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MobilitĂ©(s) : quelles trajectoires pour demain ?

Mobilité(s) : quelles trajectoires pour demain ?
 Marin Gillot
Auteur
Ancien chargé d’études

Pas de dĂ©flagration mĂ©diatique Ă  la suite de la rĂ©cente annonce de l’Organisation mĂ©tĂ©orologique mondiale : les sept dernières annĂ©es ont Ă©tĂ© les plus chaudes jamais enregistrĂ©es, dans une indiffĂ©rence relativement gĂ©nĂ©rale. Face Ă  l’urgence climatique Ă  l’origine de ces dĂ©règlements, les candidats Ă  l’élection prĂ©sidentielle se contentent pour l’instant d’aborder (timidement) les enjeux Ă©nergĂ©tiques, sans toucher aux sujets de mobilitĂ©, pourtant dĂ©terminants pour nos concitoyens. Quelques semaines après la publication du rapport de l’Institut Montaigne intitulĂ© Transports du quotidien : en route vers le sans carbone !, la parution de l’enquĂŞte MobilitĂ© des personnes rĂ©alisĂ©e entre 2018 et 2019 par l’Insee ne souligne aucun changement de paradigme dĂ©cennal en matière de mobilitĂ© et invite Ă  engager une politique proactive de transformation sur ce sujet. 

En décembre dernier, l’Insee publiait pour la quatrième fois une vaste enquête sur la mobilité de nos concitoyens dans l’Hexagone. Au total, ce sont quelque 20 000 ménages de France métropolitaine qui ont été interrogés entre mai 2018 et avril 2019. Si les résultats de cette grande enquête, réalisée tous les dix ans, ne permettent pas de rendre compte de l’impact de la pandémie de Covid-19 sur les déplacements des Français, ils fournissent tout de même un vaste état des lieux de l’évolution des mobilités à travers le territoire. Bien loin d’être superflue, cette photographie est nécessaire, en cela qu’elle permet de comprendre le lien qui unit mobilité du quotidien et usage de la voiture en France. Ce constat est confirmé par de récentes études, qui soulignent la place prépondérante occupée par le transport dans l’empreinte carbone moyenne des Français. Plus particulièrement, selon Carbone 4, l’utilisation de la voiture représentait le premier poste d’émission moyen des citoyens en 2019. Pour faire face à la crise climatique annoncée, il convient donc d’encourager une modification profonde et durable des habitudes de mobilité des Français.
 
Face Ă  ce constat, l’Institut Montaigne publiait au mois de dĂ©cembre une Ă©tude ambitieuse arguant de la nĂ©cessitĂ© de dĂ©carboner les mobilitĂ©s dĂ®tes "du quotidien". Ă€ l’origine de 31 % des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre (GES) françaises, le secteur des transports est aujourd’hui le premier poste d’émissions en France. C’est aussi le seul qui n'a pas rĂ©duit ses Ă©missions depuis 1990. Le poids dĂ©mesurĂ© occupĂ© par le transport routier, responsable de 94 % de ces Ă©missions, souligne le rĂ´le des mobilitĂ©s quotidiennes dans la hausse continue des Ă©missions du secteur au cours des trente dernières annĂ©es. Pour initier avec succès un processus de dĂ©carbonation dans le secteur des transports, il convient donc d’accompagner les citoyens dans la diversitĂ© de leurs habitudes et de nos territoires. C’est dans cette optique que l’étude de l’Institut Montaigne mettait en avant une sĂ©rie de 12 recommandations pour permettre de modifier durablement les habitudes de mobilitĂ© des Français. Les conclusions de l’enquĂŞte MobilitĂ© des personnes confirment largement les diagnostics dressĂ©s dans le cadre de ce travail, en illustrant l’absence de changement de paradigme dans le secteur des mobilitĂ©s au cours de la dĂ©cennie Ă©coulĂ©e et la pluralitĂ© des mobilitĂ©s Ă  l'Ĺ“uvre sur le territoire national. 

En voiture ?

