Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne
Imprimer
PARTAGER

Les axes clés du plan santé 2022

Les axes clés du plan santé 2022
 Daniel Szeftel
Auteur
Co-fondateur de SĂŠMEIA

Mardi 18 septembre, la prĂ©sentation de la stratĂ©gie gouvernementale de transformation du système de santĂ© a fait l’objet d’un dispositif communicationnel inĂ©dit : le matin, un discours de près d’une heure du prĂ©sident de la RĂ©publique Emmanuel Macron prĂ©sentant les axes forts de cette stratĂ©gie sous le slogan "prendre soin de chacun". L’après-midi, la dĂ©clinaison de cette stratĂ©gie par la ministre de la SantĂ© et des SolidaritĂ©s Agnès Buzyn et la ministre de l’Enseignement supĂ©rieur FrĂ©dĂ©rique Vidal au travers de laprĂ©sentation d’une feuille de route opĂ©rationnelle appelĂ©e "Ma SantĂ© 2022". A noter, la publication dans le mĂŞme temps de six rapports thĂ©matiques, boĂ®tes Ă  idĂ©es qui ont permis d’alimenter la feuille de route sur : 

  • La formation des professionnels de santĂ© 
  • Les conditions d’exercice des soignants 
  • L’organisation territoriale des soins 
  • La qualitĂ© de soins 
  • Le virage numĂ©rique 
  • La refonte des modes de financement et de rĂ©gulation des professionnels de santĂ© et Ă©tablissements de soins 

Cette impressionnante production de contenu pour rĂ©former le système de santĂ© français rend le dispositif d’ensemble difficile Ă  apprĂ©hender, dans la mesure oĂą les pistes finalement retenues dans la feuille de route sont toutes aussi importantes pour l’analyse que celles qui ont Ă©tĂ© momentanĂ©ment ou dĂ©finitivement Ă©cartĂ©es. Il est nĂ©anmoins possible de dĂ©gager les grandes lignes de force des 54 mesures proposĂ©es par le gouvernement. 

Le premier tabou que brise le gouvernement est celui du recours au salariat au sein de la mĂ©decine de ville, aujourd’hui massivement organisĂ©e selon le modèle des professions libĂ©rales. Ainsi, 400 mĂ©decins salariĂ©s seront recrutĂ©s par les hĂ´pitaux locaux dès 2019 afin de lutter contre la pĂ©nurie mĂ©dicale dans les dĂ©serts mĂ©dicaux. De mĂŞme, 4 000 assistants mĂ©dicaux, nouveau mĂ©tier intermĂ©diaire entre celui d'aide-soignant et celui de secrĂ©taire mĂ©dicale, seront financĂ©s et recrutĂ©s par les maisons de santĂ© et les cabinets de groupe afin de libĂ©rer davantage de temps mĂ©dical. Si l’outil du salariat n’est pas Ă  nĂ©gliger pour amĂ©liorer l’accès aux soins de premier recours, il est sans doute dommage que cette mesure fasse passer au second plan l’utilisation des transferts de compĂ©tence des mĂ©decins vers les infirmières et les pharmaciens d’officine, qui maillent le territoire de manière appropriĂ©e et pourraient pallier dans un certain nombre de cas la pĂ©nurie de mĂ©decins.   

Le deuxième choix fort du plan "Ma SantĂ© 2022" est celui de la suppression de certaines rigiditĂ©s et de certaines rentes dans le système de santĂ© français. C’est ainsi que face Ă  l’urgence sanitaire croissante que reprĂ©sentent les dĂ©serts mĂ©dicaux, face au vieillissement de la population, le gouvernement met fin au numerus clausus Ă  l’entrĂ©e en deuxième annĂ©e de mĂ©decine ainsi qu’aux concours d’entrĂ©e dans les Ă©coles d’infirmière, ce qui pourrait conduire Ă  former davantage de soignants dans les annĂ©es Ă  venir. De mĂŞme, le gouvernement annonce un assouplissement supplĂ©mentaire des autorisations d’activitĂ© pour les Ă©tablissements de santĂ©, notamment pour les hĂ´pitaux de proximitĂ©, ce qui devrait conduire Ă  un maintien facilitĂ© en activitĂ© de petites structures hospitalières ne remplissant pas les niveaux d’exigence habituels.  

