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Le retour de l’inflation : analyse d’Eric Chaney

Le retour de l’inflation : analyse d’Eric Chaney
 Eric Chaney
Auteur
Expert Associé - Économie

Eric Chaney, conseiller Ă©conomique de l’Institut Montaigne, Ă©tait auditionnĂ© par la commission des Finances du SĂ©nat sur le thème de l’inflation le 20 juillet dernier. Nous reproduisons ici ces propos. 

Le retour de l’inflation est mondial

Avant la pandémie et les politiques sanitaires qu’elle a déclenchée, la possibilité d’un retour de l’inflation, après 35 ans de désinflation, faisait l’objet de débats polis entre économistes, mais n’était pas vue comme un danger imminent. L’accélération progressive des coûts salariaux aux États-Unis, la fin de la période de mondialisation rapide qui, après l’entrée de la Chine dans l’OMC, avait réduit tendanciellement les coûts de production mondiaux, pouvaient laisser craindre un certain retour de l’inflation. D’un autre côté, l’excès d’épargne mondial (le « saving glut » de Ben Bernanke), souvent attribué au vieillissement des pays développés et de la Chine, militaient en sens inverse.

Mais même les plus ouverts à la possibilité d’un retour de l’inflation n’imaginaient pas qu’aux États-Unis et en Europe, elle puisse s’installer durablement au-dessus de 5 % et même dépasser 9 %.

Un point ne faisait pas débat : l’inflation est un phénomène plus mondial que local. Les économistes Benoît Mojon et Matteo Ciccarelli avaient montré en 2010 que pour un large échantillon de pays de l’Ocde, 70 % des variations de l’inflation, à la hausse comme à la baisse, venait d’une composante commune, qu’on peut associer au cycle économique mondial et au prix des matières premières.

La surprise de 2021 et 2022 n’est donc pas l’aspect mondial du retour de l’inflation, mais son caractère tĂŞtu et son ampleur. 

D’où nous vient cette inflation ?

Le gros du choc inflationniste vient de l’incapacité de l’offre mondiale à répondre à la demande mondiale. Déjà, les reprises post-confinement ont généré une forte demande pour les biens (plus que pour les services), qui correspondait aux achats que les consommateurs avaient reportés, financée par l’abondance de l’épargne accumulée grâce aux politiques de type « quoiqu’il en coûte ». L’appareil de production et les moyens d’acheminement n’ont pas pu suivre, ce qui s’est vite traduit par une hausse des prix. L’agression russe en Ukraine est venue s’y ajouter, en restreignant l’offre de combustibles fossiles, de certains métaux, d’engrais et de produits alimentaires de base.

On peut donc dire en simplifiant que l’inflation que nous connaissons est bien due à un choc d’offre multidimensionnel et de grande ampleur.

Le choc d’offre crĂ©e une situation stagflationniste : moins de production, et des prix qui grimpent

La politique budgĂ©taire amĂ©ricaine, très expansionniste alors que l’économie Ă©tait au plein emploi, a ajoutĂ© une composante demande, moins importante, mais non nĂ©gligeable. En passant, le choc d’offre crĂ©e par dĂ©finition une situation stagflationniste : moins de production, et des prix qui grimpent. Nous avons vĂ©cu cela après le premier choc pĂ©trolier, et il a fallu beaucoup de temps pour comprendre que ce n’était pas de la gestion de la demande que viendrait la solution, mais du cĂ´tĂ© de l’offre.

Les chocs d’offre peuvent durer, mais ils sont quand mĂŞme de nature transitoire : les Ă©conomies de marchĂ© sont plus plastiques qu’on ne l’imagine Ă  regarder les chiffres au mois le mois. La pĂ©nurie de pĂ©trole après les chocs de 1973 et 1979 et les prix Ă©levĂ©s qui en ont rĂ©sultĂ© ont eu pour effet des investissements massifs dans la recherche de pĂ©trole et de gaz, le dĂ©veloppement de nouvelles techniques d’extraction, mais aussi en aval dans des technologies moins gourmandes en pĂ©trole. Il est lĂ©gitime de penser que l’envolĂ©e des prix d’aujourd’hui, tout particulièrement dans le secteur de l’énergie, aura des consĂ©quences du mĂŞme type. Mais on ne sait pas Ă  quel horizon, et c’est lĂ  que se situe le risque d’entrer dans un rĂ©gime d’inflation.

Le risque d’inflation durable est significatif en France

Les enchaînements qui pourraient nous conduire à un régime d’inflation durablement plus élevée passent par deux canaux.

D’abord, les anticipations : si par exemple salariĂ©s et patronat pensent que l’inflation est durable, les premiers demanderont des salaires plus Ă©levĂ©s, que les seconds ne verront pas trop de risque Ă  accorder. Les banques centrales sont lĂ  pour empĂŞcher un tel dĂ©rapage des anticipations, mais encore faut-il qu’elles soient crĂ©dibles, point sur lequel je reviendrai.

Ensuite les règles d’indexation des salaires. Si le cadre légal assure une augmentation de certains salaires, l’inflation prend plus facilement un caractère auto-entretenu. C’est le cas en France, avec les règles d’indexation du SMIC, mais aussi dans une certaine mesure en Italie, en Espagne et en Belgique. En présence d’une contrainte d’offre, le maintien, voire l’augmentation du pouvoir d’achat des salaires alimente également l’inflation d’une autre façon que par les coûts salariaux : en maintenant la dynamique de la demande alors que l’offre ne suit pas, elle fait monter les prix, seule façon de ramener la demande au niveau de l’offre.

