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Les impôts de production, reflets des travers français

Les impôts de production, reflets des travers français
 Nicolas Laine
Auteur
Responsable des Publications - Études France

La publication de l’édition 2025 du Baromètre des impôts de production de l’Institut Montaigne, réalisé en partenariat avec Forvis Mazars, place la France est en haut du classement. Comparé à l’Allemagne, les recettes fiscales tirées de ces impôts - près de 110 milliards d’euros - sont quatre fois plus élevées en France, alors même que notre PIB est inférieur de près d’un tiers. Au-delà du constat récurrent d’une fiscalité française élevée, les résultats de ce baromètre peuvent être lus à la lumière d’une analyse plus large : la fiscalité sur la production reflète, de manière emblématique, plusieurs travers structurels de notre modèle économique et institutionnel : tendance à légiférer sans prise en compte des effets économique, architecture fiscale morcelée issue d’un empilement normatif prolongé, superposition d’échelons de décision aux logiques parfois divergentes rendant difficile toute conduite stratégique claire et cohérente de notre fiscalité dans la durée... Finalement, ne serait-ce pas précisément parce que les impôts de production concentrent nos travers que leur réforme apparaît si difficile ? Comment s’y prendre pour engager une réduction durable des impôts de production et quels scénarios pour la financer ? Autopsie d’un dysfonctionnement très français et scénarios chiffrés pour le résoudre, par Nicolas Laine

Une faible attention aux effets économiques

Les impôts de production - qui demeurent peu présents dans le débat public, alors qu’ils pèsent davantage sur les entreprises que l’impôt sur les sociétés - regroupent l’ensemble des prélèvements assis sur les facteurs mobilisés dans le processus de production. Il s’agit notamment de taxes liées à la détention de terrains, de bâtiments, ou encore au niveau de la masse salariale. Cette assiette spécifique est source de nombreux effets économiques défavorables.

Premièrement, la fiscalité sur la production fragilise particulièrement les entreprises en difficulté.

Premièrement, la fiscalité sur la production fragilise particulièrement les entreprises en difficulté. Le montant de ces impôts est dû quelles que soient les performances économiques, y compris en l’absence de bénéfices. Cette rigidité contraint les entreprises à s’en acquitter même en période de pertes.

Ensuite, elle biaise les décisions d’investissement. En renchérissant artificiellement le coût du travail (par la taxe sur les salaires par exemple) ou du capital (par la contribution économique territoriale), elle oriente les choix productifs en fonction de considérations fiscales, au détriment de logiques strictement économiques. Ce biais affaiblit la compétitivité des entreprises françaises face à des concurrents implantés dans des pays avec une fiscalité plus neutre.

Enfin, ce type de fiscalitĂ© freine la rĂ©industrialisation du territoire en pesant plus fortement sur les Ă©tablissements industriels. Ces derniers, en raison de leur emprise foncière importante, acquittent 22 % de la taxe foncière sur les propriĂ©tĂ©s bâties alors qu’ils ne reprĂ©sentent que 7 % des entreprises. Par ailleurs, en s’intĂ©grant directement au prix de revient des biens, ces impĂ´ts influencent Ă©galement les dĂ©cisions d’implantation ou d’extension industrielle. Selon France StratĂ©gie, un alignement de notre niveau de fiscalitĂ© de production sur celui de ses partenaires europĂ©ens augmenterait de 18 % les crĂ©ations de sites industriels par des multinationales extra-europĂ©ennes.

Une fiscalité éclatée et excessivement complexe

Outre le niveau de ses prélèvements, la singularité de la France en matière fiscale tient à aussi à leur extrême fragmentation. À structure de production équivalente, une entreprise doit ainsi s’acquitter en moyenne de 66 taxes en France, contre 17 en Allemagne et seulement 5 au Royaume-Uni. Là encore, les impôts de production reflètent ce travers français. Notre baromètre en recense 32 différents en France, contre 25 en Suède – qui présente pourtant un niveau d’imposition sur la production trois fois supérieur – et seulement 3 en République tchèque, qui se classe à la première place de notre baromètre.

