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Penser l'industrie post-Covid-19

Trois questions Ă  Olivier Scalabre

Penser l'industrie post-Covid-19
 Olivier Scalabre
Directeur associé senior au Boston Consulting Group

La crise sanitaire du Covid-19 a entraîné, à l’échelle mondiale, un ralentissement majeur du secteur industriel. Alors que le déconfinement s’annonce progressivement dans de nombreux pays, deux questions majeures se posent aujourd’hui : quel a été l’impact de cette crise sur l’industrie, tant à l’échelle nationale qu’européenne ? Mais aussi, et surtout, quelles leçons tirer de cette crise pour redémarrer l’activité et améliorer la productivité ? La période post-Covid-19 pourrait rebattre les cartes et il est important, dès aujourd’hui, de penser l’industrie française et européenne pour que celles-ci tirent leur épingle du jeu. Trois questions à Olivier Scalabre, directeur associé senior au BCG, rapporteur pour l’Institut Montaigne du groupe de travail Industrie du futur, prêts, partez !

Comment se distingue l’industrie européenne des industries américaines ou chinoises depuis le début de cette crise sanitaire ? Peut-on parler d’une politique industrielle européenne ?

La pandémie s’est propagée de façon progressive et différenciée sur l’ensemble du globe. La nature asynchrone de cette crise pose d’ailleurs un problème majeur lors du redémarrage pour les entreprises internationales aux chaînes d’approvisionnement mondiales.

Après s’être totalement arrêtée, la Chine a très rapidement réouvert toutes ses usines. Reconfiguration des chaînes de production pour satisfaire aux exigences de sécurité, location d’hôtels pour éviter les risques liés aux transports pour les ouvriers, prise de température systématique, QR code WeChat… la Chine a redoublé d’efforts pour redémarrer le plus vite possible. Dès le 15 mars, c'est-à-dire lorsque l’Ouest entrait dans le confinement, 90 % des usines chinoises avaient réouvert, la consommation d’énergie était déjà à 80 % de ce qu’elle était en 2019 à la même époque. La Chine était, dès mi-mars, en position de prendre des parts de marché face à ses concurrents américains et européens.

Le contexte américain est différent. Les usines ne se sont pas réellement arrêtées, l’industrie a été maintenue en grande majorité, à l’exception de l’industrie automobile dont 90 % des usines ont fermées, comme en Europe, mais plus pour arrêter d’engorger les stocks qui s’accumulaient dans les concessions que pour des problèmes sanitaires. Bien que le pays compte 22 millions de nouveaux chômeurs, ceux-ci sont principalement issus de la restauration, de l’hôtellerie et des loisirs… Les ouvriers américains sont quant à eux au travail et prêts à accélérer lors du déconfinement.

Le Covid-19 n’ayant pas touché tous les pays européens au même moment, ni de la même manière, nous n’avons pas assisté à un plan concerté au niveau européen. Chaque gouvernement a tenté de répondre à l’urgence, en se concentrant sur son territoire et ses entreprises.

  • La solution proposĂ©e par le gouvernement français, le chĂ´mage partiel, a largement Ă©tĂ© adoptĂ©e par les acteurs industriels : au plus fort du confinement, dĂ©but avril, les usines des matĂ©riaux de construction tournaient Ă  15 %, celles de la mĂ©tallurgie Ă  30 % et celles de l’aĂ©ronautique Ă  40 %... L’arrĂŞt a Ă©tĂ© brutal, gĂ©nĂ©ralisĂ© et long. Le redĂ©marrage est difficile.
     
  • En Allemagne, oĂą la pandĂ©mie a Ă©tĂ© mieux contrĂ´lĂ©e, et oĂą le dispositif de chĂ´mage partiel a Ă©tĂ© moins gĂ©nĂ©reux qu’en France, l’arrĂŞt a Ă©tĂ© beaucoup moins important et gĂ©nĂ©ralisĂ©. Par exemple, dans le secteur ferroviaire, les usines ne se sont pas arrĂŞtĂ©es, contrairement Ă  la France. Un point positif pour nos voisins allemands qui Ă©taient entrĂ©s dans la crise dans une meilleure santĂ© Ă©conomique que la France.

L’industrie française pourrait-elle être la grande perdante de cette sortie de crise ? Comment l’expliquer ?

Beaucoup d’avantages concurrentiels se dessineront durant les 100 jours suivant la sortie du confinement.

Pour les industriels français, étant donné le contexte que je viens de dépeindre, il est primordial de redémarrer le plus vite possible pour ne pas se laisser distancer. Beaucoup d’avantages concurrentiels se dessineront durant les 100 jours suivant la sortie du confinement. Nouvelles mesures sanitaires à inventer, quarantaines, transports limités, dialogue social, perte de confiance… cette zone grise verra les écarts se creuser entre les gagnants et les perdants.

