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26/06/2018
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Migrations : Ă  propos du "plan" italien

Migrations : Ă  propos du
 Thierry Pech
Auteur
Directeur général de Terra Nova

Ă€ l’occasion du mini-sommet europĂ©en informel de ce dimanche 24 juin Ă  Bruxelles sur la politique migratoire, l’Italie fut l’un des rares pays Ă  dĂ©poser et Ă  rendre public un document de rĂ©flexions et propositions. Thierry Pech, directeur gĂ©nĂ©ral de Terra Nova et co-prĂ©sident de notre groupe de travail sur la politique migratoire europĂ©enne, nous livre ici son analyse des propositions italiennes. 

Ce document prĂ©sente plusieurs pistes qui mĂ©ritent toute notre attention. 

  1. Tout d’abord, par sa volontĂ© d’être constructif, le "plan" italien tranche avec les provocations de l’actuel ministre de l’IntĂ©rieur, Matteo Salvini. Rome y reconnaĂ®t la nĂ©cessitĂ© d'une "approche intĂ©grĂ©e Ă  plusieurs niveaux", qui permette de "passer de la gestion des urgences Ă  la gestion structurelle du phĂ©nomène migratoire". On relèvera Ă©galement le coup de chapeau implicite au gouvernement sortant de Gentiloni puisque la nouvelle majoritĂ© se fĂ©licite des accords passĂ©s avec la Libye et le Niger, qui auraient conduit Ă  une "rĂ©duction de 80 %" des dĂ©parts ces deux dernières annĂ©es…
     
  2. La proposition de Rome repose sur une hiĂ©rarchisation des problèmes qui accorde une forte prioritĂ© Ă  la problĂ©matique des entrĂ©es (rĂ©gulation en amont) par rapport aux problĂ©matiques aval (traitement des dossiers, mouvements secondaires et solidaritĂ© entre EuropĂ©ens). Le raisonnement est simple : si l’on rĂ©duit le nombre d'entrants, on rĂ©duit les mouvements secondaires, et donc les disputes entre Etats membres... Le problème des mouvements secondaires constitue une question de "bout de chaĂ®ne" pour Rome. L’Italie n’ignore pas que ce problème est au cĹ“ur de la controverse politique en Allemagne et dans quelques autres pays europĂ©ens, mais elle fait le pari qu’il ne peut ĂŞtre rĂ©solu que si les problèmes amont sont correctement gĂ©rĂ©s.
     
  3. Par ailleurs, le document italien souligne avec force l’accumulation des responsabilités qui incombent aux pays frontières de l’Union européenne (UE) du fait de l’addition des contraintes juridiques. Un processus qui peut se résumer en quatre étapes : 1) le droit international commande à ces pays de sauver les naufragés en mer en leur ouvrant leurs ports, 2) mais, ayant ouvert leurs ports, ces pays doivent ensuite, au titre de la Convention de Genève, examiner les demandes d’asile éventuelles des intéressés, 3) étant par ailleurs pays de première entrée dans l'UE au regard du règlement de Dublin, ils ne peuvent reporter sur un autre Etat membre le soin d’examiner ces demandes et doivent aussi accueillir, au moins en théorie, ceux que pourraient leur retourner les autres pays de l'UE, 4) et comme une grande partie des migrants, y compris ceux qui ont peu de chances d’être considérés comme de "véritables réfugiés", tentent désormais la voie de l'asile faute de voies légales alternatives (économiques, notamment), ces pays frontières se voient au final en charge de l'ensemble du flux migratoire. In fine, l'impératif humanitaire initial emporte une série de conséquences asymétriques anormalement lourdes et nombreuses.

    Ce plaidoyer est juste, même si les flux actuels de demandeurs d'asile (un peu plus de 15 000 en Italie depuis le début de l'année) sont faibles par rapport aux années antérieures (126 000 sur l'ensemble de l'année 2017).
     
  4. Le plan italien reste cependant peu précis quant aux propositions, ce qui n’a d’ailleurs rien d’étonnant compte tenu du processus de négociation en cours. Ces propositions peuvent être présentées dans l'ordre de priorité décrit ci-dessus : d'abord l'amont, ensuite l'aval.