Cet Ă©clatement se traduit par l’existence d’une multitude de petites taxes au rendement très limitĂ©. Selon les donnĂ©es de notre baromètre, en France, il faut additionner le produit de 24 impĂ´ts pour atteindre 20 % du total des recettes issues de la fiscalitĂ© de production. En comparaison, 3 impĂ´ts suffisent en Allemagne ou aux Pays-Bas pour atteindre ce mĂŞme seuil. Le rendement mĂ©dian d’un impĂ´t de production en France est donc faible : 980 millions d’euros, contre près de 4 milliards en Pologne. Cette prolifĂ©ration de micro-prĂ©lèvements pèse sur les coĂ»ts de collecte, Ă  tel point que certaines petites taxes coĂ»tent plus cher Ă  collecter que ce qu’elles rapportent. L’Inspection gĂ©nĂ©rale des finances en recensait 90 de ce type – dont la cĂ©lèbre “taxe sur les flippers”. Si certaines ont Ă©tĂ© supprimĂ©es, cette dynamique de simplification n’a pas Ă©tĂ© Ă©tendue Ă  la fiscalitĂ© de production : notre baromètre identifie encore 8 taxes dont le rendement est infĂ©rieur Ă  80 millions d’euros.

En plus de leur multiplicité, les impôts de production se caractérisent - à l’image de tout notre système fiscal - par leur complexité excessive. Prenons l’exemple concret d’une entreprise disposant de plusieurs implantations dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, et devant à ce titre s’acquitter de la "taxe sur les bureaux" prévue à l’article 231 quater du Code général des impôts.

En plus de leur multiplicitĂ©,  les impĂ´ts de production se caractĂ©risent - Ă  l’image de tout notre système fiscal - par leur complexitĂ© excessive.

Elle doit d’abord dĂ©poser un ou plusieurs formulaires 6705-B-SD, en fonction du nombre et de la localisation de ses locaux. Chaque formulaire doit ĂŞtre adressĂ© au service des impĂ´ts territorialement compĂ©tent, ce qui peut conduire Ă  autant de dĂ©pĂ´ts que de sites concernĂ©s. Ensuite, l’entreprise doit vĂ©rifier minutieusement les donnĂ©es prĂ©-remplies par l’administration. Elle est responsable de corriger, complĂ©ter ou supprimer les informations : dĂ©clarer de nouveaux locaux, ajuster les surfaces, ou exclure ceux qui ne seraient finalement pas soumis Ă  la taxe. Le calcul du montant dĂ» dĂ©pend de l’usage des locaux : 0,97 €/m² pour les bureaux, 0,40 € pour les espaces de vente, 0,21 € pour les entrepĂ´ts. Ce barème suppose donc une affectation prĂ©cise de chaque mètre carrĂ© utilisĂ© - sachant que cette typologie fait l’objet de moult exceptions, dĂ©pendant du type de propriĂ©taire ou de l’usage prĂ©cis du local : un local de bureaux sera exemptĂ© s’il appartient Ă  un Ă©tablissement privĂ© d’enseignement, mais pas s’il appartient Ă  une entreprise de cours particuliers - sauf les mètres carrĂ©s dĂ©diĂ©s Ă  de l’archivage administratif. Les salles d’attente sont, elles aussi, exemptĂ©es - mais une incertitude demeure si cette salle dessert aussi une autre pièce : elle pourrait ĂŞtre reclassĂ©e “en voie de circulation interne” et devenir imposable. S’y ajoutent des critères gĂ©ographiques complexes : le montant peut ĂŞtre modulĂ© selon que le local est situĂ© dans une zone de revitalisation des centre-villes, en quartier prioritaire (QPV) ou en zone franche urbaine (ZFU). Enfin, l’entreprise doit anticiper les effets de seuil : un commerce de 2500 m² devra s’acquitter d’une charge de 1000 euros de plus qu’un autre qui fait 1 m² de moins. Ces règles visent, en thĂ©orie, des objectifs louables : adapter l’impĂ´t Ă  la capacitĂ© contributive, exempter certaines activitĂ©s sensibles ou encore soutenir la revitalisation de certains territoires. Mais une telle complexitĂ© est-elle rĂ©ellement justifiĂ©e lorsqu’elle sert Ă  collecter… 20 millions d’euros par an ?

