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L'économie, talon d'Achille d'Erdogan

L'économie, talon d'Achille d'Erdogan
 Ariane Bonzon
Auteur
Journaliste spécialiste de la Turquie

La situation économique délétère en Turquie a conduit le Président Erdogan à licencier le gouverneur de la banque centrale tandis que le ministre des Finances a démissionné. Dans le même temps, le Président turc poursuit ses interventions dans la région, en affirmant sa souveraineté en Méditerranée orientale ou en soutenant l’Azerbaïdjan dans le conflit qui l’oppose à l’Arménie dans le Haut-Karabakh. Ariane Bonzon, journaliste spécialiste de la Turquie et auteur de Turquie, l'heure de vérité (Empreinte, 2019), fait le point sur la situation en Turquie et pour son Président, qui tente de conserver le contrôle.

Alors que le gouverneur de la banque centrale turque a récemment été limogé et que le ministre des Finances a démissionné, quelle est la situation économique actuelle du pays ?

Elle est mauvaise. La livre turque a dĂ©vissĂ© dans des proportions rarement atteintes. Le PIB par habitant est tombĂ© de 12 500 dollars en 2013 Ă  9 000 dollars l’annĂ©e dernière. Et  il faut au pays environ 200 milliards de dollars, soit 1/4 de son PIB, pour rembourser la dette privĂ©e extĂ©rieure en grande partie arrivĂ©e Ă  Ă©chĂ©ance. Alors que les flux de capitaux Ă©trangers se sont amenuisĂ©s, ses capacitĂ©s d’épargne sont insuffisantes pour investir et crĂ©er des emplois Ă  destination d’une population très jeune. RĂ©sultat : selon l’économiste Deniz AkagĂĽl, le chĂ´mage rĂ©el tourne aux alentours de 25 %, le taux d’activitĂ© Ă©tant infĂ©rieur Ă  50 %. C’est d’ailleurs parce que tout cela Ă©tait prĂ©visible, que le pouvoir islamo-nationaliste avait procĂ©dĂ© Ă  des Ă©lections anticipĂ©es en 2018 plutĂ´t que d’attendre 2019.

Il faut [à la Turquie] environ 200 milliards de dollars, soit 1/4 de son PIB, pour rembourser la dette privée extérieure en grande partie arrivée à échéance.

Le problème de fond est donc de réinstaurer la confiance des investisseurs. Pour prendre un exemple, les règles d’adjudication des marchés publics ont été modifiées près de 200 fois, afin de favoriser les groupes proches du pouvoir. Or, toutes les décisions remontent au "Palais", c’est-à-dire qu’elles dépendent largement du Président turc. La démission le 8 novembre du ministre des Finances, par ailleurs gendre du Président Erdogan, couplée avec la nomination de deux hommes plus compétents : l’un pour le remplacer, l’autre à la tête de la banque centrale ont eu un effet positif sur les marchés.

D’ailleurs, ce 19 novembre, la banque centrale a relevé ses taux d’intérêt, ce que le pouvoir populiste se refusait à faire depuis des mois. Une inflexion semble donc s’esquisser.

Quel est l'Ă©tat de la popularitĂ© du PrĂ©sident turc ? Ses rĂ©cents coups d'Ă©clat et interventions Ă  l'Ă©tranger jouent-ils en sa faveur ?

Le Président Erdogan a les yeux rivés sur les sondages, sa grande crainte c’est que sa cote de popularité tombe si bas qu’il ne puisse s’en relever. À ce jour, ce ne sont pas tant ses coups d’éclat que les interventions à l’étranger qui devraient lui permettre d’atténuer sa chute (alors que depuis 2015, son parti surtout, mais lui également, connaissent une certaine érosion). Sans cependant minimiser les effets de sa gestion de l’économie - et de la pandémie - qui devraient être déterminants.

Ce qui ne veut pas dire que les interventions militaires dont il a donnĂ© l’ordre sur plusieurs terrains Ă©trangers sont dictĂ©es par la seule volontĂ© de se maintenir dans les sondages. Attention de ne pas tout expliquer en fonction d’impĂ©ratifs domestiques et Ă©lectoraux immĂ©diats ! Il y a une volontĂ© et une stratĂ©gie pour faire de la Turquie une puissance rĂ©gionale et un hub Ă©nergĂ©tique aux portes de l’Europe. Ă€ trop s’attarder sur le discours outrancier et polarisant de Recep Tayyip Erdogan (sa marque de fabrique), on passe Ă  cĂ´tĂ© du large soutien dont bĂ©nĂ©ficient ses projections de puissance militaire. C’est flagrant, mĂŞme parmi les Ă©lites turques par ailleurs opposĂ©es Ă  son mode de gouvernance. Aux yeux de ces dernières : au Karabakh, Ă  Chypre, dans la MĂ©diterranĂ©e orientale, la Turquie est du bon cĂ´tĂ© de l’Histoire, car elle s’attaque Ă  des statu quo "injustes". Peu importe qu’elle le fasse par la force plutĂ´t que par la diplomatie, dont l’heure est passĂ©e : voilĂ  ce qu’on entend de la part de nombreux diplomates et analystes turcs qui se disent par ailleurs très attachĂ©s Ă  l’État de droit.

Que peuvent attendre la Turquie et son Président d'une administration Biden, qui risque de se montrer moins conciliante à son égard que son prédécesseur ?

Le Président Erdogan sait que sur les droits de l’Homme, l’administration Biden sera beaucoup moins coulante.

Tant que Recep Tayyip Erdogan et ses alliĂ©s ultranationalistes seront au pouvoir, Biden ou pas, les relations risquent d’être mouvementĂ©es. Sans doute seront-elles Ă©galement dĂ©pendantes de l’entente entre Ankara et Moscou, laquelle Washington cherche Ă  contenir. Avec deux dossiers clĂ©s : jusqu’oĂą la Turquie ira-t-elle avec les S-400 achetĂ©s Ă  la Russie - incompatibles avec le dispositif de l’OTAN - qu’elle n’a pour l’instant pas activĂ©s ? Et quid des alliĂ©s kurdes de Washington (et de l’alliance) contre l’État islamique en Syrie ? La Turquie cherche en effet Ă  rĂ©duire, voire Ă  supprimer, l’emprise territoriale de ces combattants, qui appartiennent Ă  la mouvance kurde autonomiste en guerre contre Ankara depuis plus de 35 ans.

Mais avant mĂŞme l’investiture de Joe Biden, c’est la pĂ©riode actuelle qui va ĂŞtre probatoire. Ankara veut-elle mettre Ă  profit cette pĂ©riode d’entre-deux pour entĂ©riner la partition de fait de l'Ă®le de Chypre, entre le sud, grec, et la RĂ©publique turque de Chypre Nord qu’elle est seule Ă  reconnaĂ®tre et oĂą sont stationnĂ©s 30 000 soldats turcs ?

Le Président Erdogan sait que sur les droits de l’Homme, l’administration Biden sera beaucoup moins coulante. D’ailleurs, la démission de Berat Albayrak, son gendre et ministre de l’Économie, qui était, semble-t-il, proche de Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, est indirectement un signe adressé à l’administration Biden, même si cette démission n’a pas été dictée par cela. Il en faudra cependant beaucoup plus pour convaincre Washington, à commencer par exemple par la libération de prisonniers d’opinion tels qu’Osman Kavala et Ahmet Altan.

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