L’adoption par la Commission europĂ©enne du paquet lĂ©gislatif "Fit for 55", qui prĂ©voit notamment l’interdiction progressive de vente des voitures thermiques Ă  partir de 2035, est vouĂ©e Ă  accĂ©lĂ©rer la dĂ©carbonation du transport routier. Pourtant, les Français restent aujourd'hui largement dĂ©pendants de leurs voitures. En 2017, un sondage pilotĂ© par l’Institut Montaigne, avec Kantar-TNS Sofres, indiquait que les Français Ă©taient seulement 1 % Ă  envisager de se sĂ©parer de leurs vĂ©hicules sans le remplacer. En 2019, une autre Ă©tude d’opinion rĂ©vĂ©lait que 87 % de nos concitoyens utilisaient leurs voitures Ă  l’occasion d’au moins un dĂ©placement quotidien. Et pour cause, la route est vectrice de liens, aussi bien sociaux et Ă©conomiques que culturels. L’étude menĂ©e par l’Insee confirme cette prĂ©gnance de la voiture dans notre quotidien, l’automobile restant le mode de transport le plus utilisĂ© aujourd’hui, et de loin. En outre, si en 2019 62,8 % des trajets ont Ă©tĂ© effectuĂ©s en voiture contre 64,8 % en 2008, il s’agit en fait d’une dynamique en trompe-l'Ĺ“il. Dans le mĂŞme temps, la distance parcourue en voiture a continuĂ© Ă  augmenter. En effet, un dĂ©placement en voiture durait en moyenne 19 minutes en 2019, soit 3 minutes de plus qu’en 2008. Les trajets effectuĂ©s en voiture, certes moins frĂ©quents, sont donc plus longs qu’il y a une dizaine d’annĂ©es.

Le passage au tout Ă©lectrique engagĂ© Ă  l’échelle europĂ©enne devra porter l’impĂ©ratif d’un accès de tous les Français Ă  des moyens de recharge. 

Face Ă  cette primautĂ© de la voiture dans nos dĂ©placements du quotidien, le passage au tout Ă©lectrique engagĂ© Ă  l’échelle europĂ©enne devra porter l’impĂ©ratif d’un accès de tous les Français Ă  des moyens de recharge. Ă€ ce titre, la proposition 12 du rapport Transports du quotidien : en route vers le sans carbone ! enjoignait la simplification de l’équipement en infrastructures de recharge de trois zones blanches prioritaires sur le territoire national. 

Ces zones blanches, identifiĂ©es comme Ă©tant les parkings des immeubles rĂ©sidentiels collectifs, les stations-services sur autoroute et les parkings publics souterrains, souffrent souvent d’un dĂ©ficit d’infrastructures pour des raisons Ă©conomiques ou rĂ©glementaires. Ă€ l’heure oĂą les ventes de voitures Ă©lectriques dĂ©passent pour la première fois les ventes de voitures diesel en Europe, cette recommandation doit permettre de mailler le territoire adĂ©quatement pour ne pas freiner la pĂ©nĂ©tration du marchĂ© par le vĂ©hicule Ă©lectrique et rĂ©pondre Ă  la hausse de la demande pressentie pour les annĂ©es Ă  venir. Elle vise ainsi Ă  favoriser et accompagner une transformation profonde des habitudes de mobilitĂ©. 

L’enquĂŞte MobilitĂ© des personnes fait apparaĂ®tre une autre fracture dans l’utilisation de la voiture, cette fois d’ordre Ă©conomique. En particulier, et comme c’était dĂ©jĂ  le cas en 2008, le taux de motorisation des mĂ©nages des dĂ©ciles supĂ©rieurs est environ deux fois plus Ă©levĂ© que celui des mĂ©nages du premier dĂ©cile. Cette motorisation est pourtant encore rarement Ă©lectrique, et ce mĂŞme chez les mĂ©nages les plus aisĂ©s. Notre Ă©tude illustre ce phĂ©nomène en suivant la famille fictive des Bouvier qui habite MĂ©troville, un hypercentre urbain densĂ©ment peuplĂ©. Comme dans l'agglomĂ©ration parisienne, dont les habitants sont ceux qui se dĂ©placent le plus quotidiennement, Guillaume et Pablo utilisent plusieurs modes de transport. Leur volontĂ© de passage Ă  l’électrique pour certains trajets sporadiques se heurte Ă  la complexitĂ© d’installation de bornes de recharge Ă©lectrique dans leur immeuble. 

Dès lors, il convient de simplifier les démarches liées à l’installation et au financement de la "colonne horizontale", l’infrastructure de raccordement commune à l’immeuble. En particulier, le rapport propose d’accompagner davantage, par des tiers-financeurs publics, les opérateurs privés qui gèrent aujourd’hui des réseaux de recharge privés sur abonnement dans les copropriétés, ou de laisser le financement de l’installation de l’infrastructure commune au gestionnaire de réseau de distribution d’électricité. L’idée est évidemment de supprimer les contraintes inutiles qui freinent aujourd’hui le passage à l’électrique même chez les ménages les plus riches.