Soyons clairs : une "petite taxe" n’est pas, en soi, illĂ©gitime. Elle peut s’inscrire dans une logique incitative, en ciblant un nombre restreint d’acteurs afin de moduler leur comportement par le biais du signal-prix. Mais dans le cas des impĂ´ts de production, ces taxes de faible rendement ne procèdent pas d’une telle stratĂ©gie. Elles sont le rĂ©sultat d’une accumulation progressive de dispositifs Ă©pars, ajoutĂ©s au fil des annĂ©es pour financer des prioritĂ©s sectorielles ou territoriales, sans alourdir les impĂ´ts "visibles" des Français, plus politiquement sensibles.

Ă€ cet Ă©gard, la fiscalitĂ© de production illustre bien la thĂ©orie de l’illusion fiscale formulĂ©e par Amilcare Puviani. Selon cet Ă©conomiste italien, les systèmes fiscaux tendent Ă  se structurer de manière Ă  minimiser la perception de l’impĂ´t par le contribuable, afin d’en maximiser le rendement sans gĂ©nĂ©rer de rejet social. Ils utilisent pour cela plusieurs mĂ©canismes, qui trouvent une rĂ©sonance particulière dans le cas de la fiscalitĂ© de production : privilĂ©gier les taxes indirectes plutĂ´t que les impĂ´ts directs, pour mieux les dissimuler dans le prix des biens et services ;

Lorsqu’un État entend prĂ©lever 45,6 % de la richesse nationale chaque annĂ©e, une telle dispersion et opacitĂ© deviennent presque structurellement nĂ©cessaires pour Ă©viter un rejet frontal de la charge fiscale.

Fractionner les prélèvements en petites sommes réparties dans le temps plutôt que de concentrer l’effort fiscal en un seul paiement visible ; complexifier à l’extrême les mécanismes fiscaux afin de rendre le coût cognitif de leur compréhension inaccessible au grand public. Dans le cas français, il ne s’agit évidemment pas d’une stratégie consciente ou coordonnée ; mais lorsqu’un État entend prélever 45,6 % de la richesse nationale chaque année, une telle dispersion et opacité deviennent presque structurellement nécessaires pour éviter un rejet frontal de la charge fiscale.

L’intervention de multiples strates d’administration, empêchant de suivre un cap clair

Il est en revanche un travers français que la fiscalitĂ© de production semblait - cette fois - ne plus illustrer : la difficultĂ© Ă  maintenir un cap politique assumĂ©. Ces dernières annĂ©es, une dynamique de baisse avait Ă©tĂ© globalement maintenue. Certes, la rĂ©duction restait modeste : selon notre baromètre, le niveau de la fiscalitĂ© de production a diminuĂ© de 15 % entre 2020 et 2023. Mais cette inflexion semblait produire des rĂ©sultats : l’investissement dans les branches industrielles a progressĂ© trois fois plus vite en France que dans le reste de l’Union europĂ©enne et notre pays est devenu le pays le plus attractif d’Europe pour les investissements internationaux. NĂ©anmoins, cette orientation est aujourd’hui fragilisĂ©e pour deux raisons.