Mais cette crise est aussi une formidable opportunitĂ© pour l’industrie française de se rĂ©inventer. La pandĂ©mie a fait prendre conscience de l’importance stratĂ©gique de nos actifs physiques industriels, et il est possible d’utiliser la crise pour inverser la vague de dĂ©sindustrialisation qui s’étend depuis des dĂ©cennies. L’industrie française a perdu près de 20 % de son poids dans le PIB en 15 ans et 1,4 million d’emplois en 25 ans. Les industriels doivent saisir cette chance pour rĂ©investir dans l’industrie française et faire naĂ®tre une industrie plus rĂ©gionalisĂ©e, plus forte et plus digitale ! La France devra pour cela adresser de front le sujet de la productivitĂ©. Nous sommes l’un des rares pays en Europe Ă  voir sa productivitĂ© manufacturière se dĂ©grader (- 0,7 % entre 2015 et 2019, alors que l’Allemagne l’a amĂ©liorĂ©e de 2,4 %). Il est urgent de s’attaquer Ă  ce problème structurel en accĂ©lĂ©rant la digitalisation et en capitalisant sur la dynamique enclenchĂ©e ces dernières annĂ©es.

Au-delà de la France, ne soyons pas pessimiste quant à la capacité de l’Europe à exister à l’issue de cette crise. La sortie de la pandémie entraînera une résurgence des frontières, notamment pour certaines industries dont on voudra sécuriser l’approvisionnement au niveau national. Il en sera probablement ainsi pour l’industrie pharmaceutique ou les composants électroniques. Ces quelques exceptions mises à part, c’est le phénomène de régionalisation des chaînes industrielles qui va s’accélérer. Nous allons accélérer l’entrée dans une nouvelle phase de la mondialisation, ou chaque "cluster" régional aura sa chaîne de production localisée. Ce phénomène était à l’œuvre depuis plusieurs années, tiré par la convergence des coûts salariaux, les exigences de développement durable, la digitalisation et les guerres commerciales. En sortie de crise, les entreprises vont accélérer leurs efforts de régionalisation des flux, dans l’objectif de créer de la redondance dans les chaînes de valeur tout en rapprochant lieux de production et de consommation. À terme, 10 à 15 nouveaux clusters apparaîtront à l’échelle internationale. L’Europe en comptera probablement deux à trois, d’où l’importance de dessiner une politique industrielle forte, accélérant l’agenda de digitalisation et la collaboration entre acteurs.

La numĂ©risation peut-elle ĂŞtre la solution salvatrice pour l’industrie française ? Quelles autres solutions peut-on imaginer pour reconsolider notre tissu industriel ?

La numĂ©risation des usines est primordiale pour la relance de la productivitĂ© de l’industrie française ! Les technologies digitales peuvent permettre d’augmenter la productivitĂ© de 15 Ă  20 %, ce qui est justement ce dont les usines françaises ont besoin, pour ĂŞtre capable de bĂ©nĂ©ficier de la rĂ©gionalisation qui est Ă  l’œuvre. La digitalisation doit impĂ©rativement faire partie des plans d’investissements pour la rĂ©invention de l’industrie française. Ceux-ci doivent notamment permettre la crĂ©ation et l’animation d’écosystèmes propices Ă  la transformation digitale, tels que nous les prĂ©sentions dans notre rapport rĂ©alisĂ© avec l’Institut Montaigne en 2018, Industrie du futur, prĂŞts, partez !

Plusieurs technologies digitales sont d’ailleurs au cœur de la stratégie de redémarrage. La réalité augmentée aide à construire des redondances dans le réseau industriel en formant rapidement des ouvriers à des gestes opératoires permettant de produire d’autres produits.

Les tours de contrôle digitales vont quant à elles se généraliser pour piloter les chaînes d’approvisionnement, et permettre d’anticiper toutes perturbations possibles. L’intelligence artificielle a aussi une place de choix, utilisée pour détecter les signaux faibles de la demande au moment de la reprise, permettant de focaliser la production là où la demande est la plus forte.

Les technologies digitales peuvent permettre d’augmenter la productivitĂ© de 15 Ă  20 %

La relance de notre tissu industriel doit également être verte. La responsabilité des entreprises ne s’oppose pas à leur résilience. Il est donc nécessaire d’agir sur ces deux aspects, en même temps et en s’appuyant sur les filières.

D’après un rapport du BCG, les technologies existantes permettraient une rĂ©duction de 75 % des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre. DĂ©veloppons donc ces solutions au service de la rĂ©duction de l’impact carbone et de la crĂ©ation d’emplois. La rĂ©gionalisation - moins avide de transports que la mondialisation - doit Ă©galement appuyer cette transition en permettant la rĂ©duction du poids de l’industrie sur l’environnement.

Enfin, au-delĂ  de la digitalisation de l’industrie existante ("l’industrie du futur"), la France doit inventer les usines de demain ("le futur de l’industrie"). L’industrie est Ă  l’aune d’un profond changement. Sous l’impulsion de la deep tech (quantum computing, nanotechnologies, deep learning, generative design) et des nouveaux business models, elle devient intelligente et redessine ses contours en s’organisant autour de grands Ă©cosystèmes horizontaux (smart mobility, smart health, smart Ă©nergie). L’Europe, après avoir laissĂ© l’hĂ©gĂ©monie des plateformes digitales aux États-Unis et Ă  la Chine, peut revenir au centre du jeu de cette nouvelle industrie. Le gouvernement français est fortement impliquĂ© dans cet objectif. Lors de la troisième Ă©dition du sommet Choose France qui s’est tenue en janvier dernier Ă  Versailles, le BCG a d’ailleurs animĂ© un groupe de travail composĂ© d’une quinzaine de CEOs internationaux autour du thème "smart industries". La France doit ĂŞtre en première ligne de ce nouvel ordre industriel !

 

Copyright : PAU BARRENA / AFP

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