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Nouvelle-CalĂ©donie : le rĂ©fĂ©rendum ouvre la question chinoise

Nouvelle-Calédonie : le référendum ouvre la question chinoise
 François Godement
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Asie et États-Unis

On ne saurait trouver d’approche plus divergente de l’auto-détermination que celle de la France en Nouvelle-Calédonie avec celle de la Chine populaire. Et pourtant, il se trouve des commentateurs ou anthropologues qui évoquent dans les deux cas un même pouvoir centralisé et colonial, ou, qui comparent la situation des Ouïghours avec celle des peuples d’origine de l’archipel. Ce deux poids, deux mesures s’était trouvé à l’époque de la reprise par la France des essais nucléaires dans le Pacifique : Greenpeace, qui les contestait évidemment, restait muet sur les essais chinois et dispose aujourd’hui d’un bureau chinois qui louange l’engagement du président Xi Jinping en faveur du climat.

On rĂ©sumera la diffĂ©rence d’approche avec cette remarque : l’autodĂ©termination pour PĂ©kin, c’est le crime de sĂ©cession, une accusation qui est aussi bien portĂ©e contre tous ceux qui contestent la rĂ©glementation du pouvoir central, et qui est devenue un des objets de la loi nouvelle qui musèle Hong Kong et menace Taiwan. La France, elle, avec les accords de Matignon et de NoumĂ©a en 1998, a clos l’affrontement communautaire local en promettant un transfert d’une partie des compĂ©tences Ă©tatiques, y compris sur le plan Ă©conomique, et en organisant jusqu’à trois rĂ©fĂ©rendums successifs d’auto-dĂ©termination : pour rester française, la Nouvelle-CalĂ©donie doit voter jusqu’à trois fois oui ; un seul non suffit pour acquĂ©rir l’indĂ©pendance. Mieux, notre rĂ©publique jacobine et centralisĂ©e a exclu du vote pour ces rĂ©fĂ©rendums les citoyens arrivĂ©s après 1988 – Ă  peu près 13 % du corps Ă©lectoral : une mesure dĂ©licate au regard de notre Constitution, mais en phase avec la prioritĂ© gĂ©nĂ©ralement donnĂ©e dans tout l’espace mĂ©lanĂ©sien aux fils du sol par rapport aux nouveaux arrivants. La rupture avec un sombre passĂ© a Ă©tĂ© totale.

N’incriminons donc pas les accords de 1988 et 1998, qui ont été suivis d’un transfert économique sans précédent : le nickel est largement passé sous le contrôle de la Province du Nord, et son essor minier est devenu une ressource de premier plan, encore magnifiée par l’industrie des batteries. À la différence de la plupart des États îliens du Pacifique-Sud, la Nouvelle-Calédonie ne délivre plus de lucrative licence de pêche hauturière à des chalutiers étrangers, et l’éloignement de la métropole a favorisé l’essor d’une filière locale respectable.

MĂŞme après un rĂ©fĂ©rendum qui a mobilisĂ© 85 % des inscrits, l’incertitude domine. [...] Comme lors du vote de 2018, la part du oui Ă  l’indĂ©pendance est plus importante que prĂ©vu.

Les référendums sont observés sur place par l’ONU, par le Forum du Pacifique-Sud. Et l’antagonisme frontal a si bien reculé que les lignes de front se sont également dispersées : il y a ainsi plusieurs partis défendant le maintien dans la France et représentant peu ou prou la communauté caldoche et quelques minorités asiatiques ; il y a également plusieurs partis défendant l’option de l’indépendance et représentant largement les composantes du peuple kanak.

Et pourtant, mĂŞme après un rĂ©fĂ©rendum qui a mobilisĂ© 85 % des inscrits, l’incertitude domine. D’abord, parce que comme lors du vote de 2018, la part du oui Ă  l’indĂ©pendance est plus importante que prĂ©vu, et augmente mĂŞme en 2020. La fracture territoriale reste immense, et la plus grande mobilisation des Ă©lecteurs de la province des Ă®les LoyautĂ©, qui ne sont pas aussi acquis au FNLKS, ne les empĂŞche pas de choisir massivement l’indĂ©pendance.

La vie politique est un combat, souvent imprĂ©visible. S’il est Ă©vident qu’un troisième rĂ©fĂ©rendum sera demandĂ© et organisĂ© Ă  partir de la fin 2022, que peut-on prĂ©voir ?

D’abord, qu’en phase avec le reste du Pacifique Sud et de l’évolution globale au dĂ©triment des États-nation (sauf en Chine…), le rĂ©flexe identitaire accentuera la marche vers le vote indĂ©pendantiste : d’autant que la conjoncture minière liĂ©e Ă  la crise du Covid va diminuer l’essor Ă©conomique, et que les inĂ©galitĂ©s communautaires, notamment en matière d’accès Ă  l’éducation, tardent Ă  se rĂ©duire. En cette pĂ©riode de dĂ©ficit public massif, il faudra beaucoup de volontĂ© Ă  l'État français pour tenir le cap des subventions.

Ensuite, que la Chine jouera un jeu plus direct dans cette évolution. Son implication régionale n’est pas nouvelle, et a toujours tenu à la rivalité avec Taiwan et la pêche aux voix à l’ONU. Mais aujourd’hui, les percées stratégiques de la marine chinoise et la projection économique des entreprises chinoises transforment cet espace régional. Vanuatu, les îles Salomon, sont sous influence et parfois déchirées par les groupes de pression prochinois et ceux qui leur résistent. Or, la Nouvelle-Calédonie est le territoire le plus riche de la région en ressources naturelles dont a besoin la Chine : nickel et pêche.

La Nouvelle-CalĂ©donie est le territoire le plus riche de la rĂ©gion en ressources naturelles dont a besoin la Chine : nickel et pĂŞche.

DĂ©cidĂ©s dans un contexte historique entièrement diffĂ©rent, les trois rĂ©fĂ©rendums successifs d’auto-dĂ©termination, un cas unique au monde, peuvent se rĂ©vĂ©ler une mĂ©canique infernale. N’ayons pas de doute, ils auront lieu. L’enjeu des deux prochaines annĂ©es, c’est de poursuivre aussi vite que possible le transfert effectif des compĂ©tences Ă©tatiques, mais aussi contribue Ă  alerter militants et reprĂ©sentants du peuple Kanak de ce que signifierait une dĂ©pendance Ă  la Chine – encore vue localement comme une opportunitĂ© Ă©conomique : corruption des Ă©lites autour des enjeux miniers et de pĂŞche, notamment avec une Zone Ă©conomique exclusive indĂ©fendable en pratique ; entrĂ©e du nouvel État dans une rivalitĂ© stratĂ©gique qui s’accentue Ă  travers toute la rĂ©gion. Quant Ă  la communautĂ© caldoche, elle doit bien se rendre compte qu’au-delĂ  de quelques gains d’affaires Ă  court terme, elle sortira perdante d’une telle Ă©volution : l’amĂ©lioration du rapport entre communautĂ©s est la seule voie d’avenir pour elle.

Ce sera un miracle si la balance effective des avantages et des inconvénients de l’appartenance française équilibre le mirage chinois. Travaillons à améliorer cette balance.

 

 

Copyright : Ludovic MARIN / AFP

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