D’une part, notre baromètre montre cette annĂ©e que notre gouvernance fragmentĂ©e peut rendre toute trajectoire de rĂ©duction difficile Ă  maintenir dans la durĂ©e. L’éclatement de la fiscalitĂ© de production se traduit en effet par une dispersion des acteurs qui en dĂ©terminent le montant : la France se distingue ainsi de ses voisins par une part particulièrement importante de la fiscalitĂ© de production dĂ©cidĂ©e par les collectivitĂ©s territoriales - six fois plus Ă©levĂ©e qu’en Allemagne, pourtant pays fĂ©dĂ©ral. En 2023, les efforts entrepris par l’État pour allĂ©ger la fiscalitĂ© de production ont ainsi Ă©tĂ© partiellement neutralisĂ©s par les dĂ©cisions des collectivitĂ©s de hausser la taxe foncière. Elle rĂ©sulte d’une augmentation moyenne de près de 3 % du taux votĂ© par les communes dans un contexte de dĂ©penses locales en forte hausse - du fait du cycle Ă©lectoral favorable Ă  l’investissement, mais aussi de l’augmentation sensible des dĂ©penses de fonctionnement (+4,9 %). Selon nos estimations, sans ces hausses locales, le niveau global des impĂ´ts de production aurait Ă©tĂ© infĂ©rieur de 0,5 milliard d’euros. Si la hausse des taux est souvent prĂ©sentĂ©e comme la consĂ©quence directe d’une baisse des transferts de l’État, cette justification ne rĂ©siste pas Ă  l’analyse : l’État a compensĂ© les pertes de recettes locales issues de la rĂ©forme de 2021 selon des modalitĂ©s qui ont, in fine, accru les recettes totales des collectivitĂ©s concernĂ©es. Cette situation illustre donc un autre de nos travers structurel : en fragmentant les niveaux de responsabilitĂ©, l’éclatement des sources fiscales rend l’imputation des hausses plus difficile. Il en rĂ©sulte une pression fiscale accrue, mais sans pilotage clair ni redevabilitĂ© pleinement assumĂ©e par un niveau de dĂ©cision identifiĂ©.

Outre la difficultĂ© Ă  fĂ©dĂ©rer l’ensemble des niveaux dĂ©cisionnels autour de la baisse des impĂ´ts de production, cet objectif est aujourd’hui Ă©galement fragilisĂ© par une deuxième raison : le revirement politique intervenu Ă  l’AssemblĂ©e nationale après la dissolution. Le Parlement a en effet dĂ©cidĂ© de reporter une nouvelle fois la suppression de la cotisation sur la valeur ajoutĂ©e des entreprises (CVAE) : initialement prĂ©vue pour 2024, puis repoussĂ©e une première fois Ă  2027, cette suppression a Ă©tĂ© dĂ©sormais fixĂ©e Ă  2030 par la dernière loi de finances. Ă€ ce report s’ajoute l’instauration d’une nouvelle contribution complĂ©mentaire Ă  la CVAE, pour gommer la baisse qui devait intervenir en 2025. L’impact de ces mesures sera pleinement visible dans les prochaines Ă©ditions de notre baromètre, mais il est d’ores et dĂ©jĂ  certain qu’elles marqueront un coup d’arrĂŞt Ă  la dynamique engagĂ©e en 2020 et annulent, de fait, la suppression de la CVAE pour 530 000 entreprises.

Et ces hausses ne sont probablement pas terminĂ©es. Ă€ partir de 2025, un versement mobilitĂ© rĂ©gional pourra ĂŞtre instaurĂ© en dehors de l’Île-de-France, dans la limite de 0,15 % de la masse salariale. D’autres augmentations sont Ă  prĂ©voir dans les prochaines annĂ©es : de nouveaux impĂ´ts de production Ă  finalitĂ© environnementale, imposĂ©s par le droit europĂ©en, ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© intĂ©grĂ©s dans les niveaux de fiscalitĂ© de pays comme le Danemark, la Belgique ou la Pologne, mais pas encore en France. Leur transposition prochaine ne fera qu’accentuer notre diffĂ©rentiel de fiscalitĂ© de production.

