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Lettre d’Istanbul – oĂą va la Turquie ?

Lettre d’Istanbul – où va la Turquie ?
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Le nouveau Maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, était, ce 11 septembre, l’invité d’honneur du dîner d’ouverture du 10ème séminaire annuel de l’Institut du Bosphore, dans les jardins du Palais de France, résidence de notre consul général dans l’ancienne capitale ottomane. L’Institut du Bosphore réunit des hommes d’affaires et des acteurs politiques comme de la société civile, français et turcs, avec pour objectif de pallier les difficultés du dialogue entre les gouvernements ainsi qu’entre l’Europe et la Turquie.

On se souvient que l’élection de M. Imamoglu, le 23 juin dernier, à la suite d’une second vote triomphal pour lui (54,2 % des voix), alors que le premier scrutin avait été annulé à la demande des autorités, a été très largement interprétée comme un revers majeur pour le président Erdogan et son parti, l’AKP. À 49 ans, l’homme a un passé d’homme d’affaires et d’élu municipal (dix ans maire d’un quartier d’Istanbul) ; et surtout, il offre enfin un visage moderne, accessible, sans sectarisme, au CHP (parti républicain du peuple), le parti kémaliste écarté du pouvoir depuis maintenant deux décennies.

Recep Tayyip Erdogan avait lui-même atteint une notoriété nationale en se faisant élire maire d’Istanbul en 1994. Il a souvent répété que "qui tient Istanbul tient la Turquie". La nouvelle donne à Istanbul – ainsi qu’à Ankara et dans d’autres grandes villes turques – s’inscrit clairement dans un contexte d’essoufflement de l’AKP : les jeunes électeurs se détournent de la formation islamiste ; des craquements internes apparaissent au sein du parti, avec la dissidence d’anciens proches de M. Erdogan, dont son ancien Premier ministre, M. Davutoglu ; la magie personnelle du "nouveau sultan" semble opérer moins qu’autrefois auprès de sa base initiale – principalement les milieux modestes et pieux - et en tout cas ne convainc plus au-delà de celle-ci.

La nouvelle donne à Istanbul – ainsi qu’à Ankara et dans d’autres grandes villes turques – s’inscrit clairement dans un contexte d’essoufflement de l’AKP.

Autres signaux fâcheux pour les dirigeants de l’AKP, une bonne moitié des Kurdes étaient jusqu’ici, par conservatisme religieux, des électeurs fidèles ; ils commencent aussi à moins voter pour le parti du Président. Le système présidentiel maintenant en place, en ayant diminué le rôle des ministres, supprimé le poste de Premier ministre et réduit la capacité de contrôle du parlement, a beaucoup nui à l’efficacité de l’exécutif. La centralisation excessive entre les mains du Président a un effet dévastateur sur les chaînes de décision et la motivation des administrations.

Ces diffĂ©rents Ă©lĂ©ments trouvent leur origine dans deux autres facteurs de fond : la dĂ©tĂ©rioration de la situation Ă©conomique et la gravitĂ© de la situation stratĂ©gique. Sur le plan Ă©conomique, la Turquie connaĂ®t son troisième semestre de croissance nĂ©gative, ce qui est la dĂ©finition technique de la rĂ©cession. Plus de six cent mille emplois ont Ă©tĂ© dĂ©truits au cours des derniers mois. L’inflation atteint 15 %, les taux d’intĂ©rĂŞts sont Ă©levĂ©s, les investissements extĂ©rieurs stagnent ou rĂ©gressent. Les entreprises sont lourdement endettĂ©es et nulle perspective ne se prĂ©sente d’une restructuration de leurs bilans.

Sur le plan stratĂ©gique, l’affaire syrienne continue d’exercer ses effets dĂ©lĂ©tères sur la Turquie. La prĂ©sence des rĂ©fugiĂ©s – plus de trois millions de personnes – est maintenant, dans le contexte susmentionnĂ© de rĂ©cession Ă©conomique, manifestement rejetĂ©e par une partie grandissante de l’opinion turque. Des centaines de Syriens ont Ă©tĂ© chassĂ©s d’Istanbul. Et comment savoir, lorsque l’on est simplement de passage, le retentissement en profondeur pour l’opinion turque de l’afflux des rĂ©fugiĂ©s ? On dit que dans certaines villes proches de la Syrie – Gaziantep, Diyarbakir – les tensions sont tellement fortes entre habitants turcs et rĂ©fugiĂ©s, qu’une explosion de grande ampleur pourrait intervenir Ă  tout moment. D’un autre cĂ´tĂ©, que pensent certains milieux pieux, en voyant sur les Ă©crans de tĂ©lĂ©vision les forces de l’ordre turques repousser sans mĂ©nagement les malheureux Syriens de la province d’Idlib – sunnites comme eux – qui cherchent Ă  fuir les bombardements indiscriminĂ©s du rĂ©gime d’Assad et de la Russie sur les villes et les villages de cette zone ?

Idlib est justement l’un des cauchemars du prĂ©sident Erdogan. On rapporte que certains postes militaires turcs censĂ©s surveiller la "bande dĂ©militarisĂ©e" ne doivent leur survie qu’à la protection russe, tant les forces du rĂ©gime syrien ont pĂ©nĂ©trĂ© dans ce qui est supposĂ© ĂŞtre une "zone de dĂ©sescalade". Avec l’achat de S-400 Ă  la Russie, malgrĂ© des mises en garde puis des protestations fortes des AmĂ©ricains et de ses alliĂ©s de l’OTAN, Recep Tayyip Erdogan a pris le risque de se couper des Etats-Unis. C’est le 15 juillet, trois ans après la tentative de coup d’Etat Ă  Ankara, que les premières batteries de ces engins incompatibles avec les dispositifs de l’Alliance atlantique ont Ă©tĂ© installĂ©es. Il semble donc que Poutine soit parvenu Ă  conduire son homologue turc lĂ  oĂą il aime voir ses alliĂ©s : dans une situation de dĂ©pendance. C’est en tout cas la situation d’Erdogan face aux dangers venant d’Idlib (probabilitĂ© d’un massacre avec une crise des rĂ©fugiĂ©s dramatiques et une victoire politique d’Assad), sans recours possible auprès des alliĂ©s traditionnels de la Turquie.

Peut-on dire au total que l’automne du patriarche a commencĂ© ? Il est palpable en discutant avec les milieux d’affaires ou avec certains commentateurs Ă  Istanbul que les Ă©lites kĂ©malistes et favorables Ă  l’Occident relèvent la tĂŞte. Dans ce sĂ©minaire de l’Institut du Bosphore, la dĂ©nonciation du populisme et l’attachement Ă  l’ordre libĂ©ral international faisaient florès.

Cependant, leur attitude reste prudente pour deux raisons : les prochaines élections n’auront lieu – sauf accident – qu’en 2023. Ekrem Imamoglu sillonne le pays, mais rien ne prouve que lui-même et plus généralement les partis d’opposition franchissent d’ici-là le seuil de crédibilité nécessaire pour battre Erdogan. Lors des élections municipales de ce printemps, l’AKP et ses alliés – fussent-ils en déclin – ont tout de même réuni 51,64 % des voix à l’échelon national.

Lors des Ă©lections municipales de ce printemps, l’AKP et ses alliĂ©s – fussent-ils en dĂ©clin – ont tout de mĂŞme rĂ©uni 51,64 % des voix Ă  l’échelon national.

En second lieu, les chefs d’entreprise ou d’autres responsables que l’on peut identifier Ă  ce que l’on appelait jadis la  "Turquie blanche" (les Ă©lites urbaines laĂŻques) ne souhaitent pas un isolement de leur pays ; ils ne prĂ©conisent pas la politique du pire vis-Ă -vis d’Erdogan. Ils portent au crĂ©dit du PrĂ©sident Macron sa dĂ©termination Ă  maintenir une relation personnelle avec son homologue turc. Ils prĂ©fèrent que l’Europe et les Etats-Unis gardent le contact, tentent d’éviter des dĂ©rives possibles encore plus grandes de la part de leur prĂ©sident turc. En effet, ce dernier menace Ă  nouveau de renvoyer les rĂ©fugiĂ©s syriens en Europe ; il Ă©voque la lĂ©gitimitĂ© pour la Turquie d’un accès Ă  l’arme atomique, tout en paraissant complètement incapable de faire face Ă  la dĂ©tĂ©rioration de la situation Ă©conomique. Le risque de fuite en avant est rĂ©el.

Il faut d’ailleurs observer que l’administration Trump semble pour l’instant privilĂ©gier la patience stratĂ©gique : les sanctions très fortes qui devaient suivre l’achat des S-400 ne sont toujours pas en place ; un accord, modeste certes, a Ă©tĂ© trouvĂ© entre AmĂ©ricains et Turcs pour une zone de sĂ©curitĂ©, avec patrouilles communes, Ă  la frontière entre la Turquie et le Nord-Est syrien (l’autre cauchemar de M. Erdogan).

Que doivent faire les EuropĂ©ens ? Lors du sĂ©minaire de l’Institut du Bosphore, ni l’Ambassadeur de France Ă  Ankara, Charles Fries, ni le vice-Ministre turc aux Affaires europĂ©ennes, Faruk Kaymakci, n’ont dissimulĂ© l’ampleur des dĂ©saccords. Du point de vue europĂ©en, les rĂ©cents forages opĂ©rĂ©s par la Turquie au large de Chypre aggravent un contentieux dĂ©jĂ  marquĂ© par la remise en cause très profonde des libertĂ©s en Turquie et le virage stratĂ©gique pro-russe au dĂ©triment du système de dĂ©fense de l’OTAN. Du cĂ´tĂ© turc, l’Europe est perçue comme soutenant les Kurdes en Syrie et n’aidant pas suffisamment la Turquie pour l’accueil des rĂ©fugiĂ©s. Le ressentiment liĂ© Ă  une mauvaise rĂ©action de l’Europe au moment du coup de juillet 2016, au refus d’extrader des "gĂĽlenistes" supposĂ©s avoir participĂ© au coup d’Etat ou encore aux rĂ©centes positions de l’UE (solidaire avec Chypre sur l’affaire des forages) s’ajoute aux rĂ©criminations sur la question armĂ©nienne.

D’oĂą finalement une situation Ă©trangement en demi-teinte : le moment n’est propice Ă  aucune grande avancĂ©e ou initiative ; mais il est opportun de se prĂ©parer, pour le cas oĂą un nouveau contexte se prĂ©senterait. Cette dernière hypothèse, sous une forme ou sous une autre, avec ou sans Ekrem Imamoglu, devient plus plausible qu’auparavant. La piste Ă  privilĂ©gier n’est Ă©videmment pas de ressusciter la perspective d’une adhĂ©sion de la Turquie. D’autres options – concentration sur certains chapitres, modernisation de l’accord douanier, statut de partenariat d’un type nouveau, compte-tenu notamment des consĂ©quences du Brexit – mĂ©ritent d’être explorĂ©es pour entretenir la flamme.

 

Copyright : Ozan KOSE / AFP

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