    En amont :
  • L’Italie propose d’intensifier les accords entre l'UE et les pays tiers d'oĂą partent les migrants ou par lesquels ils transitent, sur le modèle des rĂ©cents accords italo-libyens. Cette proposition reste très gĂ©nĂ©rale et vague. Or, nous connaissons tous les risques associĂ©s Ă  de tels accords. Il importe ici de distinguer le plus clairement possible des accords de coopĂ©ration et des accords de "stockage" ou de "sous-traitance" peu regardants sur le traitement des personnes, comme le soulignaient l’Institut Montaigne et Terra Nova dans la note Droit d’asile europĂ©en : retrouver une solidaritĂ©, publiĂ©e en juin 2018. Il importe Ă©galement de garder Ă  l’esprit que, ce faisant, l’UE se met "dans la main" de partenaires qui ne sont pas tous des rĂ©gimes exemplaires et respectueux des droits humains. Il serait nĂ©cessaire d'examiner plus avant la nature et l’exĂ©cution des accords italo-libyens et de mener une Ă©valuation prĂ©cise des accords UE-Turquie avant d’aller plus loin dans cette direction.
     
  • L’Italie propose de crĂ©er des centres de protection internationale dans les pays de transit, oĂą les demandes d'asile seraient instruites et une assistance juridique offerte aux migrants, y compris pour le rapatriement volontaire. C'est une piste intĂ©ressante, mais il faudrait lĂ  encore en dire un peu plus : quelle(s) institution(s) auraient autoritĂ© pour instruire les demandes d'asile dans ces centres et octroyer ou refuser la protection ? Des autoritĂ©s nationales dĂ©pĂŞchĂ©es sur place (agents de l'Ofpra pour la France, du Bamf pour l'Allemagne, etc.) ? Des reprĂ©sentants d'une agence europĂ©enne commune ? La première solution (institutions nationales) est sans doute la plus rĂ©alisable (elle ne suppose aucun abandon de souverainetĂ©), mais elle risque de butter sur une difficultĂ© : l'exportation dans ces centres des Ă©goĂŻsmes nationaux et de la "loterie" de l'asile. Il faut rappeler en outre que la demande d'asile est une procĂ©dure individuelle dont la recevabilitĂ© ne saurait ĂŞtre tranchĂ©e a priori par l’origine gĂ©ographique. Il faut donc instruire au fond Ă  chaque fois, et il n'est pas toujours simple de distinguer entre rĂ©fugiĂ©s et migrants Ă©conomiques en pratique.

    Faute d’accord à 27 pour dépêcher dans ces centres des agents européens qui accorderaient ou refuseraient l’asile au nom de l’UE, puis répartiraient les réfugiés dans les différents Etats membres, il pourrait être envisagé de mettre sur pied une agence européenne qui émettrait des lignes directrices en matière de protection, lignes dont les agents nationaux officiant dans ces centres ne pourraient s’écarter qu’en motivant dûment leur décision. En attendant un droit et des politiques européennes plus intégrés, ce dispositif permettrait de cheminer vers une harmonisation des pratiques et des interprétations, comme l'ont récemment proposé l'Institut Montaigne et Terra Nova.

    Il doit être clairement affirmé, par ailleurs, que le fait, pour un demandeur d’asile, d’avoir transité par un pays où se trouve un de ces centres de protection internationale et de ne pas s’y être présenté ne pourra constituer un motif d’irrecevabilité de sa demande d’asile déposée ultérieurement sur le territoire européen.
     
  • L’Italie veut Ă©galement renforcer les frontières extĂ©rieures de l’UE. Rome vise ici non seulement des opĂ©rations europĂ©ennes (EUNAVFOR MED Sophia, opĂ©ration conjointe Themis, projets de transformation de Frontex), mais aussi le soutien aux garde-cĂ´tes de la rive sud de la MĂ©diterranĂ©e (par exemple, la Garde cĂ´tière libyenne). Comme pour le point i. ci-dessus, ce type de soutien mĂ©riterait un examen plus prĂ©cis. On aimerait notamment mieux connaĂ®tre les pratiques des garde-cĂ´tes libyens.
     
  • Rome fait Ă©galement des propositions relativement consensuelles en demandant que l'UE travaille avec le Haut Commissariat des Nations unis pour les rĂ©fugiĂ©s et l'Organisation international pour les migrations, refinance le Fonds fiduciaire UE-Afrique, et lutte contre la "traite des ĂŞtres humains" et les organisations criminelles qui nourrissent les trafics et les fausses illusions des migrants. 

    En aval :
     
  • Rome plaide pour une responsabilitĂ© conjointe des États membres en matière de naufrages en mer. L’Italie considère qu'il est nĂ©cessaire de sĂ©parer le devoir de sauvetage de la responsabilitĂ© d'examiner les demandes d'asile, de façon Ă  casser la concentration des responsabilitĂ©s dĂ©crite ci-dessus. Le message est clair : si l’on veut que les obligations humanitaires en mer soient pleinement assumĂ©es, il ne faut pas qu'elles soient systĂ©matiquement synonymes de prise en charge de l'ensemble des responsabilitĂ©s aval.

