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Les leçons des Ă©lections irakiennes : regards internes et rĂ©gionaux

Les leçons des élections irakiennes : regards internes et régionaux
 Anne Gadel
Auteur
Ancienne directrice générale de l'Institut Open Diplomacy

L’année 2022 semble promettre des rééquilibrages importants au Moyen-Orient. À rebours du statut d’"État-tampon" qu’il porte de facto depuis l’ère post-2003, du fait de la grande porosité de sa situation interne aux soubresauts géopolitiques et aux ingérences étrangères, l’affirmation récente de l’Irak sur la scène régionale n’en est pas moindre. En contraste avec cette ambition régionale et au lendemain des résultats des élections législatives du 10 octobre, il apparaît que le paysage politique irakien est plus que jamais fragmenté : entre sunnites et chiites ; au sein même de la communauté chiite ; et entre les jeunes qui sont descendus dans la rue au mois d’octobre 2019 (le mouvement "Tishreen") et le "système". Quelles sont les leçons de ces élections, et quels pourraient en être les impacts régionaux ?

Les leçons des élections irakiennes

Une abstention record et la percĂ©e de l’esprit Tishreen : la sociĂ©tĂ© civile contre le système. 

Les Ă©lections du 10 octobre dernier ont Ă©tĂ© marquĂ©es par une abstention inĂ©dite. Le taux de participation oscille entre 30 % selon les observateurs de l’UE, et 41 % des inscrits selon la Haute commission Ă©lectorale irakienne. La majoritĂ© de la population irakienne ayant moins de 25 ans (l’âge mĂ©dian est de 21 ans), on peut analyser cette abstention comme une fracture gĂ©nĂ©rationnelle. Ce faible taux de participation confirme l’extrĂŞme dĂ©fiance d’une partie de la population envers la classe politique et la rĂ©sonance du message politique des protestataires qui sont descendus dans les rues irakiennes Ă  l’automne 2019. Bien que de "base sociale chiite" (c’est-Ă -dire, selon Adel Bakawan dans Un siècle de faillite de 1921 Ă  nos jours, d’extraction de milieux et rĂ©gions chiites), les manifestants du mouvement Tishreen s’étaient mobilisĂ©s en dehors des lignes ethniques et confessionnelles pour rĂ©clamer la fin d’un système caractĂ©risĂ© par le confessionnalisme politique, la milicisation et l’incurie de l’État, la corruption endĂ©mique et les influences Ă©trangères. 
 
Malgré cette abstention et en dépit de dissensions profondes au sein même du mouvement Tishreen quant à leur participation au processus électoral, la nouvelle loi électorale adoptée fin 2019 a permis une percée inédite des mouvements politiques issus de "Tishreen" et des indépendants au Parlement, qui remportent respectivement une vingtaine et 37 sièges. En dépit du revers majeur essuyé par l’Alliance des Forces Nationales de l’État, qui représente le bloc modéré s’adressant aux Tishreenis (perte de 60 sièges pour n’en obtenir que 4), ces élections assurent à ceux qui se reconnaissent dans le message des contestataires une représentation limitée, mais remarquable, au Parlement.

Au-delĂ  de divisions sociales et gĂ©nĂ©rationnelles majeures, ces Ă©lections confirment l’extrĂŞme fragmentation du paysage politique irakien. 

Cela montre, malgrĂ© l’appel au boycott de certains mouvements qui se sont retournĂ©s contre l’objectif des contestataires - consolidant l’assise des partis traditionnels - et les nombreux obstacles auxquels ils ont fait face, qu’une partie de la jeune gĂ©nĂ©ration est en mesure de se mobiliser pour demander un changement de paradigme politique et de traduire cela en sièges Ă  la reprĂ©sentation nationale. Les Ă©lus issus du vote des contestataires vont en outre acquĂ©rir une expĂ©rience pratique de la politique Ă©lectorale qui leur permettra d’inscrire sur le long terme cette nouvelle dynamique politique. 

C’est un message essentiel dix ans après l’éclosion et l’échec des printemps arabes. Au-delĂ  de divisions sociales et gĂ©nĂ©rationnelles majeures, ces Ă©lections confirment l’extrĂŞme fragmentation du paysage politique irakien. 

