Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne
Imprimer
PARTAGER

Municipales 2020 : vers une recomposition politique locale ?

Trois questions à Bruno Cautrès

Municipales 2020 : vers une recomposition politique locale ?
 Bruno Cautrès
Expert Associé - Sociologie politique et Institutions

Depuis les élections municipales de 2014, le paysage politique français a connu une recomposition inédite, notamment avec l’éclatement du bipartisme, l’apparition de LREM et l'arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir. Alors que les élections municipales se tiendront dans quelques semaines, que sont devenus les électeurs de 2014 à l’aune de ces bouleversements ? Décryptage par Bruno Cautrès, chercheur au CNRS et au CEVIPOF, et contributeur au Baromètre des Territoires 2019 de l’Institut Montaigne.

Les élections municipales se caractérisent par une grande dispersion des candidatures et la fin (apparente) du bipartisme. Ce qui s'observe au niveau des organisations partisanes se retrouve-t-il au niveau des électeurs ?

Les élections municipales de 2020 vont enregistrer une partie des évolutions du paysage politique national. Elles ne peuvent pas être totalement détachées des évolutions qui se sont développées depuis l’élection présidentielle de 2017. Les grandes forces politiques historiques bousculées par le résultat des élections présidentielles et législatives de 2017 ne s’en sont toujours pas remises en termes de stratégie politique ou de stratégies d’alliance mais aussi en termes d’offre programmatique. Les élections municipales vont porter en partie la trace de ces transformations du système politique et des réalignements électoraux qui s’en sont suivi.

Cependant, cet impact du séisme de 2017 va être atténué et filtré par les particularités locales des élections municipales. Dans les 35 000 communes de France, les municipales sont des élections où régulièrement, le vote ne répond qu’en partie à la proximité partisane des électeurs. L’ancrage et l’ancienneté du maire sortant, son bilan et le nombre de ses réalisations, jouent un rôle important au moment de la campagne électorale. Tout un ensemble de particularités locales font des élections municipales des élections à deux niveaux plus ou moins bien emboîtés : elles enregistrent des tendances nationales tout en conservant une importante dimension locale.

L’ancrage et l’ancienneté du maire sortant, son bilan et le nombre de ses réalisations, jouent un rôle important au moment de la campagne électorale.

Il ne faut d’ailleurs pas oublier qu’une très large majorité des communes françaises sont de petite taille (moins de 3 500 habitants), ce qui accentue cette dualité et la tire du côté local. Il n’est pas rare que des électeurs votent pour le maire sortant indépendamment de son affiliation politique, mais en prenant en considération son bilan et ses réalisations. Dans les petites communes, la dimension de proximité spatiale et sociale avec le maire ou avec une liste de candidats peut également jouer : on connaît parfois le maire ou tel candidat personnellement.

Cette dimension locale et de proximité constitue un premier filtre aux éventuelles dynamiques nationales des élections municipales. Le bilan du maire et de la majorité sortante qui se représente, constitue à cet égard un élément essentiel de la campagne municipale. Les maires en poste bénéficient d’une prime de légitimité que leur accordent leurs électeurs s'ils ont fait preuve durant leur mandat d’une bonne gestion des dossiers locaux. Ce coefficient de "bonus" joue dans les votes des citoyens, on l’appelle souvent "la prime au sortant". Ce coefficient est particulièrement fort quand le maire n’a fait qu’un seul mandat ; il s’atténue au bout du 3e ou 4e mandat.

Pour les municipales de 2020, l’une des grandes questions sera de savoir quelle est l’importance de ce facteur d’impact habituellement observĂ© dans les Ă©lections locales : ce coefficient de bonus va-t-il jouer autant qu’avant ? Le rendement sera-t-il habituel ou euphĂ©misĂ© compte tenu des changements dans le système partisan et compte tenu de l’état de l’opinion ? Dans certaines villes, les logiques de soutien entre les listes des partis LR et LREM, ou alors leur concurrence, pourraient modifier et complexifier ce coefficient.
 
