire pour risquer ensuite de perdre le pouvoir en organisant des élections démocratiques.

Au dire de certains militaires russes, la guerre en Syrie aura servi de rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale pour engager la bataille cruciale d’Ukraine. 

La Russie, elle, ne demande rien de tout cela. Au Moyen Orient comme dans le Sahel africain, elle offre sa protection aux pouvoirs en place avec tout ce qu’ils ont de rĂ©prĂ©hensible et dĂ©nonce l’AmĂ©rique et l’Europe qui ne connaissent plus que les mesures punitives et les sanctions. Pour des juntes qui s’accrochent au pouvoir, il est bon d’être protĂ©gĂ© par un membre permanent du Conseil de sĂ©curitĂ© qui ne prĂŞche pas la dĂ©mocratie. L’arsenal militaire que dĂ©ploie Moscou sur les théâtres de guerre, les manĹ“uvres conjointes avec des pays arabes en MĂ©diterranĂ©e mais encore celles menĂ©es avec l’Iran et la Chine dans l’OcĂ©an indien impressionnent les dirigeants de la rĂ©gion. 

Les milices de Wagner et les oligarques, Ă©lĂ©ments essentiels du dispositif russe, se greffent sur les rĂ©seaux mafieux locaux et obtiennent des concessions avantageuses auprès de gouvernements aux abois pour l’exploitation des ressources naturelles. Le schĂ©ma est le mĂŞme au Moyen Orient comme en Afrique et le modèle est dĂ©sormais si rĂ©pandu qu’il faudra compter avec ces acteurs privĂ©s comme une caractĂ©ristique permanente des marchĂ©s gazier et pĂ©trolier. 

Enfin en guise de soft power, Moscou convoque l’histoire, parle de proximitĂ© culturelle et se prĂ©sente volontiers comme une puissance musulmane avec ses 20 millions de citoyens musulmans. Ses mĂ©dias de propagande en langue arabe, RT Arabic en tĂŞte, sont devenus des sources très prisĂ©es du paysage mĂ©diatique de la rĂ©gion. 

Des partenaires peu commodes

Poutine sait que ses ambitions dĂ©passent ses moyens. Pour consolider l’influence russe dans la plupart des pays qui l’intĂ©ressent, il est contraint de trouver des arrangements avec des acteurs rĂ©gionaux peu commodes. Il s’est donc construit un argumentaire prĂ©sentant cette contrainte comme une stratĂ©gie. 

Pour consolider l’influence russe dans les pays qui l’intĂ©ressent, Poutine est contraint de trouver des arrangements avec des acteurs rĂ©gionaux peu commodes. 

La Russie serait elle-même une puissance régionale travaillant avec ses partenaires et aurait à ce titre la légitimité pour intervenir dans une vaste région couvrant l’Asie centrale, le Moyen Orient et une partie de l’Afrique, légitimité que n’ont pas les puissances lointaines comme les États-Unis. Dans les faits, Poutine est engagé dans un jeu périlleux de coopération et de rivalité avec l’Iran, la Turquie et Israël, qui ont tous trois autant d’appétit et aussi peu d’appréhensions que lui pour intervenir directement et militairement dans des pays voisins et plus lointains.

Les trois ayant des intĂ©rĂŞts diamĂ©tralement opposĂ©s, le PrĂ©sident russe est passĂ© maĂ®tre dans l’art de compartimenter ses rapports pour parvenir Ă  coopĂ©rer avec chacun. Moscou peut se trouver parfois sĂ©rieusement entravĂ© dans son action par l’un ou l’autre mais les trois pays savent qu’ils ont chacun besoin de la Russie autant qu’elle a besoin d’eux pour asseoir leur influence et Ă©vitent les escalades qui rĂ©vèleraient les limites de chacun. Pas d’alliance donc mais des partenariats Ă  caractère transactionnel basĂ©s sur l’acceptation rĂ©ciproque d’intĂ©rĂŞts bien compris. 

La Syrie est lĂ  encore le terrain par excellence oĂą Poutine s’exerce Ă  ce jeu d’équilibriste. L’intervention russe en faveur d’Assad n’aurait pu rĂ©ussir sans le dĂ©ploiement massif des milices chiites formĂ©es par l’Iran. Mais l’Iran s’est enracinĂ© en Syrie, provoquant l’inquiĂ©tude d’IsraĂ«l. Poutine s’est donc vu contraint d’autoriser IsraĂ«l Ă  mener des raids aĂ©riens en Syrie contre les cibles iraniennes, un jeu pĂ©rilleux difficilement tenable Ă  terme. Enfin avec la Turquie, le partenariat est tout aussi scabreux. Poutine et Erdogan ont soutenu les parties opposĂ©es dans le conflit, tout comme elles l’ont fait en Libye, puis ont trouvĂ© un accord pour qu’aucun ne cherche Ă  Ă©liminer l’autre du jeu. 