Ces mesures de libĂ©ralisation du système de soins ne conduisent pas Ă  la rĂ©habilitation de la logique concurrentielle au sein du système de santĂ©. Au contraire, le gouvernement semble faire comme troisième choix d’ampleur, celui de la "coopĂ©tition", mot-valise entre compĂ©tition et coopĂ©ration, qui dĂ©signe en rĂ©alitĂ© une nouvelle organisation territoriale des soins en quatre niveaux au sein de laquelle la concurrence entre professionnels de santĂ© et Ă©tablissements de soins est fortement amoindrie :  

  • Au premier niveau, les CommunautĂ©s Professionnelles Territoriales de SantĂ© (CPTS) organiseraient la coopĂ©ration et le regroupement entre professionnels de santĂ© de ville, la permanence des soins et l’articulation avec l’hĂ´pital ;
  • Au deuxième niveau, des hĂ´pitaux de proximitĂ© spĂ©cialisĂ©s dans les soins gĂ©riatriques, le suivi des maladies chroniques et l'appui au premier niveau seraient dĂ©veloppĂ©s et labellisĂ©s ;
  • Au troisième niveau, des Ă©tablissements de recours seraient responsables des urgences et de la prise en charge spĂ©cialisĂ©e ;
  • Au quatrième niveau, les Centres hospitalo-universitaires (CHU) assureraient le rĂ´le de centres de rĂ©fĂ©rence pour les maladies rares et les prises en charge complexes. 

Cette structuration en filière, la possibilitĂ© d’une intĂ©gration grandissante entre Ă©tablissements et le souhait politique de voir les coopĂ©rations public/privĂ© se renforcer amèneront Ă  spĂ©cialiser davantage l’activitĂ© de chaque Ă©tablissement, rendant de moins en moins probable la prĂ©sence sur un mĂŞme territoire de deux Ă©tablissements en concurrence. Si l’on peut attendre d’une telle structuration le renforcement de la coordination entre acteurs, l’augmentation des capacitĂ©s d’investissement des offreurs de soins dans l’innovation et des gains de productivitĂ©, il est Ă  craindre qu’elle ne restreigne la capacitĂ© des patients Ă  choisir l’établissement au sein duquel ils seront pris en charge. 

La recherche de l’amĂ©lioration de la qualitĂ© constitue pourtant le quatrième axe majeur de la feuille de route gouvernementale. L’approche est parfois classique, avec la mise en place de protocoles formalisĂ©s de prise en charge sur l’insuffisance cardiaque et l’ostĂ©oporose, Ă  l’instar des guides “parcours de soins” que produit la Haute autoritĂ© de santĂ© (HAS) depuis plusieurs annĂ©es. La seconde approche est plus innovante puisqu’elle prĂ©voit de mesurer la qualitĂ© de la prise en charge au travers d’indicateurs de rĂ©sultat (mortalitĂ©, hospitalisations, etc.) mais aussi d’indicateurs rapportĂ©s par le patient (qualitĂ© de vie, fatigue, etc.). Ces indicateurs feraient l’objet de publications permettant la comparaison entre Ă©tablissements et d’incitations financières, avec un budget de 300 millions d’euros prĂ©vu pour rĂ©munĂ©rer la qualitĂ©. 

S’il responsabilise les offreurs de soins sur les questions de qualitĂ© au travers d’incitations financières, le plan "Ma SantĂ© 2022" se refuse Ă  la mise sous contrainte des acteurs pour atteindre des objectifs de santĂ© publique, ce qui constitue sa cinquième orientation stratĂ©gique. Ainsi, la permanence des soins des mĂ©decins libĂ©raux fait l’objet de larges incitations financières plutĂ´t que d’un rĂ©gime formel d’astreinte obligatoire ("les mĂ©decins seront tellement incitĂ©s qu’ils n’auront plus le choix" dĂ©clarait l’ElysĂ©e). Il en est de mĂŞme pour la lutte contre les dĂ©serts mĂ©dicaux pour lesquels aucune obligation temporaire d’installation dans les zones faiblement dotĂ©es en mĂ©decins n’est annoncĂ©e. 

C’est Ă©galement le cas pour la gestion des urgences oĂą le plan "Ma SantĂ© 2022" densifie la rĂ©ponse du premier niveau pour Ă©viter le recours aux urgences, envisage de rĂ©munĂ©rer les services d’urgence pour rĂ©orienter les patients en ville mais ne prĂ©voit pas d’obliger les patients Ă  appeler le SAMU avant tout accès aux urgences. C’est pourtant ce qui se fait dans plusieurs pays europĂ©ens (au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas par exemple) conduisant Ă  un recours aux urgences beaucoup moins important qu’en France. Si l’outil de la contrainte reste Ă  manier avec prĂ©caution, la situation de dĂ©tĂ©rioration de notre système, tant d’un point de vue financier qu’au niveau de la qualitĂ© des soins, aurait sans doute dĂ» encourager une mise en responsabilitĂ© plus grande, aussi bien des soignants que des patients. A terme, on pourrait envisager de fusionner l’ensemble des centres de rĂ©ception des appels d’urgence sur le territoire, entre le SAMU, la police et les pompiers. Les appels Ă  ces trois numĂ©ros sont frĂ©quemment de mĂŞme nature et pour certains centres, le nombre moyen d’appels traitĂ©s peut ĂŞtre insuffisant. 

