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Les paradoxes de la "révolution verte" chinoise

Les paradoxes de la
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Que retenir des suites de l’accord de Paris sur le climat ? Si le désengagement des Etats-Unis sous l’impulsion de Donald Trump est sans doute l’événement qui a le plus suscité de réactions, pour les spécialistes du climat, un autre phénomène pourrait avoir encore plus d’importance : l’engagement de la Chine sur les questions environnementales.
 
Il serait tentant de réduire l’intérêt de la Chine pour le sujet écologique à une opportunité géopolitique : profiter du désengagement de l’Amérique de Trump pour devenir la puissance incontournable en matière de technologies vertes. C’est en effet l’objectif affiché des dirigeants chinois qui profitent de la déroute de l’Amérique sur la question.
 
Néanmoins, réduire à ce point le débat serait passer à côté d’une tendance réelle : depuis plusieurs années, la Chine multiplie les mesures en faveur des énergies renouvelables. L’année 2013 est vue comme un tournant dans la politique chinoise : l“airpocalyspe” à Pékin (une pollution de l’air sans précédent) provoque alors l’ire de la classe moyenne urbaine et force le gouvernement à réagir. Xi Jinping doit annoncer des mesures d’urgence. La qualité de l’air ne s’améliorera pas de manière visible, mais l’environnement est officiellement reconnu comme un problème majeur, au même titre que d’autres politiques chinoises historiques telles que la lutte contre la pauvreté. Selon les mots du pouvoir central lui-même, "la guerre contre la pollution" est déclarée.
 
En effet, il ne faut pas sous-estimer les pressions dont le pouvoir central de Xi Jinping fait l’objet : l’écologisme est passé d’une cause marginale principalement portée par les paysans - dont l’environnement avait été affecté par l’industrialisation - à un problème de santé publique majeur, affectant la classe moyenne urbaine chinoise qui, plus organisée, a pu faire pression de manière efficace sur le pouvoir. Illustrant ce propos de façon concrète, la Chine comptait en 1994 seulement huit ONG environnementales officielles, contre plus de 8 000 aujourd’hui. La population civile est plus sensibilisée aux questions d’environnement et d’écologie, ce qui marque un vrai tournant que le gouvernement central de Xi Jinping a dû prendre en compte.

Des efforts…

ReflĂ©tant cette pression, beaucoup des efforts environnementaux chinois se concentrent sur la qualitĂ© de l’air dans les grands centres urbains, notamment Ă  PĂ©kin. Les particules fines PM 2,5, les plus meurtrières (car les plus fines), tuent 1,6 million de personnes chaque annĂ©e dans le pays, soit 4 000 personnes par jour. Des mesures radicales ont Ă©tĂ© prises pour tenter de rĂ©soudre cette catastrophe sanitaire sans prĂ©cĂ©dent : Ă  PĂ©kin, les entreprises les plus polluantes ont dĂ» quitter les lieux et des "zones sans charbon" ont Ă©tĂ© créés, dans lesquelles trois millions de foyers sont passĂ©s au gaz et au chauffage Ă©lectrique. Ces mesures ont portĂ© leurs fruits, la pollution des particules fines ayant diminuĂ© de 35,6 % de 2017 par rapport Ă  2012 dans la capitale. A tel point qu’Emmanuel Macron, en visite officielle Ă  PĂ©kin, en janvier 2018, a rĂ©agi en dĂ©clarant qu’il "n’avait jamais vu PĂ©kin comme ça" parlant du ciel bleu, et ajoutant que "la Chine a des capacitĂ©s brutales d’ajustement".
 
Le prĂ©sident de la RĂ©publique ne s’y est pas trompĂ© en annonçant lors de cette mĂŞme visite une "annĂ©e franco-chinoise de la transition Ă©cologique" pour 2018-2019 : la Chine est l’acteur sur lequel il faut compter en matière d’industrie Ă©cologique. Tout simplement parce que malgrĂ© son statut de plus gros pollueur de la planète, la Chine est Ă©galement le premier investisseur dans les technologies vertes, et ainsi le leader mondial de la transition Ă©nergĂ©tique. Selon l’agence internationale de l’énergie (AIE), la Chine est responsable de 40 % de la croissance d’énergie solaire photovoltaĂŻque, et a dĂ©jĂ  dĂ©passĂ© son objectif de 2020. Un chiffre qui donne le tournis, lorsque l’on sait que les entreprises chinoises correspondent Ă  60 % des capacitĂ©s de production de cellules solaires. Cela est loin d’être une exception : la Chine est aussi le leader mondial en termes d’énergie hydroĂ©lectrique (conversion de l’énergie hydraulique en Ă©lectricitĂ©), de bioĂ©nergie (extraction de l’énergie prĂ©sente dans la biomasse) ainsi que de vĂ©hicule Ă©lectrique.
 
