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Le massacre de Moscou : responsabilitĂ©s et consĂ©quences

Le massacre de Moscou : responsabilités et conséquences
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Le tragique attentat survenu vendredi 22 mars dans une salle de concert de la proche banlieue de Moscou ne peut susciter, par-delĂ  les lignes de clivage entre belligĂ©rants, qu'un sentiment de solidaritĂ© Ă  l’égard des victimes. Le deuil et la peine ont rapidement Ă©tĂ© suivis de questionnements sur les responsabilitĂ©s et les consĂ©quences. Comment le massacre commis au Crocus City Hall de Moscou est-il susceptible de se rĂ©percuter sur la guerre en Ukraine ? Le rĂ©gime poutinien va-t-il exploiter Ă  son avantage cet Ă©vĂ©nement pour lĂ©gitimer sa politique domestique, justifier sa stratĂ©gie militaire et affĂ»ter son argumentaire Ă  l’encontre de ses ennemis dĂ©signĂ©s ? Après la réélection triomphale de Vladimir Poutine Ă  la prĂ©sidence,  Michel Duclos propose de premières pistes d’analyse, en se tenant Ă  Ă©gale distance d’une lecture crĂ©dule et des thĂ©ories du complot sans fondement.

Dans la banlieue de Moscou, ce 22 mars 2024, à l'intérieur d'une salle de concert, plus d’une centaine de personnes, venues écouter un groupe rock célèbre en Russie depuis l’époque soviétique, ont été tuées sous les balles d’une attaque terroriste. Autant de victimes dont on peut imaginer qu’elles appartiennent à cette classe moyenne urbaine russe qui tente le plus possible d’oublier les horreurs de la guerre.

On sait que le terrorisme est susceptible de surgir à tout moment et que des failles peuvent exister même au sein des services de sécurité les plus compétents. L’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre en a apporté une tragique démonstration. Il est vrai aussi que Moscou est l’une des villes les plus sécurisées du monde. Des exercices pour préparer les forces de l’ordre à un attentat de ce type avaient même eu lieu il y a peu de temps au Crocus Hall Center, le lieu du massacre du 22 mars.

C’est dans ce contexte que se pose la question : qui est derrière cette action sanglante ? Dans ce type de situation, la rĂ©ponse la plus simple ne doit pas ĂŞtre Ă©cartĂ©e. En l’occurrence, l’État Islamique a revendiquĂ© l’attentat, plus exactement sa branche afghane (État Islamique au Khorassan) ; les auteurs de la fusillade que les autoritĂ©s russes exhibent paraissent ĂŞtre originaires du Tadjikistan, terre en effet fertile en cadres et en opĂ©rateurs de l’État Islamique. Si les terroristes arrĂŞtĂ©s sont vraiment ceux qui ont commis ce forfait, ils semblent toutefois bien peu professionnels, ayant abandonnĂ© leurs armes sur place pour filer en voiture sur des routes Ă©troitement surveillĂ©es, invoquant des motifs d’intĂ©rĂŞt financier et non religieux pour leurs actes odieux. Tout cela reste cohĂ©rent cependant avec l’hypothèse d’un groupe terroriste affaibli, recrutant des seconds couteaux peu aguerris - mais ayant compris que l’actuelle polarisation des services de sĂ©curitĂ© russes sur l’Ukraine et sur la poursuite des opposants (ainsi que l’illustrent les suites de la mort de Navalny) offrait une opportunitĂ©.

Alors pourquoi un doute existe-t-il chez certains observateurs, les incitant Ă  Ă©voquer une "opĂ©ration sous faux drapeau", c’est-Ă -dire conçue par les services russes eux-mĂŞmes ?

Alors pourquoi un doute existe-t-il chez certains observateurs, les incitant Ă  Ă©voquer une "opĂ©ration sous faux drapeau", c’est-Ă -dire conçue par les services russes eux-mĂŞmes ?  On peut avancer trois raisons principales. D’abord, la mĂ©moire de telles opĂ©rations, pratiquĂ©es selon toute vraisemblance Ă  la fin des annĂ©es 90 et au dĂ©but des annĂ©es 2000 pour propulser la popularitĂ© de Vladimir Poutine et mobiliser l’opinion autour de la guerre en TchĂ©tchĂ©nie.

On se souvient en particulier de la prise d’otages dans le théâtre Nord-Ost en 2002 et celui de l’école de Beslan en 2004. Ensuite, la lenteur suspecte mise par les forces spĂ©ciales russes Ă  intervenir (environ une heure), alors mĂŞme que les AmĂ©ricains avaient fait savoir depuis plusieurs semaines qu’un attentat dans un lieu de rassemblement Ă©tait en prĂ©paration. Enfin, la mise en cause quasi-immĂ©diate par Vladimir Poutine d’une main "ukrainienne" dans l’opĂ©ration, d’une manière troublante puisque le chef du Kremlin ne disait pas, dans sa première intervention (le lendemain de l'attentat), que des terroristes islamistes avaient bĂ©nĂ©ficiĂ© de l’aide de Kiev ; il s’abstenait  de mentionner la dimension "État Islamique" pour accuser uniquement l’Ukraine. Quelques heures plus tard, les autoritĂ©s russes Ă©cartaient avec mĂ©pris la revendication de l’État Islamique en indiquant que celle-ci Ă©tait une "manipulation amĂ©ricaine".

Peut-ĂŞtre faut-il ajouter qu’à ce stade une explication pourrait rĂ©concilier les diffĂ©rentes conjectures Ă©voquĂ©es ci-dessus : l’opĂ©ration a bien Ă©tĂ© montĂ©e par un groupe islamiste, sans doute en effet diminuĂ© dans ses capacitĂ©s d’agir car marginalisĂ© par les Afghans ; les services de sĂ©curitĂ© russes Ă©taient au courant ; ils ont laissĂ© faire pour provoquer un choc dans l’opinion russe, jouer du rĂ©flexe de la nĂ©cessitĂ© de se regrouper derrière le chef par temps de crise, comme cela s’était passĂ© dans les premières annĂ©es du poutinisme. Ce scĂ©nario se heurte certes Ă  des objections, dont notamment deux. D’abord, Poutine apparaĂ®t aux yeux de l’opinion russe comme dĂ©faillant sur ce qui est son atout principal – son image de garant de l’ordre et de la sĂ©curitĂ©. Ensuite, sur un plan international, en dĂ©nonçant Kiev et non le terrorisme islamiste, il se prive d’un narratif qui le sert, rĂ©pandu dans divers milieux en Europe, celui d’un intĂ©rĂŞt commun entre les Occidentaux et la Russie dans la lutte contre la menace islamiste, intĂ©rĂŞt commun qui serait plus important que le dĂ©saccord sur l’Ukraine.

On suggĂ©rera, s’agissant de la première objection, qu’ayant les "Ă©lections prĂ©sidentielles" derrière lui (ou plutĂ´t : "l’évĂ©nement Ă©lectoral" comme on dit dans l’intelligentsia russe), le prĂ©sident russe n’a pas de raison de trop se soucier de son image - dont il sait en outre qu’elle sera indexĂ©e sur l’issue de la guerre.  Sur le second point, on pouvait s’attendre Ă  ce qu'au fil des jours, le rĂ©cit russe se diversifie, comme c’est gĂ©nĂ©ralement le cas, pour "ratisser plus large". Cela n'a pas manquĂ©, le Kremlin et ses portes paroles ont commencĂ© Ă  incriminer le terrorisme islamiste - manipulĂ© par l'Ukraine et l'Occident.  L’implication de suspects originaires d’Asie centrale constitue nĂ©anmoins Ă  elle seule un avertissement sans frais Ă  ces pays, au moment oĂą ceux-ci sont soumis Ă  des pressions accrues de Washington pour qu’ils se conforment aux sanctions.