L’idée est évidemment de supprimer les contraintes inutiles qui freinent aujourd’hui le passage à l’électrique.

En outre, la dĂ©pendance Ă  la voiture est Ă©videmment plus prĂ©gnante hors des grandes agglomĂ©rations. Si en 2019 la voiture Ă©tait le mode de transport privilĂ©giĂ© dans 79,5 % des cas en milieu rural, cela concernait 73,2 % des dĂ©placements dans les agglomĂ©rations de moins de 20 000 habitants, 58,5 % dans celles qui comptaient entre 100 000 et 2 millions d’habitants et 33,3 % dans l’agglomĂ©ration parisienne. Dans cette dernière, le net recul de la part modale de la voiture au cours des dix dernières annĂ©es s’est accompagnĂ© d’un essor de l’usage des transports en commun. Cette fragmentation territoriale, bien identifiĂ©e par le rapport de l’Institut Montaigne, Ă©tait au centre des propositions 7 et 10. La première d’entre elles soulignait la nĂ©cessitĂ© de dĂ©velopper des pĂ´les d’échanges multimodaux routiers afin de favoriser l’intermodalitĂ© et l’utilisation des transports en commun. La seconde insistait quant Ă  elle sur la nĂ©cessitĂ© d’accompagner le dĂ©veloppement de solutions de covoiturage dans les zones oĂą les transports publics pâtissent toujours d’un manque de dĂ©veloppement. Ces mesures doivent, Ă  terme, encourager un partage plus efficace des infrastructures publiques sur le territoire. 

Quatres roues plutĂ´t que deux

Le premier enseignement de l’étude menĂ©e par l’Insee en matière d’utilisation des vĂ©los n’en est pas un, s’agissant du constat de l’absence de corrĂ©lation entre niveau de revenu et pratique du vĂ©lo. Parmi les catĂ©gories socio-professionnelles empruntant le plus ce mode de transport, on retrouve pĂŞle-mĂŞle les "cadres et professions intellectuelles supĂ©rieures", les "chĂ´meurs" ou encore les "Ă©tudiants". Les 10 % des mĂ©nages les plus riches se dĂ©placent d’ailleurs moins Ă  vĂ©lo que la moyenne des Français. Reste qu’à l’échelle nationale, la part modale occupĂ©e par le vĂ©lo n’a pas profondĂ©ment Ă©voluĂ©e depuis 2008, et que celle-ci reste faible. Ce mode de transport ne reprĂ©sentait que 2,7 % des dĂ©placements en 2019. Ă€ titre de comparaison, c’était 9,1 % pour les transports en commun et près de 24 % pour la marche Ă  pied, Ă©rigĂ©e en second mode de transport le plus utilisĂ© par les Français. Si l’impact du plan VĂ©lo, dĂ©taillĂ© par le gouvernement dès 2018 et renforcĂ© dans les annĂ©es suivantes, n’est pas mesurĂ© par l’enquĂŞte de l’Insee, il apparaĂ®t peu probable qu’il ait permis une remise en question de ces Ă©quilibres profondĂ©ment ancrĂ©s dans les habitudes de mobilitĂ© des Français. Pourquoi alors cette pratique reste-t-elle boudĂ©e de nos concitoyens ? 

Les Français sont largement favorables à la promotion du vélo comme alternative à la voiture, au moins dans les grandes agglomérations.

Pour notre famille fictive des Bouvier, comme pour de nombreux mĂ©tropolitains Ă  travers la France, on retrouve la problĂ©matique de sĂ©curitĂ©, l’absence de parcours cyclables aussi longs que sĂ©curisĂ©s se faisant sentir. Chaque annĂ©e, environ 150 Français meurent Ă  vĂ©lo, moyen de transport dont la pratique se trouve de fait entachĂ©e par une image de vulnĂ©rabilitĂ©. Pourtant, les Français sont largement favorables Ă  la promotion du vĂ©lo comme alternative Ă  la voiture, au moins dans les grandes agglomĂ©rations. 

Ils Ă©taient mĂŞme 79 % Ă  affirmer que le vĂ©lo devait ĂŞtre promu pour "agir sur l’environnement" en 2020. Pour sĂ©curiser l’utilisation des deux-roues, la proposition 5 du rapport Transports du quotidien : en route vers le sans carbone ! proposait de rééquilibrer les usages de l’espace public routier et urbain en faveur des modes de transports Ă  meilleure efficience. Cela passera notamment par la mise en place de voies rĂ©servĂ©es, Ă  l’instar des quelque 1 000 kilomètres de pistes cyclables dĂ©veloppĂ©es pendant la pĂ©riode du confinement en France.

