AccueilExpressions par MontaigneLes crises monĂ©taires, moteur de la construction europĂ©enne ?La plateforme de dĂ©bats et d’actualitĂ©s de l’Institut Montaigne RĂ©gulation17/03/2010ImprimerPARTAGERLes crises monĂ©taires, moteur de la construction europĂ©enne ?Auteur François Rachline Directeur gĂ©nĂ©ral de l'Institut Montaigne de 2009 Ă 2010 L'Institut Montaigne en Une du "Monde" du 17 mars 2010 :"(...) Pourtant, pour avoir une chance d'endiguer la spéculation, les Etats doivent impérativement être unis. Ils pourraient même illustrer leur entente en émettant des Eurobonds, suggère dans Le Monde, l'Institut Montaigne."Article de François Rachline, directeur général de l'Institut Montaigne :En ces temps d'incertitudes financières, les difficultés de la Grèce sont celles de l'Europe. Elles menacent l'euro. Les marchés n'ont pas encore voté massivement contre la monnaie unique mais la zone monétaire européenne tangue dans la tempête.Certes, quand le feu couve dans la maison, il n'est pas temps d'en redessiner les plans. Il faut d'abord parer au plus pressĂ©, ensuite prendre les dispositions de nature Ă Ă©viter que le sinistre prenne de l'ampleur. Trois considĂ©rations permettent d'inscrire l'action dans cette perspective : les soubresauts monĂ©taires passĂ©s ont toujours conduit Ă un renforcement de la construction europĂ©enne ; la situation actuelle montre que l'Ă©conomique ne peut vivre sans le politique ; sortir de la crise par le haut exige un effort d'imagination.Trois grandes secousses en trois dĂ©cennies ont failli mettre l'Europe Ă bas : les taux de change flottants (1971-1973), les divergences de politiques Ă©conomiques (1975-1978), les bouleversements politiques du continent (1989-1995). Chaque fois, la rĂ©activitĂ© europĂ©enne a finalement permis de surmonter l'obstacle. La mise en place, en 1974, de l'European Currency Unit (ECU) et du serpent monĂ©taire a sauvĂ© les politiques communes, notamment la politique agricole commune (PAC).La naissance, en 1979, du système monĂ©taire europĂ©en (SME), dotĂ© d'un fonds de stabilisation, constitua un puissant facteur de rapprochement des politiques Ă©conomiques dans le but d'aboutir un jour Ă une monnaie unique. La crĂ©ation d'une Banque centrale europĂ©enne (BCE) et le lancement de l'euro, en 1999, rĂ©alisèrent ce projet datant du traitĂ© de Rome, mĂŞme si la zone euro n'englobe pas encore tous les pays de l'Union. Ces trois moments tĂ©moignent d'un progrès sur la voie de l'intĂ©gration monĂ©taire. Chaque fois, la pression extĂ©rieure a jouĂ© le rĂ´le d'accĂ©lĂ©rateur. Chaque fois, l'Europe a su rĂ©agir. Chaque fois, elle s'en est sortie par le haut.La pĂ©dagogie des crises connaĂ®t cependant des limites. La rĂ©alitĂ© vient de dĂ©montrer qu'une Europe dotĂ©e d'une monnaie unique, d'une zone monĂ©taire, d'une stratĂ©gie de change n'est pas Ă l'abri des accès de fièvre. La situation grecque le souligne. Elle met en Ă©vidence la nĂ©cessitĂ© d'une convergence des politiques Ă©conomiques pour Ă©viter Ă l'avenir de se retrouver dans la mĂŞme situation. Le pacte de stabilitĂ© et de croissance ayant volĂ© en Ă©clats, il est dĂ©sormais indispensable que les politiques budgĂ©taires deviennent rĂ©ellement convergentes. Cela reviendrait Ă dĂ©cider, en commun, des grandes orientations Ă suivre, notamment des investissements d'infrastructures (transports ferroviaires, Ă©lectricitĂ©, autoroutes...).Or, rien de cela n'est possible sans une vision politique. L'approche financière seule ne suffit pas. Ainsi, quand la banque centrale des Etats-Unis (Fed) sauve la banque Bear Sterns, le 14 mars 2008, elle vise un autre but que les opĂ©rateurs Ă©conomiques : gĂ©rer le risque systĂ©mique, non gagner de l'argent. Quand les Etats multiplient les mesures pour assurer la survie des banques, ils n'interviennent pas pour les tirer d'affaire, mais pour Ă©viter que leur effondrement n'entraĂ®ne le monde entier dans un effondrement fatal. En un mot, le pouvoir n'est pas le marchĂ© : son rĂ´le est de le contrĂ´ler, pas de s'y soumettre. En tĂ©moigne la longue histoire des relations toujours dĂ©licates entre souverain et marchand. Le premier prend, le second vend ; le premier veut imposer, le second disposer ; le premier garantit la sĂ©curitĂ©, le second rĂŞve de libertĂ©. On l'a bien vu au cours de l'annĂ©e 2008 : quand la libertĂ© conduit au chaos, les acteurs en appellent au prince pour rĂ©tablir la sĂ©curitĂ©.Dit autrement, pas d'Ă©conomie florissante sans pouvoir rĂ©gulateur. Cette logique est aujourd'hui au coeur de la question europĂ©enne. Les dĂ©ficits publics comme l'endettement ne sont pas, seulement, des problèmes Ă©conomiques. Ils exigent une ambition politique. Peut-ĂŞtre l'Europe