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30/04/2020
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Nouvelles tensions entre l’Inde et plusieurs pays musulmans

Nouvelles tensions entre l’Inde et plusieurs pays musulmans
 Christophe Jaffrelot
Auteur
Expert Associé - Démocratie et Populisme, Inde

Jusqu’à une date très rĂ©cente le contraste Ă©tait saisissant entre, d’une part le soutien que le Pakistan recevait de la part de la Turquie, de la Malaisie et mĂŞme de l'Iran concernant la question du Cachemire et la condition des musulmans de l’Inde en gĂ©nĂ©ral et, d’autre part, l'attitude très prudente de l'Arabie saoudite et des Emirats Arabes Unis sur ces sujets. Ce contraste, qui Ă©tait rĂ©vĂ©lateur de la cristallisation de deux coalitions rivales se disputant le leadership du monde musulman, est aujourd’hui en train de s’attĂ©nuer aux dĂ©pens de l’Inde. 

Il y a quelques semaines, S. Jaishankar, ministre indien des affaires Ă©trangères, a dĂ©clarĂ©, en rĂ©ponse Ă  un journaliste qui lui demandait si certains aspects de la politique intĂ©rieure indienne, et notamment le traitement rĂ©servĂ© aux minoritĂ©s religieuses, n’affaiblissait pas les liens du pays avec ses alliĂ©s : "peut-ĂŞtre que nous sommes en train de comprendre qui sont nos vrais amis". Cette rĂ©ponse s'applique particulièrement bien au monde musulman. 

Plusieurs pays musulmans ont en effet vivement réagi à la récente réforme du statut du Jammu et Cachemire, le seul Etat de l’Union indienne à majorité musulmane, qui a perdu une grande partie de son autonomie en août dernier. Le 21 novembre 2019, la Turquie a ainsi organisé une conférence internationale sur le Cachemire, à laquelle participait notamment la sénatrice pakistanaise Sherry Rehman. Surtout, lors de sa visite officielle au Pakistan au début de l'année 2020, Erdogan a martelé son soutien à la cause cachemirie, prenant ainsi le risque de heurter les Indiens. Et ce en connaissance de cause : en 2017, Erdogan avait déjà appelé à un "dialogue multilatéral" afin de résoudre le problème du Cachemire, alors que l'Inde continuait de refuser toute internationalisation de cette question. L'Inde a ensuite jeté une pierre dans le jardin de la Turquie en accueillant le Président chypriote quelques jours avant la visite officielle d’Erdogan en mai 2017. Cela n’a pas dissuadé ce dernier de poursuivre dans la même voie, conformément à son désir d'être un "artisan de la paix" au Cachemire.

Lors de son discours à la session conjointe du parlement pakistanais le 14 février dernier, Erdogan a fait référence au Cachemire une demi-douzaine de fois en 25 minutes. Après avoir déclaré que le Cachemire était aussi important pour la Turquie que pour le Pakistan, il a comparé la lutte du Cachemire à la bataille de l'indépendance de la Turquie. "C'était Çanakkale hier, et c'est le Cachemire aujourd'hui. Il n'y a pas de différence", a-t-il dit en référence à la bataille de Gallipoli dans le nord-ouest du pays qui opposa la Turquie aux puissances alliées en 1915 et 1916. L'Inde, s’est dite indignée par ces propos et a dénoncé une ingérence dans ses affaires intérieures, avant de convoquer l'ambassadeur turc à New Delhi.
 

La République Islamique exprime maintenant sa désapprobation à propos, non seulement du Cachemire et du CAA, mais aussi des émeutes de Delhi qui ont fait une cinquantaine de morts en février dernier, en majorité des musulmans.

La Malaisie, autre pays avec lequel le Pakistan a cherché à se rapprocher, a également critiqué l'Inde. Le Premier ministre Mahathir Mohamad, qui avait déclaré en septembre 2019 que l'Inde avait "envahi et occupé" le Cachemire juste avant de démissionner, a aussi dénoncé la façon dont New Delhi “prenait des mesures pour priver certains musulmans de leur citoyenneté", en référence au Citizenship Amendment Act (CAA), une loi votée à la fin de 2019 par le parlement indien et aux termes de laquelle seuls les réfugiés non-musulmans en provenance du Bangladesh, du Pakistan et de l’Afghanistan étaient désormais éligibles au statut de citoyen indien.

MĂŞme l'Iran, vieil ami de New Delhi, a critiquĂ© l’Inde sur ces sujets. TĂ©hĂ©ran est déçu de la façon dont l'Inde a cĂ©dĂ© aux injonctions de Trump – au point de cessĂ© d'importer du pĂ©trole iranien - et se dĂ©sintĂ©resse du port de Chabahar dans lequel l’Inde avait beaucoup investi (notamment pour ouvrir une voie de communication avec l’Afghanistan). C’est dans ce contexte que la RĂ©publique Islamique exprime maintenant sa dĂ©sapprobation Ă  propos, non seulement du Cachemire et du CAA, mais aussi des Ă©meutes de Delhi qui ont fait une cinquantaine de morts en fĂ©vrier dernier, en majoritĂ© des musulmans. Le ministre iranien des affaires Ă©trangères a notamment demandĂ© Ă  l'Inde de mettre fin Ă  cette "violence organisĂ©e" et Ă  cette "brutalitĂ© insensĂ©e" - et de "respecter l'État de droit". Avant cela, l'Ayatollah Khamenei, guide suprĂŞme de l'Iran, avait manifestĂ© son irritation Ă  propos du Cachemire, en dĂ©clarant dans un tweet : "Nous attendons du gouvernement indien qu'il adopte une politique juste envers le noble peuple du Cachemire et qu'il empĂŞche l'oppression et l'intimidation des musulmans dans la rĂ©gion". Concernant le CAA et les Ă©meutes de Delhi, Ali Khamenei est allĂ© plus loin encore, en demandant au gouvernement indien de "s’opposer aux extrĂ©mistes hindous" et d'arrĂŞter le "massacre des musulmans", qui pourrait entraĂ®ner « l'isolement de l'Inde du monde de l'Islam".

Ce risque a été renforcé lorsque le ministère indonésien des Affaires étrangères a convoqué l'ambassadeur indien à Jakarta, dans le but de discuter des émeutes de Delhi. Or l’Inde accorde sans doute à l'Indonésie, une importance plus grande qu’à la Malaisie et la Turquie, dans le cadre du partenariat indo-pacifique que New Delhi cherche à promouvoir – avec d’autres pays de la région – pour contenir l'expansion chinoise en Asie.

En Asie du Sud mĂŞme, un pays musulman avec lesquels l'Inde entretenait des relations de plus en plus Ă©troites, le Bangladesh, a aussi fait part de son mĂ©contentement – certes en des termes mesurĂ©s. En dĂ©cembre dernier, les ministres des Affaires Ă©trangères et de l'intĂ©rieur du Bangladesh ont annulĂ© leur visite en Inde en raison de la situation dĂ©coulant de l'adoption du CAA par le Parlement, les Bangladais se sentant particulièrement visĂ©s par cette loi – Ă  juste titre Ă©tant donnĂ© l’ampleur des migrations en provenance de leur pays vers le Nord-Est de l’Inde. Sheikh Hasina a qualifiĂ© cette loi "d'inutile" en janvier. En Afghanistan, autre pays important dont les Ă©lites dirigeantes Ă©taient encore plus proches de l'Inde, des manifestants ont protestĂ© contre le CAA et les Ă©meutes de Delhi.

A l’inverse, l'Arabie saoudite et les EAU ont soulignĂ© que les questions incriminĂ©es notamment par la Turquie, l’Iran, la Malaisie – autant de rivaux des pays arabes pour le leadership du monde musulman - relevaient de la politique intĂ©rieure de l'Inde. Depuis 2015, et le refus du Pakistan d'aider Riyad militairement dans sa lutte contre les "suppĂ´ts" de l'Iran au YĂ©men, les Saoudiens et les Émiratis se sont Ă©loignĂ©s d’Islamabad et rapprochĂ©s de New Delhi. Ce changement s’explique aussi en partie par des considĂ©rations Ă©conomiques, comme en tĂ©moignent les Ă©normes investissements (dans le raffinage du pĂ©trole notamment) annoncĂ©s par le prince saoudien Mohammed Ben Salman lors de sa visite en Inde en 2019. A noter que suite Ă  l’arrĂŞt de ses importations de brut iranien, l’Inde s’est tournĂ©e vers l’Arabie saoudite qui est devenu son deuxième fournisseur, derrière l’Irak, en 2019.  

Plusieurs symboles ont illustré ce rapprochement : aux EAU, Narendra Modi a reçu l'Ordre de Zayed, la plus haute distinction civile du pays, après que le président des EAU ait été l'invité d'honneur de la fête de l'indépendance indienne en 2019. Mais au-delà des symboles, des développements significatifs ont eu lieu, comme les exercices navals conjoints entre l'Inde et l'Arabie saoudite qui a mentionné l'Inde comme l'un de ses huit partenaires stratégiques dans un document intitulé "Vision-2030". En parallèle, l'Inde a obtenu l'accès, à des fins militaires, au port de Duqm à Oman.

Cette situation reflète l’opposition croissante entre deux coalitions de pays musulmans : d’un cĂ´tĂ© celle soutenue par les Arabes, et de l’autre le "forum islamique mondial" parrainĂ© par la Turquie et la Malaisie.