Reste Ă  s’assurer que ces voies rĂ©servĂ©es participent Ă  la fluidification du transport en toute sĂ»retĂ© et dans le temps. C’est l’objet de la sixième proposition de notre rapport, qui avance le besoin de dĂ©velopper un guide d’amĂ©nagement cyclable harmonisĂ© Ă  destination des Ă©lus et des collectivitĂ©s. Au-delĂ  de la sĂ©curisation des voies cyclables, ce guide doit encourager le dynamisme des collectivitĂ©s territoriales sur la question, Ă  l’heure oĂą 42 % des Français utilisent encore la voiture pour se rendre sur un lieu de travail situĂ© Ă  moins d’un kilomètre de leur domicile. Si le recours au vĂ©lo a connu une progression de 25 % en 2020 Ă  la faveur de la pandĂ©mie de Covid-19, les propositions de l’Institut Montaigne visent Ă  pĂ©renniser cette expansion, pour faire du vĂ©lo un outil de dĂ©placement tout autant que de loisir quand cela est envisageable. L’impact de cette proposition est, de surcroĂ®t, loin d’être nĂ©gligeable, la mise en place de cette proposition devant permettre d’éviter d’émettre entre 1 et 3 mĂ©gatonnes de CO2e Ă  l’horizon 2030. 

D’autres leviers encore trop peu exploités

Le tableau dĂ©peint par l’enquĂŞte 2019 MobilitĂ© des personnes n’est pas fondamentalement diffĂ©rent de celui de 2008, Ă  cela près qu’il semble signaler certains frĂ©missements en matière de mobilitĂ© encore renforcĂ©s par la crise sanitaire. S’il apparaĂ®t que la voiture connaĂ®t un lĂ©ger dĂ©crochage chez les 10 % des mĂ©nages les plus riches, cette tendance reste Ă  confirmer. 

Par ailleurs, il convient d’encourager la transformation des mobilitĂ©s au-delĂ  des frontières de ce dĂ©cile, et c’est prĂ©cisĂ©ment l’objet des cinq mesures avancĂ©es par l’Institut Montaigne en matière de partage des infrastructures publiques, d’accompagnement des autoritĂ©s organisatrices de mobilitĂ©s dans le pilotage de ces transformations et d’élimination des zones blanches prioritaires pour les infrastructures de recharge. Pour maximiser l’impact de ces mesures, il convient aussi de travailler de façon plus intelligente avec les entreprises, qui doivent pouvoir proposer un forfait mobilitĂ© simplifiĂ© et se voir encouragĂ©es Ă  dĂ©velopper des plans inter-entreprises. 

Il convient de travailler avec les entreprises, qui doivent pouvoir proposer un forfait mobilité simplifié et se voir encouragées à développer des plans inter-entreprises.

Un travail proactif de la part des collectivitĂ©s locales et des entreprises sera seul Ă  mĂŞme de faire Ă©voluer la mobilitĂ© individuelle de nos concitoyens, qui reste encore largement dĂ©pendante de la voiture diesel. Prises ensembles et couplĂ©es Ă  une politique vigoureuse en faveur d’une transformation de la logistique urbaine, ces mesures peuvent avoir un fort impact sur la rĂ©duction des nos Ă©missions de GES Ă  l’échelle nationale. Plus particulièrement, l’application des 12 propositions issues du rapport de l’Institut Montaigne pourrait permettre de prĂ©venir l’émission de près de 25,2 mĂ©gatonnes de CO2e avant 2030. Ce n’est Ă©videmment pas assez pour permettre Ă  notre pays de respecter ses engagements et d’atteindre la neutralitĂ© carbone Ă  l’horizon 2050. En revanche, cela peut permettre d’inscrire le secteur des transports dans une trajectoire vertueuse pour lui permettre de respecter son budget carbone tel que fixĂ© par la StratĂ©gie Nationale Bas-Carbone (SNBC). De surcroĂ®t, cette sĂ©rie de mesures s’ancre dans l’accompagnement plutĂ´t que dans la contrainte, et devrait ĂŞtre largement plĂ©biscitĂ©e par les Français. Après tout, l’objectif est bien d’accompagner chacune et chacun dans la transformation de ses habitudes, pour atteindre collectivement l’ambitieux objectif de neutralitĂ© carbone Ă  l’horizon 2050. 

 

Copyright : Ludovic MARIN / AFP

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