Cette dominance attire dans le pays investisseurs et entrepreneurs du monde entier, y compris amĂ©ricains et europĂ©ens. Ce n’est pas seulement la Chine qui a besoin de l’industrie des Ă©nergies renouvelables : l’inverse est aussi vrai. En plus de la politique volontariste du gouvernement, le marchĂ© chinois, avec sa classe moyenne dont la taille comme le pouvoir d’achat grandissent en permanence, est une opportunitĂ© incroyable pour les dĂ©veloppeurs dont les technologies pourraient s’y massifier rapidement. Grâce Ă  un phĂ©nomène d’économie d’échelle (diminution du coĂ»t moyen de production qui rĂ©sulte de l'accroissement des quantitĂ©s produites), le prix de ces nouvelles technologies pourrait baisser rapidement, leur permettant ainsi de devenir la norme. 
 
Cet espoir semble confortĂ© par la politique autoritariste et volontaire des tenants du pouvoir central sur le sujet. La rĂ©cente interdiction, au 1er janvier 2018, de l’importation de 24 catĂ©gories de dĂ©chets solides en est un des exemples les plus frappants. La Chine souhaite dĂ©sormais privilĂ©gier une collecte locale de dĂ©chets pour son industrie du recyclage et limiter la pollution qui en rĂ©sulte. 
 
Loin de la mĂ©diatisation de cette dĂ©cision, d’autres projets sont en cours : le 13ème plan quinquennal met l’accent sur l’environnement en fixant des objectifs chiffrĂ©s de rĂ©duction de la pollution. Concernant les transports, les mesures sont multiples : on peut citer la limitation du nombre de nouvelles voitures habilitĂ©es Ă  circuler dans certaines villes comme PĂ©kin, ou encore l’initiative d’électrifier tout le rĂ©seau de bus de la ville de Shenzhen. L’instauration d’une loi taxant les Ă©missions polluantes des activitĂ©s industrielles est Ă©galement une initiative significative. 

Insuffisants ? 

Nuançant le propos précédent, la loi taxant les émissions polluantes reste limitée : elle n’inclut pas le CO2, dont la Chine est le premier émetteur mondial ! Il est aussi utile d’ajouter que les recettes de cette taxe reviennent désormais aux gouvernements locaux pour une raison précise : réfractaires à la mise en place d’une politique écologique qui freinerait la croissance économique, les tenants de l’administration locale compliquent la mise en place de mesures décidées par le pouvoir central, avec pour résultat de rendre certaines lois plus symboliques qu’efficaces. Greenpeace a donc salué ce changement de bénéficiaires qui devrait inciter les autorités locales à mettre en place cette mesure. On peut néanmoins encore douter de la bonne volonté des cadres locaux : ils sont encore notés personnellement par le pouvoir central sur les résultats économiques de leur région, se trouvant en tenailles entre l’industrie et l’écologie.
 
La route est encore longue pour la Chine dont le mix Ă©nergĂ©tique est toujours fortement dĂ©pendant du charbon. Le pays en est le premier producteur et consommateur, produisant et consommant pas moins de la moitiĂ© du stock mondial. Le paradoxe chinois - oscillation permanente entre croissance sous stĂ©roĂŻdes et limitation des dĂ©gâts environnementaux - atteint lĂ  son paroxysme. En effet, en matière de mobilitĂ© dĂ©carbonĂ©e, malgrĂ© son statut de premier investisseur, la Chine alimente ses voitures et transports Ă©lectriques avec de l’électricitĂ© produite Ă  base de… charbon ! Ainsi, l’industrie verte chinoise, si elle se dĂ©veloppe de manière significative (production de voiture Ă  hydrogène, de moteurs propres, etc.) n’est elle-mĂŞme pas exempte de pollution.  

Inégalitaires ?

L’environnement n’est devenu un problème majeur pour le gouvernement que lorsque des protestations Ă©manant de la classe moyenne se sont faites entendre. Ainsi, non seulement la lutte contre la pollution se concentre sur la qualitĂ© de l’air au dĂ©triment d’autres types de dĂ©gradations du sol ou de l’eau, mais cette lutte est Ă©galement concentrĂ©e dans les mĂ©tropoles les plus riches et les plus importantes : si la qualitĂ© de l’air s’est amĂ©liorĂ©e Ă  PĂ©kin, ce n’est pas le cas au niveau national, l’usage du charbon ayant augmentĂ©. Il y a un risque de crĂ©ation d’écologie Ă  deux vitesses : entre les urbains et les ruraux, le centre et la pĂ©riphĂ©rie, les villes d’envergure internationales et les autres. 

Ainsi, déplacer les sources polluantes à la périphérie calmera la pression publique qui pèse sur le gouvernement rendant les villes comme Pékin plus vivables et attractives. En revanche, cela ne diminuera pas les émissions chinoises au niveau planétaire. Auréolée du titre de plus grand émetteur de carbone - et plus largement de gaz à effet de serre - ainsi que de plus grand producteur et de consommateur de charbon, la Chine risque de garder son titre de plus mauvais élève de la classe du point de vue environnemental pendant longtemps encore, et ce malgré des efforts certains. L’écologie s’annonce comme un nouveau paradoxe chinois : le plus gros pollueur de la planète est aussi l’acteur indispensable d’une transition énergétique durable.

 

Par Aude Marville pour l'Institut Montaigne.

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