Le sixième axe qui se dĂ©gage des propositions de la feuille de route "Ma SantĂ© 2022" est le pari du numĂ©rique et de la digitalisation des soins. L’approche est transverse et vise Ă  intĂ©grer dans l’espace numĂ©rique du patient les aspects suivants : information sur la qualitĂ© des prises en charge, partage d’information autour du Dossier MĂ©dical PersonnalisĂ© (DMP), e-prescription, prise de rendez-vous. L’approche gouvernementale suscite ici peu de rĂ©serves dans la mesure oĂą elle a su tirer la leçon des Ă©checs passĂ©s (retards dans le DMP, construction d’outils numĂ©riques publics en concurrence avec des initiatives privĂ©es, expĂ©rimentations locales non gĂ©nĂ©ralisables). Ainsi, la construction de l’espace numĂ©rique se fera Ă  partir de l’outil national le plus utilisĂ© par les Français, le compte Ameli de l’Assurance maladie, en articulation avec les solutions digitales privĂ©es existantes ou en dĂ©veloppement (outil de prise de rendez-vous type Doctolib, applications santĂ©).  

Bien que citĂ©e Ă  plusieurs reprises dans le discours du prĂ©sident de la RĂ©publique, la place de l’intelligence artificielle dans la transformation du système de santĂ© n’est pas prĂ©cisĂ©e dans le plan. Le potentiel est pourtant immense en matière d’efficacitĂ© des dĂ©pistages et diagnostics, dans l’optimisation du temps mĂ©dical et l’amĂ©lioration de la qualitĂ© des soins, problĂ©matiques au cĹ“ur de cette feuille de route. Un budget dĂ©diĂ© au dĂ©ploiement de ces nouvelles technologies pour les acteurs du système de soins ainsi que la mise en place de programme collaboratifs entre start-ups et Ă©tablissements de santĂ© pourraient pourtant conduire au dĂ©veloppement des usages opĂ©rationnels de l’intelligence artificielle dans notre système. 

Le dernier axe saillant de cette feuille de route illustre la volontĂ© de rĂ©former le financement des soins. Avec pour objectif de faire passer la part de paiement Ă  l’acte ou Ă  l’activitĂ© en dessous de 50 % (contre 70 % actuellement) le plan "Ma santĂ© 2022" entend substituer Ă  ce mode de paiement traditionnel, la rĂ©munĂ©ration Ă  la qualitĂ© et les modalitĂ©s de rĂ©munĂ©ration salariĂ©e dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©es ainsi que des modes de paiement au parcours. Cette rĂ©munĂ©ration globalisĂ©e pour tout un Ă©pisode de soins favorise la qualitĂ© et la maĂ®trise des dĂ©penses de santĂ© dans la mesure oĂą elle dĂ©sincite Ă  la survenue de complications ou d'hospitalisations. L’ensemble de ces mesures de refonte de la tarification a des effets positifs intrinsèques mais Ă©galement des effets sur l’organisation des soins incitant Ă  la coordination entre acteurs et favorisant leur regroupement. Ces financements innovants ne seront par exemple versĂ©s qu’aux CommunautĂ©s Professionnelles Territoriales de SantĂ© (CPTS) et aux maisons de santĂ©. Cette refonte du financement vise Ă  rĂ©duire Ă  terme la dĂ©pense de santĂ©, celle-ci reprĂ©sentant 11,5 % du PIB, plaçant la France au troisième rang des pays de l’OCDE.  

Dans un premier temps, la feuille de route "Ma SantĂ© 2022" mobilise des investissements Ă  hauteur de 3,4 milliards d’euros. Ce plan trouvera donc naturellement sa traduction Ă  la fois dans les lois de financement de la SĂ©curitĂ© sociale jusqu’en 2022 mais aussi dans une loi de santĂ© en 2019 prĂ©cisant les aspects de gouvernance et les modifications organisationnelles. PlacĂ© dans la lignĂ©e de la loi DebrĂ© (sans doute l’effet anniversaire), le plan "Ma SantĂ© 2022" englobe pourtant un pĂ©rimètre plus large que la loi de 1958 qui crĂ©ait les Centres hospitalo- universitaires Ă  une Ă©poque oĂą les questions de financement des soins n’étaient pas criantes. La stratĂ©gie actuelle de transformation du système de soins s’apparente davantage au plan JuppĂ© de 1995 dans son souci d’associer refonte du financement et Ă©volutions des organisations de soins.

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne