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Le plan de "sauvetage" américain de Joe Biden 

Trois questions Ă  Alix Meyer

Le plan de
 Alix Meyer
Maître de conférences en civilisation américaine

Le plan de relance astronomique du Président américain Joe Biden - qui prévoit d’injecter 1 900 milliards de dollars dans l’économie - a été validé par le Sénat le 6 mars, après des négociations frénétiques. Destiné à aider financièrement les Américains, les États et les collectivités locales, mais aussi à lutter contre la pandémie de Covid-19, ce plan de "sauvetage économique" est un des premiers triomphes du nouveau président. C’est également une victoire conséquente contre le parti Républicain - qui s’y est opposé en bloc, l’estimant trop coûteux et mal ciblé. Alix Meyer, maître de conférences en civilisation américaine à l’Université de Bourgogne, nous livre son décryptage de ce plan, ainsi que les enjeux futurs pour le programme de Joe Biden face à l’étendue de la polarisation partisane qui ravage les États-Unis.

Le plan de relance de Joe Biden "sème la nervosité sur les marchés mondiaux". Selon vous, cette législation risque-t-elle d’engendrer une surchauffe, comme le soutiennent certains économistes ou à l’inverse, est-elle trop minime, risquant une répétition de la crise de 2009, comme l’indiquent d’autres ?

L’art de la prédiction est complexe, il faut donc avoir un scepticisme éclairé sur les prédictions des économistes. La crainte de ceux qui considèrent ce plan comme vecteur d’une surchauffe pour l’économie se basent sur l’argument du risque d’une poussée inflationniste que pourrait engendrer l'injection des 1 900 milliards de dollars dans l’économie. Les déterminants de l'inflation sont multifactoriels : la hausse des prix des matières premières par exemple, facteur en réalité déconnecté du plan de relance, car étant géré au niveau mondial. L’inflation peut également survenir d’une hausse des salaires, qui peut entraîner une spirale inflationniste qui heurterait l’économie. Ce scénario est toutefois également détaché du plan de relance de Joe Biden - du moins pour le moment - car si l’on observe le taux de chômage actuel aux États-Unis, qui était à 6,2 % au mois de février, une hausse généralisée des salaires est peu probable. À cet égard, Joe Biden a estimé que son plan de relance pourrait créer 7 millions d'emplois cette année. Un troisième scénario s’impose : le risque d’un choc inflationniste si trop de demandes et de liquidités sont injectées dans l'économie, avec a contrario peu d’importations.

Toutefois, l’argent du plan de relance sera Ă©galement utilisĂ© pour importer des produits de pays Ă©trangers. En somme, ces Ă©lĂ©ments reflètent un risque inflationniste assez faible, et la rĂ©serve fĂ©dĂ©rale des États-Unis s’en inquiète d’ailleurs peu. Ce plan de relance Ă©conomique est en rĂ©alitĂ© un juste milieu. Il est suffisamment ambitieux pour rĂ©duire de manière significative le taux de chĂ´mage, et la manière intelligente dont les dĂ©penses sont ciblĂ©es laisse Ă  penser qu’il aura un impact Ă©conomique maximal et positif sur les personnes qui en ont le plus besoin. En effet, les 20 % d’AmĂ©ricains les plus pauvres recevront l’essentiel des bĂ©nĂ©fices, malgrĂ© le fait que la majoritĂ© des personnes se focalise sur le chèque de 1 400 dollars versĂ© Ă  85 % des AmĂ©ricains, une promesse de campagne de Joe Biden. Il est plus intĂ©ressant d’analyser l’impact de ces allocations sur le long terme. Les aides sont dirigĂ©es vers les chĂ´meurs, les familles les plus modestes, avec une rĂ©duction très importante des primes des assurances maladies, des crĂ©dits d’impĂ´ts pour les enfants, une vaccination gĂ©nĂ©ralisĂ©e, des allocations pour les États et collectivitĂ©s locales… C’est un programme de soutien Ă  l’économie, un programme d’aide aux plus dĂ©munis qui ne prĂ©sente pas de risques pour l’économie. Comme l’a annoncĂ© Joe Biden, "il faut dĂ©penser maintenant, il faut frapper fort". 

Les 20 % d’AmĂ©ricains les plus pauvres recevront l’essentiel des bĂ©nĂ©fices. 

Ce plan est également un espoir pour la continuation de la campagne de vaccination massive contre le Covid-19. Les États-Unis, comme le monde entier, ont compris que l’on ne pouvait plus faire de distinction entre l’économie et la santé aujourd’hui, et ce plan de relance permettra de réduire les effets de la pandémie à plus long terme

ConsidĂ©rĂ© comme l’un des plans de dĂ©penses les plus importants de l’histoire des États-Unis, il a Ă©tĂ© adoptĂ© de justesse Ă  50 voix dĂ©mocrates contre 49 rĂ©publicaines au SĂ©nat. Quels Ă©lĂ©ments de ce plan suscitent le plus d’opposition de la part des RĂ©publicains ? 