Un déni des réalités

Les impĂ´ts de production reflètent donc certains travers bien connus en France : une complexitĂ© excessive, tant dans la structure des impĂ´ts que dans la rĂ©partition des responsabilitĂ©s, qui brouille les lignes de redevabilitĂ© ; une gestion principalement budgĂ©taire de la fiscalitĂ©, menĂ©e sans rĂ©flexion d’ensemble sur ses finalitĂ©s ni sur ses effets Ă©conomiques. Pour que la fiscalitĂ© de production incarne pleinement certaines spĂ©cificitĂ©s françaises, il faut sans doute y ajouter un dernier trait caractĂ©ristique : le refus d’assumer ces travers et la tendance Ă  s’en accommoder au nom d’une singularitĂ© nationale, quand bien mĂŞme de nombreux exemples europĂ©ens prouvent qu’un autre modèle est possible.

Ainsi, alors que la plupart des pays européens ont engagé une réduction de leur fiscalité de production depuis quinze ans, la France n’a consenti qu’à des baisses marginales avant de renoncer à cet objectif, réintégrant cette fiscalité comme instrument d’ajustement budgétaire.

Les impôts de production reflètent donc certains travers bien connus en France.

Ce refus de prendre en compte les dynamiques européennes - alors même que la concurrence, en particulier celle de l’Espagne, s’intensifie - s’accompagne d’un déni de la situation conjoncturelle.

De fait, après sept annĂ©es de redressement, les indicateurs industriels français se dĂ©gradent Ă  nouveau : seulement 89 ouvertures nettes de sites industriels ont Ă©tĂ© enregistrĂ©es en 2024, soit une baisse de plus de 50 % par rapport Ă  l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente. DĂ©but mars, une chute de 7 % des projets d’investissements internationaux en France Ă©tait Ă©galement annoncĂ©e, signalant un retour des incertitudes après plusieurs annĂ©es de rĂ©formes pro-business.

Assumer un cap clair et constant sur les impĂ´ts de production

Il serait nécessaire de maintenir enfin un cap clair sur la fiscalité de production. Cela suppose d’en faire une véritable priorité politique, et non un simple levier d’ajustement budgétaire conjoncturel.

Certes, privilĂ©gier ces impĂ´ts peut sembler peu rationnel pour le politique. Les gouvernements sont davantage incitĂ©s Ă  allĂ©ger les cotisations sociales, mieux connues du grand public, tandis que la majoritĂ© des classements internationaux - Trading Economics, KPMG, EY, Doing Business - se concentrent sur la fiscalitĂ© directe - ce qui donne au taux d’impĂ´t sur les sociĂ©tĂ©s une place centrale dans la communication publique. Ce dernier point peut expliquer que la rĂ©duction du taux d’impĂ´t sur les sociĂ©tĂ©s Ă  25 % ait donnĂ© lieu Ă  un communiquĂ© officiel de Business France alors que la rĂ©forme, pourtant plus structurante, de la fiscalitĂ© de production en 2021 ne semble avoir fait l’objet d’aucune communication Ă©quivalente.