Cette question est centrale pour les Ă©lections de 2020. En effet, lors des Ă©lections municipales de 2014, l’UMP (devenue Les RĂ©publicains) avait gagnĂ© de nombreuses communes (plus de 160 villes de plus de 9 000 habitants) et de très nombreux nouveaux (et souvent jeunes) Ă©lus rĂ©publicains sont entrĂ©s en fonction. Dans ces communes, on devrait normalement s’attendre Ă  ce que le maire sortant l’emporte. Mais cela ne sera pas aussi simple partout compte tenu des interactions dont nous avons parlĂ© avec la recomposition en cours du paysage politique. Normalement, en effet, un Ă©lu qui n’a fait qu’un seul mandat ne peut ĂŞtre sanctionnĂ© que dans certains cas : un contexte politique particulier, un bilan très dĂ©cevant, un scandale municipal ou encore une vague politique nationale (un effet de swing Ă©lectoral qui se rĂ©percute partout par exemple) peuvent potentiellement mettre Ă  zĂ©ro l’effet "prime au sortant". Mais cela est assez rare. En 2020, nous ne sommes pas, par exemple, dans un contexte de fort "swing Ă©lectoral". On peut donc s’attendre Ă  un maintien des positions de 2014 suivant la logique du coefficient modĂ©rateur. Ce coefficient pourrait nĂ©anmoins voir sa valeur rĂ©duite car les forces politiques qui incarnent l’opposition ont du mal Ă  capitaliser sur l’impopularitĂ© de la majoritĂ© ou de l’exĂ©cutif. Par ailleurs, nous aurons de nombreux cas de figure pour lesquels la lecture des rĂ©sultats sera dĂ©licate compte tenu des diffĂ©rents scĂ©narios d’alliance et de soutien Ă©lectoral dans lesquels s’est engagĂ© le parti prĂ©sidentiel.

Que sont devenus les Ă©lecteurs de 2014 ?

J’ai récemment décrypté pour le Journal Du Dimanche une étude qui observe l'évolution politique des électeurs de 2014 et leurs évolutions électorales entre 2014 et 2019 (aux élections européennes). À partir des statistiques électorales, l'étude a inséré les résultats des élections municipales de 2014 dans ceux des élections européennes de mai 2019 pour analyser, au niveau des communes, le comportement des électeurs sur ces cinq dernières années. Les résultats de cette étude illustrent des dynamiques électorales en France que nous pourrons probablement retrouver lors des municipales 2020.

Une première dynamique qui se dégage de cette étude est la montée du vote écologiste à gauche. L'étude révèle que dans les grandes villes conquises par la gauche en 2014, le vote en faveur d’EELV lors des élections européennes de 2019 s’exprime de manière importante. Ce glissement vers les Verts est notamment porté par les électeurs de centre gauche. Dans les bastions socialistes, cette percée écologiste entraîne une forte concurrence entre socialistes et verts. Les dynamiques qui s’exprimeront entre écologistes et socialistes dans les bastions de la gauche vont dire des choses essentielles sur la recomposition en cours à gauche.

Une partie du mécontentement des électeurs envers Emmanuel Macron s’est déjà exprimée lors des élections européennes de 2019.

Cette Ă©tude met en lumière une deuxième tendance : le dĂ©placement, dans les grandes villes de droite, du vote de droite et centre-droit vers LREM. On observe très nettement le transfert des voix des partis UMP et UDI de 2014 vers LREM aux europĂ©ennes de 2019. Cependant, cette tendance ne peut pas ĂŞtre totalement appliquĂ©e aux municipales 2020 Ă  cause du filtre dont bĂ©nĂ©ficie le maire sortant, mentionnĂ© plus haut.