paie-t-elle, avec retard, son statut initial : au sortir de la seconde guerre mondiale, elle constituait pour ainsi dire un joint de dilatation entre les Etats-Unis et l'URSS.Elle a pu croĂ®tre Ă l'ombre de la coexistence pacifique, comme dans un interstice. Bien sĂ»r, dès le traitĂ© de Rome, on lui prĂ©disait un avenir politique, mais c'Ă©tait pour plus tard, dans un lointain avenir dont on discernait mal les contours. Il n'Ă©tait pas question de promouvoir d'emblĂ©e cette Europe-lĂ , ce qui aurait sans doute plus gĂŞnĂ© d'ailleurs les AmĂ©ricains que les SoviĂ©tiques. Il Ă©tait donc souhaitable qu'elle n'eĂ»t pas trop d'ambition politique et qu'elle acquĂ®t, en revanche, une stature Ă©conomique significative.Ce modèle a correctement fonctionnĂ© pendant quarante ans. Il n'est pas encore caduc, malgrĂ© les bouleversements du monde depuis une dĂ©cennie, mais il est largement essoufflĂ©. Aujourd'hui, les EuropĂ©ens n'ignorent pas que malgrĂ© ses aspirations, ses rĂ©alisations, sa force Ă©conomique grandissante, son contenu politique latent, l'Union demeure plus potentielle que rĂ©elle. Certes, elle dispose dĂ©jĂ de certains des attributs de la souverainetĂ©, comme un territoire, une monnaie, une Cour de justice, un Parlement, une Commission avec un prĂ©sident et dĂ©sormais un quasi-ministre des affaires Ă©trangères, mais Ă cĂ´tĂ© de l'AmĂ©rique ou de la Chine, quel est son poids dans les grandes affaires du monde ?Face Ă elle-mĂŞme, l'Europe doit faire preuve d'imagination. Non pas forcĂ©ment se lancer dans une rĂ©volution conceptuelle, mais en appeler au simple bon sens. Depuis 1958, l'Allemagne et la France ont souvent jouĂ© un rĂ´le moteur dans les affaires europĂ©ennes. Non que l'Europe se rĂ©sume Ă ce couple, bien entendu, mais il constitue pour ainsi dire son bloc-moteur - 45 % du PIB total de l'Union. Sans lui, l'Europe s'arrĂŞte. Avec lui, elle peut avancer. Les circonstances montrent que la solidaritĂ© entre Etats reste trop fragile quand l'un des leurs est attaquĂ© - qu'il soit responsable directement de ses difficultĂ©s ou que des spĂ©culations s'appuient sur sa faiblesse affichĂ©e pour en profiter en l'accentuant.D'autres pays risquent de pourrir l'euro si rien n'est fait. Devant des dĂ©ficits qualifiĂ©s d'abyssaux, la notion de gouvernement Ă©conomique est revenue Ă l'ordre du jour. Ce serait une excellente initiative, mais le recul de l'idĂ©e fĂ©dĂ©raliste devant l'intergouvernementalitĂ©, depuis une dizaine d'annĂ©es, ne rend guère probable Ă très court terme une telle Ă©volution. Or le temps presse. Les turbulences ne sont pas derrière nous mais devant. C'est pourquoi l'Institut Montaigne vient de proposer la crĂ©ation d'un eurobond (obligation Ă©mise par une association de banques).L'idĂ©e n'est pas rĂ©volutionnaire mais l'actualitĂ© en renforce la nĂ©cessitĂ©. Si l'Europe disposait d'un tel instrument, cela lui permettrait de lancer des emprunts dans un seul papier, tout en Ă©tablissant une discipline de solidaritĂ© pour le financement des dĂ©penses budgĂ©taires. Dans un premier temps, l'Allemagne et la France lanceraient cet instrument obligataire unique, pour qu'il puisse ensuite s'Ă©tendre aux autres partenaires de l'Union qui le souhaiteraient. Une dynamique serait ainsi enclenchĂ©e pour resserrer les liens entre les diffĂ©rents protagonistes : d'abord dĂ©finir une liste de projets stratĂ©giques de long terme entre la France et l'Allemagne ; ensuite Ă©tablir une stratĂ©gie de financement pluriannuel des budgets français et allemand ; crĂ©er alors une agence dĂ©diĂ©e dont la mission serait de procĂ©der Ă des adjudications d'eurobonds ; enfin dĂ©finir un Ă©chĂ©ancier prĂ©cis en fonction duquel le produit des Ă©missions d'eurobonds serait rĂ©parti. Chaque exercice budgĂ©taire verrait les capitaux levĂ©s distribuĂ©s aux TrĂ©sors nationaux suivant les modalitĂ©s dĂ©finies par cet Ă©chĂ©ancier.Faute d'une telle possibilitĂ© aujourd'hui, ce sont les banques allemandes - elles dĂ©tiennent 70 % de la dette grecque - qui sont contraintes de renouveler leurs crĂ©dits pour sauver la Grèce. N'en dĂ©plaise Ă Berlin. Autrement dit, quelles que soient les raisons de la crise actuelle, la question n'est plus de chercher des boucs Ă©missaires mais de s'organiser pour traiter le mal en profondeur. Beaucoup, en Allemagne comme ailleurs, ne croyaient pas Ă l'euro. Beaucoup, en Allemagne comme ailleurs, ne croyaient pas Ă l'intĂ©rĂŞt que pourrait reprĂ©senter une Banque centrale europĂ©enne. Il est temps de croire, en Allemagne comme ailleurs, Ă l'eurobond.- Lire et tĂ©lĂ©charger l'Etude Pour un Eurobond - Une stratĂ©gie coordonnĂ©e pour sortir de la crise (Institut Montaigne, fĂ©vrier 2010)ImprimerPARTAGER