Si elle n’a que peu d’écho dans l’opinion, la rĂ©duction de la fiscalitĂ© sur la production est pourtant cohĂ©rente avec les prioritĂ©s Ă©conomiques du pays. Comme vu prĂ©cĂ©demment, elle est la plus efficace pour accompagner notre rĂ©industrialisation. Selon France StratĂ©gie, une rĂ©duction de 5 milliards d’euros des impĂ´ts de production augmenterait de 2,3 % la probabilitĂ© qu’une entreprise installe un centre de production en France - or ces implantations industrielles s’accompagnent frĂ©quemment de la localisation du siège social Ă  proximitĂ©. Ă€ titre de comparaison, une baisse de l’IS a un effet sur les sièges sociaux uniquement, tandis qu’une baisse des cotisations sociales a un impact quatre fois moindre sur la localisation industrielle. Plus largement, la baisse des impĂ´ts de production - plutĂ´t que d’autres impĂ´ts - rĂ©pond au besoin de relancer des filières stratĂ©giques, comme la base industrielle et technologique de dĂ©fense. Les entreprises de ce secteur prĂ©sentent en effet plusieurs caractĂ©ristiques qui les rendent particulièrement exposĂ©es Ă  la fiscalitĂ© sur la production : une forte emprise au sol, les rendant sensibles aux taxes foncières ; un renouvellement rapide du capital productif, pour lesquels ces impĂ´ts n’offrent pas de dĂ©duction fiscale ; des effets de cascade liĂ©s Ă  la C3S, qui s’applique Ă  chaque Ă©tape de leurs longues chaĂ®nes de valeur.

Dans un contexte budgĂ©taire contraint, il convient nĂ©anmoins de rĂ©duire en prioritĂ© les impĂ´ts de production les plus dommageables. Les taxes foncières sont souvent citĂ©es Ă  ce titre. En rĂ©alitĂ©, bien que plus Ă©levĂ©es en France qu’en moyenne europĂ©enne, elles ne doivent pas ĂŞtre une prioritĂ© immĂ©diate : elles sont en partie compensĂ©es par des abattements - dont 35 % bĂ©nĂ©ficient aux propriĂ©taires de locaux industriels -, reposent sur des assiettes stables et incitent Ă  un usage plus rationnel du foncier dans les zones tendues. Sur ce point, c’est avant tout la modĂ©ration du taux moyen qui doit ĂŞtre recherchĂ©e.

Si elle n’a que peu d’écho dans l’opinion, la réduction de la fiscalité sur la production est pourtant cohérente avec les priorités économiques du pays. Comme vu précédemment, elle est la plus efficace pour accompagner notre réindustrialisation.

C’est plutôt sur un autre impôt que le consensus est fort : la contribution sociale de solidarité des sociétés (C3S). Prélevée sur le chiffre d’affaires, elle est décrite par le Conseil d’analyse économique comme une taxe "dont la nocivité n’a pas d’égal" dans notre système fiscal. En s’ajoutant en cascade à chaque étape de production, elle favorise l’importation de biens intermédiaires et agit de fait comme une subvention déguisée à l’importation. Dans un secteur comme la grande distribution, où les marges sont faibles, elle peut produire une différence de 0,3 % qui suffit à modifier les circuits d’approvisionnement pour limiter les étapes où elles s’appliquent. Résultat : davantage de marques de distributeurs, davantage d’importations et un impact négatif sur le solde commercial.

Au global, la C3S réduirait les exportations de 4,2 milliards d’euros, tout en augmentant les importations de 500 millions, soit une dégradation du commerce extérieur supérieure… à son propre rendement. Sa suppression, un temps prévue pour 2017, a été reportée. Si un abattement en limite désormais l’effet aux plus grandes entreprises, sa nocivité demeure. L’Institut Montaigne plaide de longue date pour sa disparition.

RĂ©soudre nos travers, financer notre ambition : la piste des niches fiscales

Et si rĂ©soudre la question des impĂ´ts de production Ă©tait ainsi l’occasion de s’attaquer plus largement au mille-feuille fiscal français qui se caractĂ©rise par un autre phĂ©nomène bien connu : celui de la prolifĂ©ration des niches fiscales ? Ces dernières prĂ©sentent des travers qui rappellent ceux des impĂ´ts de production. Elles accroissent l’opacitĂ© et la complexitĂ© de notre système fiscal en multipliant les dĂ©rogations Ă  la norme de rĂ©fĂ©rence : peut-on tolĂ©rer que la notice d’explication de l’impĂ´t sur le revenu comporte 434 pages ? Comme les impĂ´ts de production, les dĂ©penses fiscales se sont aussi accumulĂ©es sans que les effets Ă©conomiques de ce mouvement ne soient pris en compte. Elles contribuent ainsi Ă  une hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© croissante des taux effectifs et Ă  un mitage gĂ©nĂ©ralisĂ© de l’assiette fiscale, Ă  rebours des recommandations de la fiscalitĂ© optimale qui privilĂ©gient des assiettes larges et des taux modĂ©rĂ©s.