Les retombées probables

Quoi qu’il en soit, toute l’argumentation du rĂ©gime vise bien Ă  faire porter le blâme sur l’Ukraine et ses soutiens occidentaux. Comme l’a Ă©crit un jour Dmitri Trenin, la vaste communautĂ© russe de spĂ©cialistes du Proche-Orient avait correctement interprĂ©tĂ© les printemps arabes comme le rĂ©sultat de mouvements Ă©conomiques et sociaux profonds. Le Kremlin avait alors choisi d’ignorer les analyses des experts russes pour ne retenir qu’une interprĂ©tation politique, Ă  savoir un plan occidental de dĂ©stabilisation de la rĂ©gion. Nous nous trouvons devant le mĂŞme phĂ©nomène aujourd’hui : une clef de lecture unique, conforme en l’occurrence Ă  la double obsession actuelle du rĂ©gime de casser l’Ukraine et de dĂ©stabiliser l’Occident (nous Ă©voquons ces deux traits dans notre note de [scĂ©narios] - la Russie, une puissance crĂ©pusculaire ?)

Avec quelles conséquences ? Tous les observateurs s’attendent à une escalade de Moscou à la fois dans la guerre contre l’Ukraine et dans la répression intérieure. On peut craindre par exemple que les frappes russes en profondeur sur les infrastructures ukrainiennes – relativement inefficaces jusqu’ici, grâce aux défenses ukrainiennes – visent cette fois plus directement, au nom de la loi du Talion, les populations civiles.

Avec quelles consĂ©quences ? Tous les observateurs s’attendent Ă  une escalade de Moscou Ă  la fois dans la guerre contre l’Ukraine et dans la rĂ©pression intĂ©rieure.

Sur le plan intĂ©rieur, une politique de rĂ©pression accrue est certainement envisagĂ©e par le rĂ©gime, de la chasse aux immigrants au rĂ©tablissement de la peine de mort par exemple, dans la mesure oĂą le financement de la guerre va entrer dans une phase plus difficile, au dĂ©triment des dĂ©penses sociales : d’ores et dĂ©jĂ  dans le budget de l’État de cette annĂ©es, les crĂ©dits militaires dĂ©passent pour la première fois depuis le dĂ©but des annĂ©es 2000 les crĂ©dits sociaux. Par ailleurs, comme on le sait, la question du jour est celle d’une nouvelle mobilisation de grande ampleur dont le rĂ©gime a jusqu’ici diffĂ©rĂ© l’échĂ©ance.

Sur ce dernier terrain, le ministre de la DĂ©fense a annoncĂ© au lendemain de la réélection de Poutine la crĂ©ation de "deux nouvelles armĂ©es et 30 formations, dont 14 divisions et 16 brigades". L’objectif reste sans doute de disposer d’une force d’un million et demi d’hommes, comme cela a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© affichĂ© depuis un certain temps par l’État-major russe. D’oĂą viendront les nouvelles recrues ? Peut-ĂŞtre, comme cela a Ă©tĂ© le cas jusqu’ici, seraient-elles recrutĂ©es dans  les rĂ©gions pĂ©riphĂ©riques, oĂą la pauvretĂ© des familles rend les salaires de l’armĂ©e attractifs.

Peut-être aussi le Kremlin envisage-t-il désormais d’étendre le recrutement aux classes moyennes urbaines - celles qui ont été visées par l’attentat du Crocus City Hall.

Peut-être aussi le Kremlin envisage-t-il désormais d’étendre le recrutement aux classes moyennes urbaines - celles qui ont été visées par l’attentat du Crocus City Hall. Si tel était le cas, on voit l’utilisation que le pouvoir ferait de l’attentat : "l’Occident, par la main des Ukrainiens, s’en est pris à des innocents Moscovites ; les grandes villes aussi doivent fournir leurs contingents de soldats".

La boucle tragique serait ainsi bouclée. Quels que soient les responsables de la tragédie du 22 mars - et sans exclure une explication au premier degré, un cafouillage des services répondant à un manque de préparation des assaillants- on peut tenir pour assuré que ses conséquences seront funestes.

Copyright image : Mikhail METZEL / POOL / AFP

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