La fragmentation du camp chiite confirmée.

Le grand gagnant de l’élection est incontestablement la coalition sadriste (mouvement national irakien islamique dirigĂ© par le chiite Moqtada al-Sadr) Sairoon, qui obtient 73 sièges, soit 19 de plus qu’en 2018. Très organisĂ©, le mouvement a tirĂ© parti de la nouvelle loi Ă©lectorale pour enregistrer des victoires au-delĂ  des zones qui lui sont historiquement acquises. Cette percĂ©e consacre le populisme nationaliste irakien. L’habiletĂ© politique de Moqtada al-Sadr lui a permis d’accompagner - jusqu’à un certain point - les mouvements de contestation depuis 2015 et de se faire le chantre de la lutte contre la corruption tout en faisant partie de l’équation gouvernementale. En miroir de cette victoire, fait notable : la coalition Fatah, qui regroupe la majoritĂ© des branches politiques du Hachd al-Chaabi, coalition paramilitaire formĂ©e en 2014 pour Ă©pauler l'armĂ©e irakienne dans sa lutte contre les djihadistes du groupe État islamique, a perdu 32 sièges. Ces Ă©lections signent donc la perte de l’avantage que ces branches avaient acquis en 2018, alors fortes de leur prestige de vainqueures de Daech. La coalition Fatah a pâti de dissensions internes et de la nĂ©gligence des thèmes Ă©conomiques et sociaux, au profit de considĂ©rations sĂ©curitaires. Sans surprise, elle est l’instigatrice de la contestation des Ă©lections. Enfin, l’ex-Premier ministre Nouri al-Maliki, dont le long mandat avait favorisĂ© la corruption et une division confessionnelle dĂ©lĂ©tère, fait son retour au Parlement avec 35 sièges gagnĂ©s par sa coalition de l’État de Droit, avec laquelle Sadr devra donc composer.
 
Si, compte tenu de ces rĂ©sultats, il y a fort Ă  parier que le bloc sadriste fasse alliance avec la coalition sunnite Taqaddum (38 sièges) et le Parti dĂ©mocratique du Kurdistan (PDK) (33 sièges), ce sont les nĂ©gociations intra-chiites qui dĂ©termineront ce jeu d’alliances. Il reviendra aussi aux sadristes de donner l’importance qui est due aux candidats issus des mouvements de contestation et aux indĂ©pendants. En tout Ă©tat de cause, et Ă  la lumière de la pratique politique en Irak des dernières annĂ©es, il ne serait pas surprenant de retrouver le mĂŞme trio de prĂ©sidents Ă  la tĂŞte des institutions du pays. 

Implications régionales.

"Ni Est ni Ouest"?

Ă€ l’opposĂ© des liens organiques qui lient une partie de la nĂ©buleuse Hachd al-Chaabi Ă  l’Iran, Sadr porte un discours virulent contre les ingĂ©rences Ă©trangères, dĂ©veloppĂ© dès son entrĂ©e dans l’ère politique post-2003. Il conserve des relations ambiguĂ«s avec TĂ©hĂ©ran, avec laquelle il est en dĂ©saccord sur les questions rĂ©gionales, notamment la Syrie. Vu de TĂ©hĂ©ran, les rĂ©actions Ă  cette victoire sont divisĂ©es : tandis que les rĂ©formistes craignent qu’elle aboutisse Ă  un approfondissement des liens irako-saoudiens rĂ©tablis depuis 2015-2017, les conservateurs estiment partager certains intĂ©rĂŞts avec Sadr, notamment l’opposition Ă  la prĂ©sence amĂ©ricaine. 

L’abstention record est également un indicateur pour Téhéran du rejet, par une part majoritaire de la population, d’un système qui lui a laissé l’opportunité d’affermir sa prise sur la politique et la sécurité de son voisin. L’écart est désormais visible entre la pénétration des Hachd dans l’appareil de l’État et dans l’économie irakienne, et le nombre de sièges qu’ils ont acquis au Parlement. Cela pourrait donner par ricochet une mauvaise image du gouvernement Raïssi, qui fait de l’influence en Irak un des piliers de la stratégie extérieure de la République islamique.