Le test de l’Ukraine

Poutine est-il en mesure de mettre Ă  profit les relations qu’il a dĂ©veloppĂ©es avec les pays du Moyen Orient pour attĂ©nuer les effets de l’isolement que lui imposent les pays occidentaux ? 

Pour les parias comme la Syrie et l’Iran, tributaires pour leur survie Ă©conomique de leurs relations avec la Russie et la Chine pour contourner les sanctions occidentales, ils voient la Russie les rejoindre dans leur isolement, ce qui pourrait avoir des consĂ©quences graves pour les deux rĂ©gimes. 

IsraĂ«l, devenu depuis la fin de la Guerre Froide un partenaire stratĂ©gique de première importance pour Moscou comme fournisseur de technologies militaires, notamment pour son programme des drones, est dans une entente tacite avec la Russie. Avec l’agression russe, IsraĂ«l a dĂ» interrompre ses livraisons d’armes Ă  l’Ukraine car il lui importe davantage de ne pas mettre en danger son accord avec Moscou lui permettant de poursuivre ses raids contre des sites iraniens en Syrie. Parmi les monarchies du Golfe productrices d’hydrocarbures, l’émir du Qatar s’est prononcĂ© le premier en se disant prĂŞt Ă  dĂ©tourner un petit pourcentage de son gaz au profit des pays occidentaux pour compenser une Ă©ventuelle rĂ©duction des livraisons russes. Mais Doha ne pourra pas augmenter sa production avant trois ans, Ă©tant dĂ©jĂ  au maximum de ses capacitĂ©s de production. 

Pour les parias comme la Syrie et l’Iran, tributaires pour leur survie économique de leurs relations avec la Russie et la Chine pour contourner les sanctions occidentales, ils voient la Russie les rejoindre dans leur isolement.

Dans l’immédiat c’est le prix du pétrole qui représente la denrée stratégique et c’est l’Arabie saoudite qui se trouve sous pression pour augmenter sa production. Or Riyad et Moscou coordonnent depuis six ans leur politique de production et régulent à eux deux le marché mondial dans le cadre du partenariat dit OPEP+. Celui-ci a fait les preuves de son efficacité durant la pandémie et Riyad a tout intérêt à le préserver aussi longtemps qu’il le pourra, peut-être en augmentant sa production de quelques centaines de milliers de barils par jour, mais évitera de faire cavalier seul aux dépens de la Russie. Les Émirats, qui aimeraient jouer le rôle neutre d’une Suisse moyen-orientale, sont soucieux surtout de protéger les avoirs russes massifs placés dans leurs institutions financières et leur économie. Ils se sont abstenus de condamner la Russie au Conseil de sécurité avant de constater que la Suisse elle-même s’est jointe aux Occidentaux pour barrer l’accès des Russes au système financier. Cette posture sera difficile à maintenir si le conflit venait à durer ou s’aggraver. Les monarchies du Golfe dépendent en définitive de la protection américaine pour leur sécurité et seraient sans doute contraintes de rentrer dans le rang si Washington décidait de peser de tout son poids.

Pour la Turquie, enfin, c’est le moment de vĂ©ritĂ©. Erdogan aura tout essayĂ© pour Ă©viter le conflit. Avec le dĂ©clenchement de la guerre, il se trouve sur la corde raide. Pourra-t-il sauver la relation construite avec la Russie au cours de la dernière dĂ©cennie ? Comment concilier ses obligations au sein de l’OTAN, d’une part, et sa dĂ©pendance accrue Ă  l’égard de la Russie, notamment au plan Ă©nergĂ©tique, d’autre part ? Comment Ă©viter qu’en interdisant le passage du Bosphore et des Dardanelles aux navires militaires russes se dirigeant vers les cĂ´tes sud de l’Ukraine il ne mette Ă  risque sa position en Syrie construite depuis dix ans ? Provoquer Poutine c’est courir le risque que celui-ci donne un feu vert Ă  Assad pour lancer une offensive dans le nord du pays qui rĂ©sulterait en un exode massif vers la Turquie de nouveaux rĂ©fugiĂ©s.

Face à la guerre en Ukraine, les enjeux globaux sont entrés soudain en collision avec les stratégies des différents acteurs du Moyen Orient, sommés chacun de choisir son camp tandis qu’ils voient leurs arrangements respectifs avec la Russie compromis pour un conflit qui ne les concerne pas directement. Il reste que Moscou n’a pas d’alliés réels dans cette région sur lesquels compter pour affaiblir la stratégie occidentale de sa mise au ban de la communauté internationale. Le Président français a d’ores et déjà rappelé aux princes du Golfe les intérêts qui les lient à la France et à l’Europe. Joe Biden, lui, n’a pas encore mis tout son poids pour obtenir un alignement de tous les alliés et protégés de l’Amérique.

 

 

Copyright : DELIL SOULEIMAN : AFP

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