La troisième tendance qui s’exprime est la très forte loyautĂ© de l'Ă©lectorat du Rassemblement National envers leur parti. Les Ă©lecteurs frontistes constituent la base Ă©lectorale la plus fidèle Ă  leur parti, et dans des proportions nettement plus Ă©levĂ©es. En effet, le RN est le seul Ă  ne pas avoir subi de vrai choc liĂ© Ă  2017, ni de changements internes aussi profonds que les autres partis "historiques". Ă€ travers les Ă©lections locales, le parti d'extrĂŞme droite Ă©volue vers une logique de fidĂ©lisation de son Ă©lectorat : leur objectif est sans doute de conquĂ©rir de nouvelles villes (ce qui semble un pari possible pour le RN) mais plus encore de conquĂ©rir des Ă©lecteurs plutĂ´t que des villes. La fidĂ©lisation partisane des Ă©lecteurs RN est forte et tout Ă©lecteur conquis peut potentiellement devenir un Ă©lecteur fidèle. Grâce au soutien important des Ă©lecteurs Ă  leur parti, le RN bĂ©nĂ©ficie d’un ancrage local nettement plus important qu’il y a dix ou quinze ans. Il ne faudra pas oublier, en analysant les rĂ©sultats, que le RN a adoptĂ© une stratĂ©gie de conquĂŞte principalement concentrĂ©e dans les dĂ©partements oĂą le RN obtient de bons scores. L’offre Ă©lectorale RN ne sera pas prĂ©sente partout, mais lĂ  oĂą elle est habituellement forte, elle sera sans doute forte Ă  nouveau.

On peut, finalement, se demander si la dimension de "vote sanction" contre Emmanuel Macron sera dominante lors de ces élections municipales. Une partie du mécontentement des électeurs envers Emmanuel Macron s’est déjà exprimée lors des élections européennes de 2019. Mais l’impopularité actuelle de l’exécutif et le contexte social tendu peuvent néanmoins continuer d’alimenter le "vote sanction". Le niveau de mobilisation électorale et les motivations de vote seront à analyser avec attention.

Existe-t-il des particularitĂ©s locales, des diffĂ©rences entre petites et grandes villes ?

Oui, il existe plusieurs diffĂ©rences dans les dynamiques Ă©lectorales au niveau municipal entre les petites et grandes villes françaises. La première grande diffĂ©rence est le niveau d'abstention, plus Ă©levĂ© dans les grandes communes. En effet, l'Ă©lectorat rĂ©pond Ă  des logiques socio-politiques, mais les Ă©lections municipales s’inscrivent dans une logique territoriale et anthropologique particulière : les Ă©lecteurs ayant un capital social et un ancrage territorial fort au sein de leur commune sont plus participationnistes. Au contraire, dans les grands centres urbains, la population est plus jeune, moins stabilisĂ©e professionnellement et territorialement. Souvent de passage, ces jeunes choisissent de rester Ă©lecteurs dans leur commune d’origine. Les grandes villes sont donc marquĂ©es par un abstentionnisme plus important.

Les électeurs ayant un capital social et un ancrage territorial fort au sein de leur commune sont plus participationnistes.

Au niveau de la proximité partisane des électeurs, on observe une deuxième différence entre petites et grandes villes. Le scrutin d’une élection municipale dans les grandes villes suit davantage les logiques d’appartenance politiques et partisanes. Dans les petites communes de 3 500 habitants ou moins, la dimension micro-locale prend une place beaucoup plus forte.

Les dossiers municipaux sont à portée de main des habitants, qui sont en mesure d'évaluer leur implantation et leur gestion. Le vote de ces électeurs est donc plus orienté par les dimensions locales que leur affiliation partisane.

Par ailleurs, dans toutes les communes (et plus encore les villes moyennes ou les petites communes), les Ă©lections municipales sont en partie "emboĂ®tĂ©es" dans les autres Ă©chelons du "millefeuille territorial" français : sur le mĂŞme territoire que la commune, ou sur une partie de celui-ci, d’autres Ă©lus existent, par exemple les dĂ©putĂ©s, sĂ©nateurs, conseillers dĂ©partementaux. L’anciennetĂ©, l’ancrage, la visibilitĂ© de ces autres Ă©lus peuvent venir consolider ou au contraire rendre la tâche plus complexe pour les candidats aux Ă©lections municipales.

Enfin, les Ă©lections locales restent marquĂ©es, dans les petites communes en particulier, par l’influence de rĂ©seaux familiaux. Les Ă©lections municipales peuvent avoir une dimension très "anthropologique" Ă  cet Ă©gard : on observe parfois des listes avec des candidats homonymes, liĂ©s par un capital social et familial. Cette stratĂ©gie a Ă©tĂ© utilisĂ©e par le RN (ex FN) en 2008 ou 2014. Dans les grandes communes, les accords entre partis politiques sont une dimension plus importante de la composition des listes de candidats.

 

bdp.jpg

 

Copyright : JEFF PACHOUD / AFP

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne