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Les quartiers à l’épreuve du Covid-19

Les quartiers à l’épreuve du Covid-19
 Caroline Bray
Auteur

Philosophe sur l'immigration, l'intégration et la laïcité
 Naïma M’Faddel

Auteur
Essayiste et conseillère en politique de la ville

Depuis l’annonce du confinement par le prĂ©sident de la RĂ©publique le 16 mars dernier, de lourdes et frĂ©quentes suspicions ont pesĂ© quant Ă  son respect par ce qu’il est convenu d’appeler dorĂ©navant les populations des "quartiers populaires". Cette interrogation pouvait paraĂ®tre lĂ©gitime et pertinente, ces quartiers Ă©tant confrontĂ©s depuis des dĂ©cennies aux violences urbaines. Nous avons donc pu lire dès les dĂ©buts du confinement des articles pointant la difficultĂ© des "banlieusards" Ă  rester confinĂ©s chez eux, face Ă  des forces de l’ordre parfois dĂ©passĂ©es, suspectĂ©es elles aussi de ne pas y relever et dresser de contraventions comme partout ailleurs sur le territoire national. 

D’autres osaient mettre mĂŞme en avant le discours de certains prĂ©dicateurs radicaux qui faisaient de l’épidĂ©mie de Covid-19 le juste châtiment d’une maladie divine qui frapperait les infidèles et les impies. Le nombre de malades plus Ă©levĂ© dans certains dĂ©partements comme la Seine-Saint-Denis ou des villes comme Marseille ou Perpignan venait consolider les craintes alarmistes Ă©mises par les dĂ©fenseurs ou les dĂ©tracteurs des quartiers populaires. On pouvait spĂ©culer objectivement sur la rĂ©ponse "des quartiers" Ă  cette situation nouvelle de confinement et remettre en cause le degrĂ© de civisme, de discipline et finalement de citoyennetĂ© de ces Français de banlieue face Ă  la brutale et virulente crise sanitaire. 

Au-delĂ  des fantasmes et des a priori sur ces territoires, qu’en est-il donc du respect du confinement et des gestes barrières par leurs habitants ? Y aurait-il une "exception banlieue" Ă  observer dans la crise du Covid-19 ? Quelles leçons peut-on en tirer pour l’avenir ? 

De la rĂ©alitĂ© du confinement dans les banlieues 

La semaine précédant l’annonce du confinement, lors de la mise en avant des gestes barrières, il y eut effectivement comme une "défiance" par rapport à ceux-ci. On pouvait relever une certaine nonchalance marquée par la persistance des embrassades, serrages de mains et autres accolades. Les habitants de banlieues souhaitaient montrer ainsi qu’ils n’étaient pas concernés par cette maladie invisibles... Ils la conjuraient en quelque sorte par un certain fatalisme.

Face à la brutalité et la violence de la crise sanitaire et sa propagation généralisée à l’ensemble des Françaises et des Français, quels que soient leur statut social, leur religion et leurs origines, la réaction des habitants des quartiers populaires face aux mesures de confinement a été, il convient de le souligner, globalement responsable, citoyenne et disciplinée. À ce titre, Il faut saluer le rôle joué par les autorités religieuses et, à leur tête, par le président du CFCM, Mohamed Moussaoui, qui, dès l’annonce du confinement par le président de la République, a eu un discours républicain et pédagogique. Les différents communiqués du président du CFCM ont été massivement relayés par les responsables et imams des mosquées ainsi que tous les aumôniers mobilisés : l’appel à la prière "venez prier dans la mosquée" a été remplacé par "priez chez-vous"

Il est fort à parier que ces actions de solidarité continueront et se multiplieront pendant le mois de ramadan, période propice à l’entraide et à la charité.

Les mesures sanitaires ont pris le pas sur les traditions cultuelles. Les mosquĂ©es ont Ă©tĂ© fermĂ©es, la toilette mortuaire du dĂ©funt ne se fait plus, les enterrements se tiennent sans prĂ©sence des proches, l’impossibilitĂ© de rapatriement dans les pays d’origine du fait de la crise sanitaire est acceptĂ© et respectĂ© par les familles. Le jeĂ»ne du mois de ramadan se fera cette annĂ©e dans un contexte de fermeture globale et totale des mosquĂ©es de France. 

Cette crise de Covid-19 a vu s’initier et se développer des élans formidables de solidarité et de créativité à l’initiative de jeunes des quartiers populaires. Des actions de solidarités envers le personnel soignant, les personnes les plus vulnérables et les personnes frappées par la crise ont été lancées partout en France. Il est fort à parier que ces actions de solidarité continueront et se multiplieront pendant le mois de ramadan, période propice à l’entraide et à la charité.

Dès la deuxième semaine de confinement, les banlieues se sont mises en branle. Comme tous les Français, leurs habitants ont compris qu’il fallait s’isoler pour rompre la chaĂ®ne des contaminations. Évidemment, certains, minoritaires n’ont pas respectĂ© le confinement ... comme dans le reste de la population d’ailleurs, en tĂ©moigne le nombre de contraventions et leur rĂ©partition gĂ©ographique : il est Ă©vident que l’image de jeunes au bas de leurs immeubles de dix Ă©tages n’est pas la mĂŞme que celle donnĂ© par l’organisation d’un barbecue entre amis dans une citĂ© pavillonnaire ou en milieu rural. Quant aux "Ă©meutes" du fait du rejet du confinement, elles n’auront pas eu lieu. En rĂ©alitĂ©, les violences urbaines qui secouent encore les quartiers ne peuvent ĂŞtre imputĂ©es au confinement. Elles relèvent malheureusement d’une habitude de confrontation avec les policiers et les pompiers, d’une dĂ©testation de l’autoritĂ© liĂ©e Ă  un marquage de territoire. Le confinement perturbe le trafic de stupĂ©fiants qui ne s’est pas arrĂŞtĂ©, comme par magie, du fait de la crise sanitaire, et qui fait vivre en temps normal, ou amĂ©liore Ă  tout le moins le quotidien, ne le cachons pas, d’un certain nombre de familles. Pour le gouvernement se posait la question de faire respecter le confinement au sein de secteurs dans lesquels policiers et pompiers sont rĂ©gulièrement pris pour cible, dans un contexte "ordinaire". On demande aux policiers du "discernement"… et de "quitter très vite le terrain" pour Ă©viter l’émeute. Mais comment peuvent-ils faire quand, depuis des dĂ©cennies, leur prĂ©sence est requise pour protĂ©ger les pompiers dans leurs interventions ? 

On peut comprendre que la prioritĂ© n’est pas d’aller "se battre" contre ces dĂ©linquants qui veulent en dĂ©coudre avec la police dans un contexte de crise exceptionnelle dont la prioritĂ© est ailleurs : sauver et Ă©pargner le maximum de personnes. Ă€ chaque temps sa prioritĂ©. En rĂ©alitĂ©, dans ces quartiers, nous sommes face Ă  un problème rĂ©current de dĂ©linquance qui se joue depuis des dĂ©cennies et qu’aucune politique publique n’a rĂ©ussi Ă  relever. 

Cette dĂ©linquance inquiète d’autant plus qu’elle a vu ces dernières annĂ©es la montĂ©e en puissance de très jeunes mineurs de moins de 15 ans. 

De la surmortalitĂ© dans les banlieues ? 

Si les règles de confinement sont globalement respectĂ©es dans les quartiers, comment y expliquer alors la surreprĂ©sentation dans les admissions Ă  l’hĂ´pital de Covid-19 ? Pourquoi tant de malades sont dĂ©comptĂ©s Ă  Marseille, Ă  Perpignan et en Seine-Saint-Denis ? La prĂ©caritĂ© est souvent mise en avant comme explication. Et c’est un fait : 40 % de la population des quartiers vit sous le seuil de pauvretĂ© et ce taux peut mĂŞme grimper jusqu’à 80 % dans certaines villes. Les quartiers constituent donc des poches territoriales de pauvretĂ© sur le territoire français. Ils massifient les problèmes de prĂ©caritĂ© car rappelons Ă©galement que les "pauvres" n’habitent pas uniquement dans les quartiers prioritaires (ces derniers n’en regroupent qu’un quart en France).

Mais cela ne peut suffire Ă  expliquer cette sur-reprĂ©sentation. Il faut y ajouter que la sociologie des habitants des quartiers est particulière par rapport aux villes qui les abritent : c’est la France des travailleurs. N’oublions pas que dans les banlieues, 51 % des hommes sont ouvriers (contre 26 % en moyenne en France) et que 59 % des femmes sont employĂ©es (contre 42 %).

Contrairement au cliché si répandu d’hommes et de femmes vivant au crochet de la société, les habitants des quartiers sont contraints de se rendre au travail et ne vivent donc pas confinés comme un certain nombre de cadres supérieurs positionnés en télétravail. Les aides à domicile, les caissières, les aides-soignants, les infirmières, les livreurs, les chauffeurs, les agents d’entretien, les agents de sécurité sont ceux qui sont indispensables à la continuité de la vie quotidienne. Ils prennent les transports en commun, travaillent aux côtés d’autres personnes, ce qui accroît ainsi le risque d’attraper le coronavirus.

La crise sanitaire aggrave en rĂ©alitĂ© les inĂ©galitĂ©s sociales. En effet, si deux tiers des cadres et des professions intellectuelles travaillent depuis chez eux et 17 % seulement se rendent sur site, 39 % des ouvriers dès les premières semaines Ă©taient contraints d’aller travailler, multipliant ainsi les risques de contamination. 

La crise sanitaire aggrave en réalité les inégalités sociales.

Enfin, les quartiers populaires accueillent une population très jeune, un quart de leurs habitants ont moins de 15 ans, dans des familles plus nombreuses qu’ailleurs, et l’on sait bien que la jeunesse, d’oĂą qu’elle vienne, obĂ©it plus difficilement aux règles. Cependant, ce constat cache aussi le vieillissement des banlieues dont on ne parle pas assez. Un habitant sur six y est aujourd’hui âgĂ© de plus de 60 ans. Ils sont souvent dĂ©pendants de leurs enfants pour ce qui est des dĂ©marches administratives et le maintien Ă  domicile. Très peu vont en EHPAD ou en maisons de retraite. Le confinement pose donc problème pour eux car ils ne peuvent couper les contacts avec l’extĂ©rieur. Le tissu de solidaritĂ© familiale et amicale qui leur permet habituellement de se maintenir Ă  domicile constitue une menace en pĂ©riode de crise sanitaire. Ce sont donc eux qui les premiers pâtissent du non-respect du confinement par les plus jeunes. 

Notons enfin, par rapport à la surreprésentation des habitants des quartiers face au Covid-19, que la morbidité y est particulièrement développée (obésité, diabète). Par ailleurs, comme dans les territoires ruraux, les quartiers ont un moindre accès aux soins, du fait d’un déficit de médecins et de spécialistes. Sur les quartiers populaires, le sentiment d’insécurité incite, malheureusement, de moins en moins les médecins et les infirmiers à s’y installer.

Sur les quartiers populaires, le sentiment d’insécurité incite, malheureusement, de moins en moins les médecins et les infirmiers à s’y installer.

Cependant, ces caractĂ©ristiques gĂ©nĂ©rales, qui peuvent ĂŞtre rapprochĂ©es du reste de la population française, masquent des disparitĂ©s fortes quant Ă  certains problèmes spĂ©cifiques et structurels des banlieues françaises. Car la prĂ©caritĂ© entendue seulement sous l’angle des ressources ne permet pas de comprendre la surmortalitĂ© et les contaminations plus nombreuses dans ces territoires, tout comme elle ne permet pas habituellement de dĂ©finir les spĂ©cificitĂ©s qui les minent et auxquelles se heurte ce dispositif spĂ©cifique qu’est la "politique de la ville" depuis plus de 30 ans. 

En quoi les quartiers sont-ils diffĂ©rents de certains territoires ruraux ou de villes moyennes frappĂ©s tout autant par la pauvretĂ© ?

Les quartiers de "la politique de la ville" ont Ă©tĂ© redĂ©finis par la loi Lamy de 2014 selon deux critères : le revenu de ses habitants et la densification du quartier.C’est donc la massification de la prĂ©caritĂ© qui a conduit Ă  la dĂ©finition des quartiers : autrement dit, ceux-ci sont des territoires qui prĂ©sentent la particularitĂ© de regrouper un maximum de personnes aux revenus modestes. Un quart des pauvres de France y habitent.Ce qui veut dire Ă©galement que trois quarts des pauvres habitent en dehors des quartiers. Pour autant, ces quartiers bĂ©nĂ©ficient du concours d’une puissante politique publique qui y dĂ©ploie des moyens considĂ©rables et y organise un renouvellement urbain depuis des dĂ©cennies.

Pour autant, ne nous cachons pas, les difficultĂ©s n’ont pas cessĂ©, voire se sont aggravĂ©es, dans les territoires oĂą la politique de la ville a Ă©tĂ© mise en Ĺ“uvre. 

Elle s’exerce dans un contexte de "quartiers" sur une population fragilisĂ©e Ă  tous points de vue. L'absence de mixitĂ© sociale et culturelle y est un Ă©tat de fait. Beaucoup de quartiers jouent un rĂ´le d'accueil des primo-arrivants sur le territoire pour des immigrĂ©s qui rejoignent les gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes de l’immigration qui connaissent dĂ©jĂ  des difficultĂ©s sociales et Ă©conomiques fortes. 

Les familles nombreuses qui s’y concentrent en majorité sont aussi des familles monoparentales. Les taux d’activité et d’emploi des femmes y sont faibles et cette absence de participation au marché du travail des femmes aggrave la situation financière précaire des familles. La monoparentalité est un puissant facteur d’appauvrissement des familles dans les classes populaires, malgré de nombreux dispositifs mis en place pour tenter de leur venir en aide.

"La politique de la ville" a en effet eu cet effet pervers, qu’elle a pourtant menĂ© avec la volontĂ© de bien faire, d’enfermer ses habitants dans un territoire qu’elle a construit et dĂ©fini prĂ©cisĂ©ment, avec tout un Ă©cosystème permettant de ne pas en sortir. C’est ainsi qu’il fallait construire et placer Ă  l’intĂ©rieur des quartiers les Ă©coles, les commerces, les services publics et les associations chargĂ©es de mettre en Ĺ“uvre les actions de la politique de la ville. En somme, la politique de la ville a confinĂ© ses habitants avant mĂŞme toute mesure de confinement due Ă  la crise sanitaire. On a beau jeu ensuite de dĂ©noncer le manque de mobilitĂ© des habitants des quartiers !

Les milliards dépensés pour la politique de la ville ne permettent pas aux quartiers qui y sont inscrits d’en sortir, bien au contraire ! Par une politique publique différenciée, la France a "séparé ses pauvres" entre ceux qui sont dans le fameux zonage et qui peuvent prétendre à une prise en charge spécifique, à des parcours de discrimination positive et ceux qui en sont exclus, alimentant ainsi des ressentiments et des tensions fortes entre les citoyens.

La politique de la ville a confiné ses habitants avant même toute mesure de confinement due à la crise sanitaire.

Cette politique publique a nourri la non-appartenance et le communautarisme dans les quartiers, en les enfermant sur eux-mêmes, créant ainsi en France un "eux" et un "nous" pour ceux qui vivent à l’intérieur mais aussi pour ceux qui sont extérieurs aux quartiers.

Une crise sanitaire inĂ©dite salutaire ? 

Pour autant, cette crise sanitaire inĂ©dite a quelque chose de salutaire. Loin de tous les clichĂ©s et discours sur les banlieues, elle nous rĂ©vèle que comme partout ailleurs, ses habitants ont respectĂ© le confinement, et qu’ils y ont fait preuve d’élans de solidaritĂ©s envers le personnel soignant, les personnes âgĂ©es et les familles en difficultĂ©. Concernant l’Islam, sujet hautement controversĂ© aujourd’hui quant Ă  la possibilitĂ© pour cette religion d’être soluble dans la RĂ©publique, les autoritĂ©s religieuses musulmanes ont fait preuve d’un esprit rĂ©publicain et citoyen en faisant primer les consignes gouvernementales sanitaires sur les pratiques cultuelles. La crise rĂ©vèle ainsi un Islam de France bien plus puissant que ce que d’aucuns n’osaient imaginer. Mais ce que la crise rĂ©vèle aussi avec force, qui a Ă©tĂ© rappelĂ© dans le dernier discours du prĂ©sident de la RĂ©publique, c’est l’importance de tous ces mĂ©tiers "populaires" si peu gratifiants, que ce soit par rapport Ă  l’image qu’ils renvoient ou aux salaires qu’ils reçoivent, et qui sont pourtant indispensables Ă  la vie de la Nation. C’est toute cette force de travail qui habite pourtant en dehors des grandes mĂ©tropoles, en banlieue, dans les zones pĂ©ri-urbaines ou dans les zones rurales, qui permet au pays de faire face Ă  cette crise. Tous ensemble, ils ont permis Ă  la vie de continuer en France, et d’assurer le confinement. Il est temps de revenir Ă  l’article premier de la dĂ©claration des droits de l’homme : "Les distinctions sociales ne peuvent ĂŞtre fondĂ©es que sur l’utilitĂ© commune". Principe trop souvent oubliĂ©, dans une Nation qui n’offre mĂŞme plus Ă  ses enfants l’égalitĂ© des chances dans les trajectoires scolaires. Le dĂ©terminisme social, accompagnĂ© du mĂ©pris, risque d’alimenter un dangereux vent de rĂ©volte de la France d’en bas. 

Cette crise sanitaire nous dĂ©montre qu’il est urgent d’en finir avec ces politiques de zonages et d’ériger une vĂ©ritable "France pour tous", fondĂ©e sur les individus, offrant Ă  chacun sa chance, Ă  chacun une place. 

 

 

Copyright : Anne-Christine POUJOULAT / AFP

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