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Les mesures sanitaires à l'épreuve de la colère

Trois questions Ă  Marc Lazar

Les mesures sanitaires à l'épreuve de la colère
 Marc Lazar
Expert Associé - Démocratie et Populisme, Italie

De violentes manifestations ont éclaté aux Pays-Bas et au Danemark après l’imposition de nouvelles mesures sanitaires pour endiguer l'épidémie. En France le discours anti-restrictions, encore marginal, semble gagner graduellement du terrain. Ces mouvements peuvent-ils à terme entraver l’implantation de nouvelles mesures ? Comment gérer cette colère ? Marc Lazar, contributeur sur les questions politiques et institutionnelles françaises et européennes, répond à nos questions.

Les violences qui naissent en Europe en rĂ©action aux mesures de confinement ou couvre-feu, dont le dernier exemple aux Pays-Bas, sont alarmantes. Cette montĂ©e de la colère a-t-elle vocation Ă  s'accentuer alors mĂŞme que la situation sanitaire ne s'amĂ©liore pas pour l'instant ? 

Il est toujours difficile de se lancer dans des prĂ©visions de ce type. Mais de nombreux ingrĂ©dients sont lĂ  pour dire que le type de violences survenues aux Pays-Bas pourraient se reproduire ailleurs, mĂŞme si chaque situation est spĂ©cifique. La colère dont vous parlez provient de l’appauvrissement de toute une sĂ©rie de catĂ©gories de la population, y compris parmi les classes moyennes, de la prĂ©carisation qui frappe notamment les jeunes et les moins diplĂ´mĂ©s, du creusement des inĂ©galitĂ©s de toute nature - sociales bien sĂ»r, territoriales, de genre, entre nationaux et Ă©trangers. Ă€ cela s’ajoutent l’exaspĂ©ration et la lassitude face Ă  la pandĂ©mie qui n’en finit pas et qui peut conduire Ă  une forme d’abattement, de dĂ©tresse, pour ne pas dire de dĂ©pression, ou Ă  l’inverse, pousser Ă  la rĂ©volte. L’incomprĂ©hension, voire le dĂ©sarroi, face aux mesures contradictoires prises par les gouvernements, le sentiment de plus en plus diffusĂ© que ceux-ci, comme les experts et les scientifiques, ne savent plus trop comment juguler l’épidĂ©mie, la dĂ©ception provoquĂ©e par la lenteur et les difficultĂ©s rencontrĂ©es par les campagnes de vaccination alors que celles-ci Ă©taient prĂ©sentĂ©s comme le salut tant attendu, tout cela exacerbe encore les rancĹ“urs et incite certains Ă  pratiquer une violence nihiliste. On sait que dans l’Histoire les Ă©pidĂ©mies se sont souvent traduites par des poussĂ©es de violence et la recherche de bouc-Ă©missaires. Mais cette crise du Covid-19 avec ses multiples consĂ©quences sociales qui ne commencent qu’à peine Ă  se faire sentir survient dans un contexte politique bien particulier qui existait avant l’épidĂ©mie. 

La colère provient de l’appauvrissement de toute une série de catégories de la population, y compris parmi les classes moyennes, de la précarisation qui frappe notamment les jeunes et les moins diplômés, du creusement des inégalités de toute nature.

Celui d’une défiance envers les institutions et les responsables politiques que l’on enregistre dans la plupart des pays, fût-ce avec des intensités variables. C’est encore plus difficile dans ces conditions pour les gouvernés de croire ce que disent les gouvernements, d’accepter leurs décisions, de respecter leurs consignes. On le sait, nos démocraties européennes connaissent une phase d’épuisement et de fatigue. D’autant que les partis populistes, sans en appeler à l’émeute ou justifier le recours à la violence, sont tentés de souffler sur les braises, que les "négationnistes" de l’épidémie se déchaînent sur les réseaux sociaux et qu’il y a toujours des groupes plus ou moins bien organisés pour se précipiter dans les rues, s’affronter aux forces de l’ordre, piller et détruire : groupuscules idéologiques de l’ultra-droite ou de l’ultra-gauche qui poursuivent des objectifs politiques, trafiquants et délinquants divers et variés qui ne peuvent plus se livrer à leurs activités à cause du confinement ou des couvre-feux, bandes de jeunes qui passent leur temps à en découdre etc.

Enfin, d’un point de vue Ă  la fois anthropologique et sociologique, nos sociĂ©tĂ©s modernes sont travaillĂ©es par deux dynamiques contradictoires, celle de l’égalitĂ©, et celle de l’individualisation. La première amène ceux et celles en situation de dĂ©tresse et de souffrance Ă  s’indigner, lĂ©gitimement, de constater que les catĂ©gories supĂ©rieures s’en sortent plutĂ´t bien, voire très bien car elles Ă©pargnent depuis des mois. La seconde aboutit Ă  ce qu’au nom de la libertĂ©, des fractions entières de populations prĂ©tendent s’affranchir de la moindre contrainte en provenance de ce qu’elles appellent "la dictature sanitaire" et veulent vivre et travailler comme elles l’entendent. 

A-t-on aujourd’hui des exemples de pays qui ont su agir et ĂŞtre compris de leur population afin de limiter ces explosions sociales ? 

Attention, tous les pays européens ne sont pas à feu et à sang, ou au bord de la guerre civile. Et même aucun d’entre eux. Cela étant, il a été très surprenant de voir des comportements violents se produire en Allemagne cet été et ces jours-ci aux Pays-Bas, Paradoxalement, je prendrai deux exemples de pays où la démocratie connaît une crise assez significative, la France et l’Italie, et où, à l’heure actuelle - la prudence est de mise -, on n’enregistre pas de violences équivalentes. En France, les aides considérables de l’État sont souvent critiquées et il est vrai que tout le monde n’en profite pas. Il n’en demeure pas moins qu’elles ont sans doute atténué l’impact de la crise sanitaire et sociale, notamment en contenant la hausse du chômage. Par ailleurs, le mouvement des gilets jaunes a été sévèrement réprimé et s’est délité. Au fil des mois, il n’a plus bénéficié du même soutien de l’opinion publique et ses excès, sa violence justement, ont provoqué l’exaspération de très nombreux Français. Mais, je le répète, il faut être prudent, tout peut basculer de nouveau. En Italie, on assiste à quelque chose d’étonnant. Dans ce pays caractérisé par une défiance presque structurelle à l’égard de l’État et de la politique, on assiste à une remontée de la confiance à l’égard de l’État et de ses figures institutionnelles, le Président de la République, Sergio Mattarella, et, jusqu’à sa démission, le Président du Conseil, Giuseppe Conte. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle une grande partie des Italiens ne comprend pas la crise gouvernementale et parlementaire qui s’est ouverte. En fait, avec la peur provoquée par le Covid-19 et l’angoisse pour l’avenir, les Italiens recherchent de la protection et de la sécurité. Dans le passé, ils se tournaient plutôt vers l’Église catholique et les puissants partis, comme la Démocratie chrétienne et le Parti communiste italien.

La perte d’influence de la première, l’effondrement des seconds, les porte Ă  se tourner vers l’État. Si celui-ci n’est pas Ă  la hauteur - nombre d’aides promises ne sont pas encore arrivĂ©es -, si le gouvernement, quel qu’il soit, s’avère incapable d’élaborer un plan de relance consistant, alors la dĂ©sillusion sera grande. Cela permettra Ă  l’opposition, notamment Ă  la Ligue et Ă  Fratelli d’Italia, de progresser, mais peut-ĂŞtre aussi assistera-t-on Ă  des explosions de violence alimentĂ©es par des groupes extrĂ©mistes ou par la criminalitĂ© organisĂ©e. 

En France, les aides considérables de l’État [...] ont sans doute atténué l’impact de la crise sanitaire et sociale, notamment en contenant la hausse du chômage.

Vous Ă©criviez pour notre blog que la crise du Covid-19 semblait avoir endiguĂ© la montĂ©e des mouvements populistes et dĂ©crĂ©dibilisĂ© leurs discours. Ne voit-on pas pourtant dans ces protestations contre les mesures sanitaires une forme de populisme, rĂ©ticent aux recommandations scientifiques ? 

En vĂ©ritĂ©, j’ai Ă©crit que la crise du Covid-19 avait mis en difficultĂ© les formations populistes en gĂ©nĂ©ral, celles de droite ayant aussi Ă©tĂ© affectĂ©es par la dĂ©faite de Donald Trump, leur modèle ou leur source d’inspiration. Mais j’ai aussi expliquĂ© que si l’épidĂ©mie continuait, cela redonnerait du crĂ©dit aux populistes qui sont Ă  l’opposition car ils en rendront responsables les gouvernements en place. Par ailleurs, j’ai toujours pensĂ© qu’ils pourraient exploiter la dĂ©tĂ©rioration de l’économie et de la situation sociale, tandis qu’ils feraient tout pour exacerber la dĂ©fiance politique, exciter le rejet des immigrĂ©s et exiger la fermeture des frontières. Ils jouent et joueront aussi de la mĂ©fiance d’une partie de la population envers les recommandations scientifiques, mĂ©fiance qui ne peut pas, selon moi, ĂŞtre uniquement qualifiĂ©e de populiste. Ă€ cĂ´tĂ© des anti-vaccins, très reprĂ©sentĂ©s en France dans l’électorat du Rassemblement national et, dans une moindre mesure, dans celui de la France insoumise, beaucoup de nos concitoyens, en rien populistes, constatent que les scientifiques Ă©mettent des avis diffĂ©rents, voire contradictoires : le doute s’installe aussi chez eux. Pire, alors mĂŞme que, selon les sondages, les Français se ralliaient massivement au vaccin, les obstacles rencontrĂ©s par la politique de vaccination et ses divers ratĂ©s suscitent de la dĂ©sillusion chez les pro-vaccins, confortent dans leurs croyances les opposants Ă  tout vaccin et renforcent les thĂ©ories complotistes. Les populistes chercheront Ă  en profiter. En espĂ©rant attirer vers eux de nouveaux Ă©lecteurs. En France, dans la perspective de la prochaine Ă©lection prĂ©sidentielle, Marine Le Pen reste Ă  des niveaux Ă©levĂ©s dans les intentions de vote et une enquĂŞte Harris Interactive la situe Ă  48 % au second tour.

 

Copyright : ROBIN VAN LONKHUIJSEN / ANP / AFP

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