Une réduction de moitié des dépenses fiscales - qui s’élèvent à 85 milliards d’euros par an - permettrait de financer une baisse des impôts de production, ce qui nous ramènerait dans la moyenne des pays étudiés dans notre baromètre. Cette option permettrait la suppression des 24 plus petits impôts de production afin de simplifier le paysage fiscal, la suppression de la CFE dans le but de modérer le taux moyen des taxes foncières pesant sur l’industrie, ainsi que la suppression de la CVAE et de la C3S en raison de leurs effets économiques particulièrement délétères.

Comme l’explique la récente tribune de Lisa Darbois, une rationalisation encore plus forte des dépenses fiscales permettrait d’alléger, au-delà des impôts de production, les grands impôts de droit commun. Dans ce scénario, les marges budgétaires dégagées par la suppression partielle des niches fiscales permettraient de financer en priorité la réindustrialisation, par une baisse des impôts de production à hauteur de 15 Md€, mais aussi le renforcement de l’effort de défense (10 Md€). Le solde pourrait soutenir une diminution de 6 points du taux de l’impôt sur les sociétés (18 Md€), une réduction de 3 à 10 points selon les tranches du taux de l’impôt sur le revenu (10 Md€) ainsi qu’une baisse de deux points du taux normal de TVA (12 Md€). S’il faudrait porter une attention particulière à la neutralité sectorielle de la réforme et aux effets de bords induits, une telle réforme permettrait de poser les bases d’un cadre budgétaire plus lisible et mieux aligné avec les priorités stratégiques de la Nation.

Chiffrage d’une réallocation des dépenses fiscales

En 2025, les dépenses fiscales sont estimées à 85 Md€, selon le projet de loi de finances (PLF 2025, Voies et moyens).

  • Reprise de la suppression de la CVAE, prĂ©vue initialement en 2024 puis reportĂ©e Ă  2027, Ă  nouveau repoussĂ©e par la loi de finances pour 2025 : 4 Md€.
  • Suppression de la CFE, en se fondant sur les donnĂ©es du baromètre 2023 : 7 Md€.
  • Suppression de la C3S, en se fondant sur les donnĂ©es du baromètre 2023 : 5,4 Md€.
  • Suppression des 24 plus petits impĂ´ts de production, reprĂ©sentant 20 % du produit total des impĂ´ts de production en 2023, en se fondant sur les donnĂ©es du baromètre 2023 : 21,2 Md€.

  • Financement du besoin supplĂ©mentaire de dĂ©fense : Écart entre la trajectoire actuelle de la loi de programmation militaire (67 Md€ en 2030) et la nouvelle cible proposĂ©e par le ministre des ArmĂ©es (90 Md€), soit 23 Md€ supplĂ©mentaires Ă  horizon 2030. 10Md affectĂ©s.
  • Diminution de nos impĂ´ts de production (15 Md€), comprenant la suppression de la CVAE.
  • RĂ©duction des taux faciaux des principaux impĂ´ts, proportionnĂ©e Ă  l’effet de rehaussement d’assiette induit par la suppression des dĂ©penses fiscales. Si l’on considère cette suppression comme un Ă©largissement d’assiette, la baisse des taux de droit commun pourrait ĂŞtre estimĂ©e comme suit :

o Impôt sur les sociétés (IS) :
Affectation des 18,2 Md€ de dépenses fiscales sur les bénéfices à une baisse des taux. À titre indicatif :