L’abstention record est également un indicateur pour Téhéran du rejet [...] d’un système qui lui a laissé l’opportunité d’affermir sa prise sur la politique et la sécurité de son voisin.

MalgrĂ© la dĂ©confiture de l’Alliance des Forces Nationales de l’État, considĂ©rĂ©e comme le bloc modĂ©rĂ© et proche des alliĂ©s arabes de l’Irak, le recul net du Fatah, la victoire de Sadr et le score estimable de Taqaddom sont observĂ©s avec satisfaction par Riyad, qui avait amorcĂ© un rapprochement avec l’Irak dès 2015-2017, en passant par les clercs arabisants nationalistes Ă  la faveur du dĂ©part de Nouri al-Maliki. Le positionnement nationaliste anti-iranien de Sadr en fait un alliĂ© objectif des puissances arabes du Golfe et un atout pour la stratĂ©gie saoudienne de normalisation de ses relations avec Bagdad et d’encouragement Ă  diversifier ses alliances. 
 
Du cĂ´tĂ© de Washington, on Ă©vite surtout de donner l’impression d’intervenir dans le processus politique. Le PrĂ©sident Biden ne s’est exprimĂ© qu’au travers d’une dĂ©claration conjointe fĂ©licitant les Nations Unies pour leur rĂ´le d’assistance et d’observation. L’attention amĂ©ricaine sera surtout portĂ©e Ă  la place laissĂ©e aux partis pro-iraniens, car ils sont les plus opposĂ©s Ă  la prĂ©sence des troupes rĂ©siduelles amĂ©ricaines en Irak et ils dĂ©termineront la marge de manĹ“uvre laissĂ©e Ă  l’Iran dans les nĂ©gociations nuclĂ©aires. 

Les ambitions irakiennes dans un "Nouveau Moyen-Orient". 

En tout Ă©tat de cause, il importera au futur gouvernement irakien de ne pas ĂŞtre une monnaie d’échange dans le jeu international, et de continuer le tournant amorcĂ© par le Premier ministre Kadhimi visant Ă  se replacer au centre d’un jeu rĂ©gional en mutation via la rĂ©activation de la tradition mĂ©diatrice du pays. 
 
De fait, non seulement la conférence de Bagdad pour la coopération et le partenariat qui a eu lieu fin août 2021 aura été l’occasion de rencontres de plusieurs pays antagonistes (par exemple entre Qatariens et Emiriens, entre Qatariens et Égyptiens, etc.), mais le dialogue saoudo-iranien amorcé en avril dernier continue sous l’égide discret de Bagdad et pourrait aboutir à une reprise des relations diplomatiques. L’Irak entend également être moteur d’une nouvelle architecture régionale de dialogue et de sécurité autour du trio qu’il formerait avec l’Égypte et la Jordanie, pour pallier l’inefficacité du Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCEAG) ou de la Ligue arabe.
 
Quant Ă  la France, au-delĂ  de ses prioritĂ©s stratĂ©giques (lutte contre le terrorisme, prĂ©sence de ressortissants français dans les camps de prisonniers, grands contrats dans les infrastructures et l’énergie), elle profite de l’espace, mĂŞme relatif, laissĂ© par des AmĂ©ricains sur le dĂ©part pour affirmer sa stratĂ©gie en Irak, initiĂ©e en 2019. Jean-Yves le Drian a ainsi qualifiĂ© le pays de "pivot" et de "puissance d’équilibre". La France appuie l’Irak dans sa stratĂ©gie de retour sur la scène rĂ©gionale, et veille Ă  rééquilibrer ses relations avec toutes les communautĂ©s, comme le montre le programme de la visite du PrĂ©sident Macron dĂ©but septembre, Ă  l’occasion de la confĂ©rence de Bagdad. Gageons que cela constitue une force d'entraĂ®nement des EuropĂ©ens, qui semblent s’intĂ©resser de plus en plus au Golfe, comme en tĂ©moigne la visite de Josep Borrell dans la rĂ©gion au mois de septembre. 
 
 


 
Copyright : Ahmad AL-RUBAYE / AFP

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