Certes, le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l'Organisation de la ConfĂ©rence Islamique (OCI), un groupe traditionnellement dominĂ© par les pays arabes, s'est rendu au Pakistan en mars 2020, et a rappelĂ© que le Cachemire Ă©tait une des prioritĂ©s de l'organisation. Mais cette ingĂ©rence dans les affaires intĂ©rieures indiennes avait Ă©tĂ© contrebalancĂ©e par l'invitation faite Ă  l'Inde de participer Ă  la rĂ©union de l'OCI Ă  Abu Dhabi en mars 2019. Etre conviĂ©e Ă  cette rĂ©union, dont Sushma Swaraj (ancienne ministre des Affaires Ă©trangères indienne) Ă©tait l’invitĂ©e d’honneur, a constituĂ© un succès diplomatique pour l’Inde qui est candidate Ă  l'OCI depuis 1969... L’Arabie saoudite est apparue comme l’un des principaux soutiens de l’Inde au sein de l’organisation. Ce qu’a confirmĂ©, le 9 fĂ©vrier dernier, la rĂ©union des responsables de l'OCI Ă  Djeddah, oĂą l'Arabie saoudite s’est montrĂ©e rĂ©ticente Ă  accepter la demande du Pakistan de rĂ©unir le conseil des ministres des affaires Ă©trangères pour Ă©voquer Ă  nouveau la question du Cachemire. 

Ce dĂ©calage entre le soutien que le Pakistan a reçu de la Turquie, de la Malaisie et mĂŞme de l'Iran au sujet du Cachemire d’une part, et l'attitude très prudente de l'Arabie saoudite et des EAU d’autre part, pourrait ramener le Pakistan aux annĂ©es 1960, lorsque Islamabad Ă©tait proche des pays musulmans non arabes, dont la Turquie et l'Iran, avec lesquels le pays a finalement formĂ© l'Organisation de coopĂ©ration Ă©conomique. Au-delĂ , cette situation reflète l’opposition croissante entre deux coalitions de pays musulmans : d’un cĂ´tĂ© celle soutenue par les Arabes, et de l’autre le "forum islamique mondial" parrainĂ© par la Turquie et la Malaisie, dont le but est de crĂ©er une alternative Ă  l'OCI dominĂ©e par les Arabes – "forum" auquel Riyad a interdit Ă  Imran Khan (le premier ministre pakistanais) de participer lors de la rĂ©cente rĂ©union de Kuala Lumpur. 

Mais jusqu’oĂą l’Inde peut-elle compter sur la bienveillance des pays arabes ? Si le "forum" fait d’un sujet comme le Cachemire une prioritĂ©, l'OCI aura du mal Ă  ne pas prendre une position ferme sans courir le risque d’apparaĂ®tre en retrait sur un sujet encore cher au cĹ“ur du monde musulman. Au demeurant, Riyad a dĂ©jĂ  acceptĂ©, Ă  contrecĹ“ur, de convoquer une rĂ©union spĂ©ciale des ministres des affaires Ă©trangères de l'OCI consacrĂ©e au Cachemire. 

Au-delĂ , l’OCI est rĂ©cemment sortie de sa rĂ©serve vis-Ă -vis du sort fait aux musulmans indiens dans le contexte de la crise du Covid-19, et ce pour plusieurs raisons. Non seulement plusieurs mĂ©dias indiens ont accusĂ© des membres de cette minoritĂ© d’avoir propagĂ© l’épidĂ©mie en ne respectant pas les règles de confinement, mais des dĂ©putĂ©s du parti nationaliste au pouvoir, le BJP, ont appelĂ© au boycott des musulmans ou ont (re)tweetĂ© des messages de fort mauvais goĂ»t Ă  propos des femmes arabes, voire ont Ă©tabli une Ă©quation Ă  charge entre islam et terrorisme.  Le 19 avril dernier, dans ce contexte, l’OCI a condamnĂ© "l'implacable et vicieuse campagne #Islamophobe en #Inde qui blâme les musulmans pour la diffusion du #COVID-19 ainsi que leur mauvaise reprĂ©sentation dans les mĂ©dias qui incite Ă  la discrimination et Ă  la violence en toute impunitĂ©". Au mĂŞme moment, la princesse Hend Al Qassimi, membre de la famille royale des Émirats Arabes Unis (EAU), citant des tweets d'hindous vivant aux Émirats, dĂ©nonçait les accusations envers les musulmans de son pays.

L’avenir dira si le processus de clarification mentionnĂ© par le ministre indien des affaires Ă©trangères, S. Jaishankar, se poursuit dans le sens d’une polarisation du monde musulman confortant le rapprochement de New Delhi avec l’Arabie saoudite et les EAU, ou si ces deux derniers pays reviennent sur cette stratĂ©gie. Si tel devait ĂŞtre le cas, la condition des musulmans indiens ne serait bien sĂ»r pas le seul facteur explicatif. Le rapport Ă  la Chine, en qui l’Inde tend Ă  voir une menace et avec laquelle Riyad s’est dĂ©jĂ  beaucoup rapprochĂ©, serait une autre variable Ă  prendre en considĂ©ration, par exemple.      


Cet article a Ă©tĂ© initialement publiĂ© sur le site de The Indian Express et traduit avec leur aimable autorisation.

Copyright : PRAKASH SINGH / AFP

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