  • Taux normal : de 25 % Ă  19 % (baisse de 6 points)
  • Taux rĂ©duit : de 15 % Ă  11 % (baisse de 4 points)
     

o TVA :
Affectation des 11,9 Md€ de dépenses fiscales sur la TVA à une baisse du taux normal de 20 % à 18 % (baisse de 2 points)
ImpĂ´t sur le revenu (IR) :
Réaffectation de 28 Md€ (sur 42 Md€ de dépenses fiscales rattachées à l’IR) à une baisse des taux marginaux :

  • 2e tranche : de 11 % Ă  8 %
  • 3e tranche : de 30 % Ă  23 %
  • 4e tranche : de 41 % Ă  32 %
  • 5e tranche : de 45 % Ă  35 %


Cette réallocation est globalement neutre à l’échelle macroéconomique. Les entreprises bénéficieraient de 22,2 Md€ de restitutions directes (suppression de la CVAE et baisse du taux d’IS). Pour les ménages, la suppression de 42 Md€ de dépenses fiscales serait compensée par 28 Md€ de baisses de taux à l’IR, soit une hausse nette de 14 Md€. Celle-ci pourrait être répartie de manière homogène entre les tranches ou concentrée sur la dernière, en substitution à la mesure prévue en loi de finances 2025 sur le taux minimal applicable aux hauts revenus. Aucune restitution n’est envisagée sur les 7 Md€ de dépenses fiscales supprimées sur les accises sur l’énergie, dont 6 Md€ portent sur les énergies fossiles.

Si elle est neutre pour les finances publiques, la suppression des dépenses fiscales présente un risque élevé d’écart en recettes du fait de son ampleur. Elle nécessiterait une mise en œuvre progressive sur cinq ans, en débutant par les niches les moins efficientes et les secteurs ou territoires les moins exposés. Certaines zones - comme les DOM ou la Corse - pourraient être placées en fin de trajectoire. Un accompagnement budgétaire ciblé resterait possible pour les secteurs les plus fragiles.

Rompre avec la résignation fiscale

Les impĂ´ts de production, avec leur niveau singulier, leur empilement chaotique et leur gestion Ă©clatĂ©e, reflètent donc plusieurs de nos travers français et illustrent notre difficultĂ© Ă  concevoir une fiscalitĂ© lisible, stratĂ©gique et pilotĂ©e dans la durĂ©e. Leur maintien, malgrĂ© un consensus d’experts et des comparaisons europĂ©ennes accablantes, traduit un triple aveuglement : Ă  l’égard de leurs effets Ă©conomiques rĂ©els, des dynamiques internationales et de nos propres incohĂ©rences. Tant qu’ils resteront un outil d’ajustement budgĂ©taire plutĂ´t qu’un levier de stratĂ©gie Ă©conomique, tant que leur complexitĂ© dissimulera leur nocivitĂ©, et tant que la fragmentation des responsabilitĂ©s permettra Ă  chacun de s’en exonĂ©rer politiquement, ils continueront d’incarner ce que notre système a de plus inefficace : une fiscalitĂ© Ă  la fois myope, opaque et rĂ©signĂ©e.

Plus largement, le poids anormalement élevé de certains impôts tels ceux pesant sur la production alimente mécaniquement la multiplication des dérogations - souvent sous forme de niches fiscales - destinées à en atténuer les effets. Ce jeu d’équilibrisme, combinant surtaxation et exemptions, génère une complexité croissante et affaiblit la lisibilité comme l’efficacité de l’impôt. Réformer les impôts de production n’est donc pas seulement moderniser un segment du système fiscal ; c’est engager un mouvement plus vaste de rationalisation, qui ne pourra aboutir qu’en s’attaquant aussi à la prolifération des dépenses fiscales.

Copyright image : Eric PIERMONT / AFP
Ministère de l’Économie et des Finances

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