Le point qui suscite le plus d’opposition est la taille du chiffre annoncĂ© : 1 900 milliard de dollars. Les RĂ©publicains sont cependant beaucoup moins volubiles face aux dĂ©tails du plan de relance, car ils se cachent derrière des arguments pour Ă©loigner l’attention de sa grande popularitĂ©, auprès des sympathisants des deux partis politiques. Ils soutiennent ainsi que ce plan de relance est un gaspillage de l’argent public ; que le premier plan de relance de dĂ©cembre 2020 - qui a injectĂ© 900 milliards de dollars dans l’économie - est suffisant ; que la poussĂ©e inflationniste est très probable ; mais encore que la plupart de la population qui recevra le chèque de 1 400 dollars n’en a pas fondamentalement besoin. 

Ce mutisme des conservateurs, historiquement virulents dans la critique de ce type de programme ciblant les personnes les plus fragilisĂ©es, reste frappant. Les RĂ©publicains n’ont pas saisi cette occasion pour rĂ©itĂ©rer leur discours habituel critiquant l’État providence. Serait-ce le signe d’un nouveau paradigme oĂą l'État providence est acceptĂ© par une partie de la droite conservatrice portĂ©e par une forme de populisme, dans le sillage des promesses (non tenues) de Donald Trump ? 

Ces divisions politiques sont-elles le reflet des difficultĂ©s auxquelles l’administration Biden pourrait faire face dans la rĂ©alisation de son programme ? 

Ce plan de relance reflète une fois de plus l’étendue de la polarisation partisane qui ravage les États-Unis. Les RĂ©publicains sont en opposition systĂ©matique, et continueront de voter contre les propositions de lois du parti DĂ©mocrate - non pas nĂ©cessairement en raison de contradictions idĂ©ologiques, mais plutĂ´t d’une forme de compĂ©tition Ă©lectorale - car ce n’est pas dans leur intĂ©rĂŞt politique de coopĂ©rer. Ce fut dĂ©jĂ  le cas sous l’administration de Barack Obama, notamment avec l’Obama Care, ainsi que le plan de relance de 2009 - des idĂ©es rĂ©publicaines, qui ont nĂ©anmoins rĂ©coltĂ© très peu de relais rĂ©publicain au SĂ©nat. 

Ce plan de relance reflète une fois de plus l’étendue de la polarisation partisane [...] car ce n’est pas dans leur intĂ©rĂŞt politique de coopĂ©rer.

L’accroissement de la polarisation partisane au Congrès des États-Unis - vouĂ©e Ă  s'approfondir sous l’administration Biden - se manifeste en partie par l'usage de plus en plus rĂ©gulier de l’obstruction parlementaire au SĂ©nat, communĂ©ment appelĂ©e filibuster. C’est une procĂ©dure ayant pour objectif d’entraver le vote final d’un projet de loi auquel un parti s'oppose, jusqu’à ce que la majoritĂ© abandonne le projet en question. Un autre outil lĂ©gislatif existe cependant pour contourner les flibustes de la minoritĂ© sĂ©natoriale : la procĂ©dure budgĂ©taire de rĂ©conciliation. Cette dernière offre Ă  la majoritĂ© le pouvoir de surmonter l’obstruction systĂ©matique du parti minoritaire au SĂ©nat. Dans le contexte du plan de sauvetage Ă©conomique de Joe Biden, les DĂ©mocrates ont fait appel Ă  la procĂ©dure de rĂ©conciliation budgĂ©taire, excluant donc les RĂ©publicains du vote.

Concernant les futures propositions de lois de Joe Biden, l'obstruction parlementaire des RĂ©publicains laisse entrevoir de nombreux obstacles dans l'implĂ©mentation de l’agenda de la nouvelle administration. Une dernière option - plus inĂ©dite - pourrait permettre Ă  Joe Biden de dĂ©bloquer la machine parlementaire : faire sauter la pratique du filibuster. Cela pourrait introduire un changement fondamental dans le système de vote parlementaire au États-Unis, mettant fin Ă  la possibilitĂ© des minoritĂ©s de contrer multiples propositions de lois. C'est thĂ©oriquement possible mais cela nĂ©cessite le soutien de tous les sĂ©nateurs dĂ©mocrates - ce qui, pour l'instant, n'est pas le cas. NĂ©anmoins, c’est une option de plus en plus discutĂ©e. D’autre part, la flibuste voit son champ se rĂ©duire progressivement. Elle a par exemple Ă©tĂ© rĂ©formĂ©e sur les nominations Ă  la Cour FĂ©dĂ©rale en 2013 sous l’administration Obama, puis Ă©tendue envers les nominations Ă  la Cour SuprĂŞme. 

Le scĂ©nario le plus probable pour les prochaines annĂ©es est donc que les RĂ©publicains poursuivent l’obstruction parlementaire systĂ©matique. Les diffĂ©rents aspects du programme de Biden ne pourront passer qu’à travers l’utilisation de la procĂ©dure de rĂ©conciliation - ce qui pourrait ĂŞtre le cas de son programme d'infrastructure par exemple - ou bien si les DĂ©mocrates dĂ©cident de rĂ©former la flibuste, une option qui devient de plus en plus rĂ©aliste. 

 

Copyright : POOL / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

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