Or, ces contraintes d’offre sont très vives en France dans de nombreux secteurs. L’enquête trimestrielle dans l’industrie de l’Insee montre que la proportion d’entreprises qui disent ne pas pouvoir produire plus en raison de goulots de production et/ou de difficultés de recrutement est la plus élevée depuis que l’enquête pose ces questions (1990 pour la seconde).

La situation allemande, bien plus sérieuse que la nôtre pour le choc d’offre, en raison d’une politique énergétique dépendante de la Russie, est cependant moins inquiétante à moyen terme, les mécanismes d’indexation y étant peu présents, voire absents.

Comment rĂ©duire la durĂ©e du choc inflationniste ?

La mission de la BCE est d’assurer un rythme d’inflation autour de 2 % Ă  moyen et long terme, ce qui devrait nous rassurer. Mais l’état de la zone euro et son hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© risquent de lui poser des problèmes : la politique quantitative, c’est Ă  dire les achats d’obligations d’État pour faire baisser les taux Ă  long terme et ainsi stimuler la demande pour faire remonter l’inflation avait annulĂ© le risque de crĂ©dit que les investisseurs demandent pour dĂ©tenir la dette italienne. Or cette politique n’est plus de mise, puisque l’inflation est remontĂ©e et la BCE, pour prĂ©venir un dĂ©rapage des anticipations, devrait remonter ses taux.
 

Les conditions d’emprunt des pays fragiles et, dans le cas de l’Italie sur-fragilisée par la pandémie et la pénurie de gaz russe, se dégradent donc - hier, l’Italie empruntait à 10 ans à 3,45 %, contre 1,27 % pour l’Allemagne et 1,86 % pour la France. La BCE va tenter de convaincre les marchés qu’elle peut à la fois lutter contre l’inflation et protéger l’Italie, mais cela ne sera pas facile. On ne peut donc pas être totalement rassuré sur l’intervention du gendarme anti-inflation.

Les conditions d’emprunt des pays fragiles et, dans le cas de l’Italie sur-fragilisĂ©e par la pandĂ©mie et la pĂ©nurie de gaz russe, se dĂ©gradent 

La conjoncture pourrait-elle faire une partie du travail ? On ne saurait l’exclure. Les enquĂŞtes de conjoncture montrent une rapide dĂ©gradation des anticipations des entreprises depuis trois mois. Les multiples chocs d’offre, dont l’envolĂ©e des prix de l’énergie est la consĂ©quence la plus dĂ©vastatrice, la perspective de rationnement des sources d’énergie en Europe, expliquent leur pessimisme. On a bien compris du cĂ´tĂ© des entreprises que les politiques du “quoiqu’il en coĂ»te'' n’y changent rien : elles ne produisent ni Ă©nergie, ni engrais. Vient s’ajouter une dĂ©gradation sĂ©rieuse des conditions financières. La baisse du prix des actions (17 % depuis le 1er janvier pour le SP500) Ă©quivaut Ă  un renchĂ©rissement du coĂ»t du capital, et l’élargissement des spreads de crĂ©dit implique un durcissement des conditions de financement des entreprises, comme de beaucoup d’économies Ă©mergentes, d’ailleurs. Le risque d’une rĂ©cession, Ă  tout le moins d’un fort ralentissement, aux États-Unis et en Europe, dans les six prochains mois, paraĂ®t significatif. Si ce sombre pronostic se rĂ©alisait, du moins l’inflation aurait de bonnes chances de refluer, d’abord grâce Ă  la baisse du prix des matières premières que la rĂ©cession causerait, mais aussi par son effet dissuasif sur les revendications salariales.

On ne peut Ă©videmment pas se rĂ©soudre Ă  attendre une hypothĂ©tique rĂ©cession pour lutter contre l’inflation. Les politiques Ă©conomiques disposent de quelques moyens pour en limiter au moins la durĂ©e. En voici quelques-uns :

  • Limiter le risque d’inflation salariale en rĂ©duisant temporairement les charges, une voie suivie par l’Allemagne semble-t-il. L’idĂ©e est qu’en permettant une augmentation du salaire perçu, la baisse des cotisations rĂ©duit le risque d’augmentations salariales, les entreprises prenant en compte le coĂ»t du travail (et non pas le salaire perçu) dans leur dĂ©cisions. Une telle politique a ses inconvĂ©nients : remonter après coup les cotisations peut ĂŞtre politiquement difficile, et augmenter les salaires perçus soutient la demande, ce qui est plutĂ´t inflationniste.

  • Limiter temporairement l’impact sur les prix de dĂ©tail des pics de prix de l’énergie, de façon Ă  Ă©crĂŞter l’effet inflationniste des indexations salariales. Ce type de politique est mis en Ĺ“uvre dans la plupart des pays europĂ©ens, sous la bannière de maintien du pouvoir d’achat, et souffre donc la mĂŞme critique que la prĂ©cĂ©dente, mais son intĂ©rĂŞt est ailleurs.

  • RĂ©duire la demande des produits Ă©nergĂ©tiques dont le risque de pĂ©nurie est le plus fort. Rationnement et hausse de prix sont deux rĂ©ponses diffĂ©rentes au mĂŞme problème : rĂ©tablir l’équilibre offre/ demande. L’Agence internationale de l’énergie ne dit pas autre chose. 

Le point commun de ces trois types de mesure est leur caractère temporaire. Mais, pour conclure, il n’est pas interdit de penser à long terme, et donc de favoriser l’augmentation de l’offre, nationale et européenne, décarbonée pour l’énergie. Avec une offre plus abondante, le risque de flambée des prix est évidemment réduit. Mais, cela prend du temps, bien sûr.

 

Copyright : DANIEL ROLAND / AFP

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