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Lutte contre la pandĂ©mie : la bataille des territoires

Lutte contre la pandémie : la bataille des territoires
 Nicolas Bauquet
Auteur
Expert en transformation publique

Le 1er octobre est une journée chargée sur le front de la lutte sanitaire : le Premier ministre, Jean Castex, reçoit les maires et présidents de métropole de Paris, Lyon, Lille, Grenoble et Toulouse, accompagnés des directeurs généraux des Agences régionales de santé, et des préfets de département, avant que le ministre de la Santé, Olivier Véran, n’annonce l’évolution du dispositif, et d’éventuelles nouvelles restrictions, à 18h. Plus que jamais, la lutte contre le virus est donc "territorialisée", comme le répète l’exécutif depuis l’été. Mais quels sont les enjeux de cette déclinaison de la lutte sanitaire sur le plan local, et les conditions de sa réussite ?

Territorialiser, pour quoi faire ?

Le dialogue avec les acteurs des territoires est bien sûr essentiel pour l’acceptabilité des décisions sanitaires, et c’est l’enjeu premier des entretiens prévus entre le Premier ministre et les exécutifs des grandes villes. L’exemple marseillais montre toute la difficulté, pour les exécutifs locaux, d’endosser des décisions largement impopulaires au sein de la population, et le danger de voir l’effet de ces mesures sapé par des messages politiques contradictoires. Or, plus que les mesures de restrictions en elles-mêmes, c’est l’effet signal qu’elles produisent qui peut avoir un effet sur les comportements, et donc sur l’évolution de la circulation du virus.

Mais le rôle des acteurs locaux va plus loin qu’un simple soutien à des mesures sanitaires de nature administrative, quelle que soit l’instance qui en porte, in fine, la responsabilité. Il ne s’agit pas seulement d’adapter une panoplie de mesures pré-déterminées au niveau de la circulation locale du virus, mais de s’adapter à un virus qui frappe de manière très ciblée, territorialement et socialement, et qui réclame, en retour, une action pilotée au plus près du terrain, avec une connaissance fine des réalités sociales d’un territoire. Qu’il s’agisse de la surmortalité observée en Seine-Saint-Denis, ou de l’expérience estivale de la Mayenne, confrontée à l’irruption du virus dans un de ses quartiers populaires et dans un foyer de migrants, tous les retours d’expérience montrent la dimension sociale de l’exposition au virus, et la nécessité d’une réponse locale guidée par les acteurs de terrain.

Tous les retours d’expérience montrent la dimension sociale de l’exposition au virus, et la nécessité d’une réponse locale guidée par les acteurs de terrain.

Territorialiser, c’est donc aller, au-delà de la concertation, vers une mobilisation collective : adapter la communication aux différents types de population, mettre en place un pilotage réactif des capacités de tests, avec un ciblage géographique précis et des retours d’informations rapides, mobiliser les acteurs de la société civile pour s’appuyer à la fois sur leur connaissance du terrain, leur capacité à aller toucher les populations cibles, et tout simplement leur capacité à mobiliser des moyens humains dans la durée.

Ouvrir le cercle de la confiance

Pour enclencher cette dynamique collective, la qualitĂ© du dialogue entre les principales parties prenantes est naturellement dĂ©cisive, et d’abord entre les trois acteurs rĂ©unis par Jean Castex dans son bureau : les exĂ©cutifs locaux, le prĂ©fet, et le dĂ©lĂ©guĂ© gĂ©nĂ©ral de l’ARS. S’appuyer sur le couple maire/prĂ©fet pour organiser le dĂ©confinement est une chose, inclure des Ă©lus au cĹ“ur de compĂ©tences considĂ©rĂ©es comme rĂ©galiennes en est une autre, Ă  partir du moment oĂą cette coopĂ©ration n’est pas vue comme une simple concertation pouvant prendre la forme d’échanges successifs avec les uns et les autres, ou de rĂ©unions protocolaires, mais comme un vĂ©ritable travail collectif. Cela signifie en effet, pour les services de l’État, ouvrir le cercle de la confiance Ă  des acteurs qui n’ont pas Ă©tĂ© nommĂ©s par dĂ©cret, un test grandeur nature pour la vision d’une "RĂ©publique en partage" qui rĂ©unirait l’État et les collectivitĂ©s locales au service de l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral.

La clĂ© du succès de cette dĂ©marche doit sans doute ĂŞtre cherchĂ©e au-delĂ  de ce premier cercle, chez l’ensemble des acteurs locaux : prĂ©sidents d’universitĂ©, mĂ©decins gĂ©nĂ©ralistes, entrepreneurs, ONG, associations de protection civile, tous ceux qui, sur le terrain, sont confrontĂ©s Ă  l’exigence de responsabilitĂ©, et possèdent les moyens de l’action concrète. Si le maire peut ĂŞtre le pivot de la lutte sanitaire, c’est parce qu’il a souvent un rapport privilĂ©giĂ© avec la sociĂ©tĂ© civile comme avec le tissu Ă©conomique, et que l’une comme l’autre sont des acteurs dĂ©cisifs dans la mobilisation contre le virus. Et c’est en associant ces acteurs de terrain Ă  l’action commune que le sens de l’urgence et du rĂ©el peuvent prendre le pas sur les enjeux protocolaires ou la fuite devant les responsabilitĂ©s.

Il est essentiel que la DGS communique le maximum de données sur la circulation du virus au niveau le plus fin possible.

L’enjeu du partage de la donnée

Dernier élément essentiel, l’élaboration et le partage de la donnée. La responsabilisation des échelons territoriaux et la collaboration entre les différents acteurs locaux ne sont possibles que sur la base de données pertinentes et partagée qui peuvent constituer à la fois un outil de pilotage stratégique et un levier de coopération.

Ainsi, il est essentiel que la DGS communique le maximum de données sur la circulation du virus au niveau le plus fin possible. Une communication des données du fichier SI-DEP, recensant tous les cas de contamination, à une échelle territoriale suffisamment fine mais garantissant l’anonymat (comme l’IRIS définie par l’INSEE), avec un outil de visualisation voire d’anticipation, serait un instrument puissant à partager avec l’ensemble des acteurs locaux, et d’abord les maires, pour les embarquer dans un pilotage conjoint de la crise sanitaire. Elle est la clé d’une lutte ciblée, au plus près des populations, menée avec toutes les forces de la puissance publique et de la société civile.

Autre point essentiel, la publication par les ARS d’un maximum d’informations sur les facteurs et les conditions de contamination est la condition sine qua non de l’acceptation par les citoyens des mesures sanitaires restrictives prises dans chaque territoire : c’est une vue dĂ©taillĂ©e et en temps rĂ©el des diffĂ©rents types de foyers Ă©pidĂ©miques qui peut lĂ©gitimer les mesures prises, crĂ©er une adhĂ©sion de la population, et ainsi augmenter considĂ©rablement les chances de succès de ces mesures.

 

 

Copyright : Christophe ARCHAMBAULT / AFP

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