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Pour un conseil scientifique permanent auprès de l'Exécutif

Pour un conseil scientifique permanent auprès de l'Exécutif
 Sébastien-Yves Laurent
Auteur
Professeur à la faculté de droit et de science politique de l’Université de Bordeaux
 Jean-Michel Catin
Auteur
Ancien directeur de la rédaction enseignement-recherche, AEF
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notre sĂ©rie 
Enseignement supérieur

Notre indépendance et notre leadership dépendent en grande partie des évolutions scientifiques que nous serons susceptibles d'initier. Faute de choix éclairés, la France risque, au mieux, de s'adapter insuffisamment aux différentes mutations à l'œuvre et, au pire, de manquer le tournant de surprises technologiques qui ne seront pas sans conséquence sur notre viabilité économique et notre sécurité.

Ceci pose une question : comment l'Ă©volution scientifique est-elle apprĂ©hendĂ©e par les plus hautes autoritĂ©s politiques ? En France, il revient principalement au ministère de l'enseignement supĂ©rieur, de la recherche et de l'innovation de fournir notes et expertises sur les sujets scientifiques. Il n'existe pas de structures dĂ©diĂ©es auprès du PrĂ©sident de la RĂ©publique ou du Premier ministre qui permettent de prendre la distance nĂ©cessaire Ă  l'apprĂ©hension des enjeux et des dĂ©fis scientifiques et de mieux peser et anticiper les grands choix scientifiques auxquels font face nos sociĂ©tĂ©s et qui façonnent l'avenir du pays. Ainsi, l'expertise scientifique en France est essentiellement le fait de son administration et le risque est alors grand de faire reposer l'expertise sur le ministère et sur les organismes de recherche qui ont naturellement des agendas. La dĂ©libĂ©ration scientifique visant Ă  l'engagement de politiques publiques fait insuffisamment l’objet de dĂ©bats contradictoires. 

Notre conviction est que notre pays doit désormais se doter d'un organisme distinct et indépendant du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Le Président de la République et le chef de gouvernement doivent pouvoir bénéficier en matière scientifique d'un éclairage indépendant de l'administration et des établissements où s’élabore la science. L'enjeu de la science dans sa double dimension fondamentale et appliquée, est de bénéficier au progrès de la société de la connaissance, mais aussi à l'innovation et au développement économique, soit bien au-delà des "pôles" auxquels la technocratie les a réduits.
 
La faiblesse du conseil en matière de recherche scientifique est-elle une fatalité ? Nombreuses sont pourtant les instances qui existent et contribuent à la prise de décision scientifique mais elles participent d’une structuration étatisée du débat scientifique. Ainsi, le parlement est informé en matière de science par l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) composé d’élus aux profils scientifiques et qui s’appuient, ponctuellement sur un conseil scientifique et des expertises extérieures. Il produit principalement des rapports sur les enjeux sociétaux et économiques de la science et des technologies. Il existe également des structures collégiales indépendantes regroupant des scientifiques de haut niveau, comme l'Académie des sciences (créée en 1667) dont l'une des cinq missions est de produire de l'analyse ou de l’expertise ou encore l'Académie des technologies, créée en 2000, qui est aussi chargée d'éclairer le gouvernement, mais elle est plutôt tournée vers la société. De nombreuses tentatives de créer des Hauts conseils ou des conseils supérieurs chargés d'éclairer la politique scientifique du gouvernement ont débouché sur des échecs, faute de volonté politique de leur donner les moyens d’influencer réellement les politiques publiques : le Conseil supérieur de la recherche et de la technologie créé en 1982 auprès du ministère de la recherche et de l'industrie, le Conseil national de la science en 1998 auprès du ministre de la Recherche, le Conseil stratégique de la recherche créé en 2013 et placé auprès du Premier ministre.

Il faut retrouver le souffle du colloque de Caen de 1956 qui avait réuni scientifiques et responsables politiques avec pour résultat l’ambition de "créer par la science les conditions de la démocratie".

La situation n'est donc pas satisfaisante et pourtant, les relations entre la science et la dĂ©cision publique n'ont pas toujours Ă©tĂ© aussi distendues. C'est pour cela qu'il faut retrouver le souffle du colloque de Caen de 1956 qui avait rĂ©uni scientifiques et responsables politiques avec pour rĂ©sultat l’ambition de "crĂ©er par la science les conditions de la dĂ©mocratie". Au-delĂ  de la dĂ©claration d’intention, cela avait conduit Ă  la mise en place d’un plan dĂ©cennal d’expansion de la science en douze points et quelques annĂ©es plus tard Ă  la crĂ©ation d’un dĂ©lĂ©guĂ© gĂ©nĂ©ral Ă  la recherche, puis d’un embryon de ministère de la recherche. 

Si le passĂ© ne se rĂ©pète pas, il faut nĂ©anmoins ĂŞtre attentif aux conditions actuelles : constats d’un dĂ©crochage scientifique de la France, d’un sous-financement chronique non compensĂ© par la LPR, d’un accroissement de la compĂ©tition scientifique internationale…

Parmi les raisons majeures de ce décrochage, outre la question du financement et de l’organisation de la recherche dans notre pays, figure l’incapacité chronique à fixer des priorités scientifiques. Cela renvoie à la difficulté d’accepter que la France est une puissance moyenne de la science et de technologie, malgré des secteurs d'excellence. Il s’agit là d’un véritable tabou qui doit être dépassé par une analyse lucide de la situation de la France dans le monde.