    La concrétisation de cet objectif ne va pourtant pas de soi. Au titre de la Convention de Genève et aussi longtemps qu’il n’existera pas un droit européen de l’asile plus intégré, un naufragé débarqué sur le sol italien aura le droit d’y déposer sa demande d’asile et d’exiger qu’elle y soit instruite. Si l’on veut qu’il en aille autrement, il faut soit progresser rapidement vers un droit européen plus intégré, ce qui paraît difficile à court terme (en tout cas à 27), soit partager la charge de l’accueil entre différentes destinations d’entrée (orienter les navires vers différents points d’accueil sur la rive nord de la Méditerranée), soit encore établir dans les principaux ports des pays frontières des centres d’accueil à l’intérieur desquels siégeraient les autorités nationales compétentes de différents Etats membres pour instruire les demandes et orienter les réfugiés vers les pays de destination. Cette dernière solution est peut-être cohérente avec le point suivant.
     
  • Rome considère que des centres d'accueil sont nĂ©cessaires dans plusieurs pays EuropĂ©ens pour protĂ©ger les droits de ceux qui arrivent, et pas seulement "en Italie et en Espagne". La France peut se sentir concernĂ©e par cet appel du pied. Cette proposition pourrait d’ailleurs rejoindre la rĂ©cente proposition franco-espagnole de "centres fermĂ©s sur le sol europĂ©en". Mais ni Rome, ni Paris, ni Madrid, n'Ă©voquent la problĂ©matique de la rĂ©admission des dĂ©boutĂ©s, pourtant dĂ©cisive. Que deviendraient les demandeurs d'asile dĂ©boutĂ©s dans ces centres ? Resteraient-ils dans ces structures ? Combien de temps ? Aux frais de qui ? En tout cas, on comprend que Rome n'exclut pas des centres d'accueil y compris (mais non exclusivement) sur son territoire, centres qui pourraient ĂŞtre financĂ©s par l'UE et qui pourraient gĂ©rer rapidement les demandes d'asile et l'orientation des rĂ©fugiĂ©s accueillis. Cette voie, qui nĂ©cessite encore un important effort de prĂ©cision, est prometteuse, sinon Ă  27, du moins Ă  quelques-uns (cf. point suivant). Elle aurait l’avantage notable aux yeux des autres pays de l’UE qui accepteraient de jouer le jeu de ne pas occasionner de mouvements secondaires de demandeurs d’asile puisqu’elle ne laisserait circuler en Europe que des rĂ©fugiĂ©s, par dĂ©finition nettement moins nombreux.
     
  • Rome Ă©voque la possibilitĂ© d'accords techniques entre les pays les plus touchĂ©s pour gĂ©rer la question des mouvements intra-europĂ©ens. LĂ  encore, le document reste très flou, mais il ouvre opportunĂ©ment la porte Ă  des accords Ă  petit pĂ©rimètre, qui sont certainement l'avenir dans cette matière faute d'accords Ă  27.  
     
  • Au total, Rome insiste, Ă  juste titre, sur la nĂ©cessitĂ© d'une solidaritĂ© europĂ©enne : "Qui arrive en Italie, dĂ©barque en Europe". Ce principe figure d’ailleurs en toutes lettres dans le TraitĂ© de Lisbonne (articles 67 et 80). Il faut donc revenir sur le règlement de Dublin. Mais le document reste lĂ  encore assez flou. On comprend seulement que le principe de responsabilitĂ© du pays de première entrĂ©e en sortirait largement attĂ©nuĂ©, voire supprimĂ©.
     
  • Rome Ă©voque enfin des contre-mesures financières pour les Etats membres qui refusent d'accueillir des rĂ©fugiĂ©s. Viktor Orbán a très bien compris le risque que courent les pays de Visegrád Ă  ce jeu-lĂ  puisqu'il s'est empressĂ© d’expliquer que les fonds structurels ne sauraient ĂŞtre une monnaie d'Ă©change en la matière. Mais sur ce point Madrid, Rome, Paris et quelques autres (sans doute ni l'Autriche, ni le Danemark...) peuvent se retrouver. Cette menace est toutefois plus facile Ă  brandir qu’à concrĂ©tiser : le budget europĂ©en est pluriannuel et adoptĂ© Ă  la majoritĂ© qualifiĂ©e. Cependant, comme il s’agit d’une codĂ©cision entre le Conseil et le Parlement europĂ©en, elle peut donner lieu Ă  divers "deals" auxquels la Hongrie, la Pologne et leurs amis feraient bien de rĂ©flĂ©chir sĂ©rieusement...
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