Parce qu’une partie de la gouvernance supĂ©rieure concerne l'articulation entre la science et la dĂ©cision, il est grand temps de renforcer le conseil dont peuvent bĂ©nĂ©ficier le PrĂ©sident de la RĂ©publique et le Premier ministre. Ă€ titre d’exemple, et quelles que soient les difficultĂ©s rencontrĂ©es, le conseil scientifique Covid-19 a constituĂ© un pas en avant rĂ©el. Étant donnĂ© la spĂ©cificitĂ© de l'organisation gouvernementale et Ă©lysĂ©enne, seule une structure dĂ©diĂ©e et indĂ©pendante, produisant du conseil scientifique en matière de science, d'enseignement supĂ©rieur et de recherche, rattachĂ©e Ă  l'exĂ©cutif pourrait ĂŞtre Ă  mĂŞme d’éclairer efficacement la dĂ©cision. 

Le cas des États-Unis est Ă©clairant : le PrĂ©sident dispose depuis 1976 d’un Office of science and Technology Policy (OSTP) dont l’objectif est de conseiller la prĂ©sidence en matière de politique publique de la science et de la technologie. Le spectre de l'OSTP est large, mais il est tout entier ordonnĂ© Ă  la "maximisation des bĂ©nĂ©fices de la science et de la technologie pour amĂ©liorer la santĂ©, la prospĂ©ritĂ©, la sĂ©curitĂ©, la qualitĂ© de l’environnement et la justice" pour l'ensemble des citoyens. Pour des raisons tant culturelles que politiques, la transposition de ce modèle semble impossible. 

Pour autant, la crĂ©ation d'une structure dĂ©diĂ©e Ă  la science rattachĂ©e Ă  et permettant de dĂ©passer les fĂ©odalitĂ©s et les agendas administratifs des bureaux ministĂ©riels semble ĂŞtre une voie dans laquelle la France pourrait s'engager. Il reste que l'exemple de l'OSTP, majoritairement composĂ© de hauts fonctionnaires issus du monde scientifique, ne peut pas servir de modèle Ă  la France car le besoin est de favoriser le contact entre les scientifiques et la dĂ©cision. Bien des exemples vertueux existent en Europe, Ă  commencer par le Wissenschaftsrat en Allemagne. 

La création d'une structure dédiée à la science [...] semble être une voie dans laquelle la France pourrait s'engager.

Cette plus ancienne "assemblĂ©e de la science" en Europe a Ă©tĂ© créée en 1957 pour conseiller le gouvernement fĂ©dĂ©ral ainsi que les gouvernements des Länder en matière de science, de recherche et d'enseignement supĂ©rieur. Il est composĂ© de deux collèges dont l'un est formĂ© de savants au nombre de 24 auxquels sont adjoints 8 reprĂ©sentants du monde socio-Ă©conomique. L'Autriche possède Ă©galement un Wissenschaftsrat composĂ© de 12 membres avec des attributions similaires au modèle allemand. On retrouve sous le mĂŞme nom la mĂŞme assemblĂ©e en Suisse oĂą, composĂ©e de 12 membres et adaptĂ©e au rĂ©gime politique de la confĂ©dĂ©ration, elle rĂ©dige avis et rapports au profit du Conseil fĂ©dĂ©ral. 

Il est nĂ©cessaire que le conseil scientifique qui pourrait ĂŞtre créé en France ne soit pas composĂ© par des administrateurs de la recherche, mais exclusivement ou Ă  tout le moins en majoritĂ© par des membres de la communautĂ© scientifique. Enfin, oĂą faut-il situer ce conseil ? Étant donnĂ© la pratique institutionnelle sous la Vème RĂ©publique, d’évidence sa place serait auprès du PrĂ©sident de la RĂ©publique. Ce conseil devrait ĂŞtre placĂ© sous la prĂ©sidence d'un chercheur ou d'un enseignant-chercheur, dĂ©signĂ© par Ă©lection comme il est de règle dans les instances scientifiques. Le conseil scientifique serait consultĂ© par le Chef de l'État et celui-ci pourrait en outre recevoir de sa part des avis d'opportunitĂ© rendus ensuite publics ou en cas d’enjeux particulièrement sensibles seraient rĂ©servĂ©s Ă  sa seule lecture. Le conseil fixerait son propre agenda de travail afin de garantir la plus grande indĂ©pendance possible et ainsi Ă©clairer le chef de l'État afin qu'il puisse mettre en balance les avis qu'il reçoit de la technostructure de recherche et d’enseignement supĂ©rieur avec ceux du conseil scientifique. Ceci permettrait de rapprocher la science dans sa collĂ©gialitĂ© du processus de dĂ©cision et de rĂ©duire un inquiĂ©tant hiatus.

On ne peut faire abstraction, quand on analyse le rôle de la science dans nos sociétés, du cadre politique dans lequel on se trouve. La France a, dans son histoire, séparé autant que possible le rôle du politique de celui de la science. Certes, les raisons qui les animent ne sont pas du même ordre, mais la place particulière qu’occupe l'État dans notre pays limite l'intervention de la science et de ses acteurs dans la définition des grandes orientations qui fondent les choix politiques du pays. Or, de plus en plus, la capacité à opérer les grands choix scientifiques devient une question stratégique qui est au cœur de la souveraineté du pays et également des dynamiques socio-économiques de notre société. Il est urgent de renouveler la relation science et politique dans notre pays et ce conseil serait un premier pas.

 

 

Copyright : JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

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