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La situation du travail pénitentiaire à l’orée du débat parlementaire relatif à la loi de programmation de la Justice. Analyse de Régis Verdier

La situation du travail pénitentiaire à l’orée du débat parlementaire relatif à la loi de programmation de la Justice. Analyse de Régis Verdier
 Institut Montaigne
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Institut Montaigne

Régis Verdier est rapporteur du groupe de travail dont les réflexions ont abouti au rapport Travail en prison : préparer (vraiment) l’après

La mĂ©thode est novatrice et pourrait annoncer le dĂ©passement des oppositions, trop souvent caricaturales, qui structurent le dĂ©bat autour de la place de la prison dans notre sociĂ©tĂ©, qui se rĂ©sume le plus souvent Ă  un affront manichĂ©en entre « laxisme » et « tout sĂ©curitaire ». Le 4 dĂ©cembre 2017, une quarantaine de dĂ©putĂ©s de tout bord, membres de la Commission des lois de l’AssemblĂ©e nationale, ont visitĂ© simultanĂ©ment une trentaine d’établissements pĂ©nitentiaires. Suite Ă  cette visite, organisĂ©e par la prĂ©sidente de la Commission, la dĂ©putĂ©e des Yvelines, Mme YaĂ«l Braun-Pivet, quatre groupes de travail sur les conditions de dĂ©tention en France ont Ă©tĂ© formĂ©s afin de formuler des recommandations sur la prise en charge des dĂ©tenus prĂ©sentant des troubles psychiatriques, le recours aux Ă©tablissements ouverts, l’activitĂ© en dĂ©tention ou encore le lien avec le tissu Ă©conomique local. 

Ces groupes de travail, qui viennent de rendre leurs conclusions le 21 mars 2018 visent à enrichir le débat parlementaire autour de la loi de programmation pour la Justice, qui devrait être présentée en Conseil des ministres le 11 avril prochain. Les propositions formulées s’intéressent tout particulièrement au travail pénitentiaire et à la formation professionnelle, des questions abordées par l’Institut Montaigne dans son rapport Travail en prison : préparer (vraiment) l’après

Celui-ci repose sur une conviction forte : loin d’être irrémédiables, la baisse du nombre de détenus au travail et en formation et la faible qualité des tâches proposées aujourd’hui peuvent être dépassées afin de faire du travail en prison un vecteur essentiel de réinsertion. Les démarches innovantes menées à l’étranger ou au niveau local le prouvent : le travail pénitentiaire peut être un instrument efficace pour les détenus, grâce à une réinsertion facilitée, et pour la société, avec une réduction du taux de récidive.

"Aujourd’hui, le travail pénitentiaire fait figure d’oublié dans le paysage pénal et pénitentiaire français."

Le travail pĂ©nitentiaire est passĂ©, en 1987, d’une obligation imposĂ©e au dĂ©tenu, dans une dĂ©marche punitive, Ă  un droit dont il est le bĂ©nĂ©ficiaire. Cependant, il s’apparente aujourd’hui de plus en plus Ă  un rare privilège, tant le nombre de dĂ©tenus au travail connaĂ®t une baisse ininterrompue depuis les annĂ©es 2000 : le taux d’activitĂ© rĂ©munĂ©rĂ©e en prison est ainsi passĂ© de 46,5 % Ă  29,2 % en 2016. Au-delĂ  de ce dĂ©clin quantitatif, l’offre de travail pĂ©nitentiaire subit Ă©galement une dĂ©gradation qualitative, les tâches rĂ©alisĂ©es en dĂ©tention, souvent vestiges d’activitĂ©s d’assemblage ou de façonnage, ne permettant pas l’acquisition de compĂ©tences, pourtant indispensables pour la population incarcĂ©rĂ©. En effet, le faible niveau de qualification des dĂ©tenus – les trois quarts ont quittĂ© le milieu scolaire avant 18 ans - rend d’autant plus indispensable le dĂ©veloppement d’un travail pourvoyeur de qualification. 

Si cette insuffisance de l’offre de travail et de formation en prison est le fruit de multiples causes, trois se dĂ©tachent plus nettement, qui doivent faire l’objet d’une analyse approfondie pour qui veut rĂ©ellement se donner les moyens d’inverser cette tendance dĂ©gradĂ©e. 

Premièrement, le dĂ©veloppement du travail pĂ©nitentiaire reste en large partie impensĂ© par les pouvoirs publics, qui lui attribuent en prioritĂ© un objet de rĂ©gulation sociale de la dĂ©tention, afin d’occuper une population pĂ©nale dĂ©soeuvrĂ©e. Il n’existe donc pas de logique de dĂ©veloppement cohĂ©rente et volontariste au niveau national tandis qu’au niveau local les initiatives innovantes prises par de nombreux directeurs d’établissement ne se voient le plus souvent pas rĂ©compensĂ©es par l’administration pĂ©nitentiaire. 

Ensuite, le cadre actuel du travail pĂ©nitentiaire, tant dans ses modalitĂ©s matĂ©rielles que dans son rĂ©gime juridique, nuit Ă  son dĂ©veloppement. 

D’une part, de nombreux obstacles matĂ©riels entravent son attrait en alourdissant la facture des entreprises : aux contraintes gĂ©ographiques liĂ©es Ă  l’éloignement des Ă©tablissements s’ajoutent les dĂ©fauts de l’architecture des centres de dĂ©tention, avec des espaces de travail inadaptĂ©s et souvent vĂ©tustes - mĂŞmes dans les Ă©tablissements inaugurĂ©s il y a quelques annĂ©es ! L’organisation de la vie en dĂ©tention, qui se traduit par des absences rĂ©pĂ©tĂ©es des dĂ©tenus Ă  leur poste de travail, est Ă©galement incompatible avec l’exercice d’une activitĂ© professionnelle.  

D’autre part, le rĂ©gime juridique dĂ©rogatoire qui encadre le travail pĂ©nitentiaire, issu de la loi du 24 novembre 2009, ne paraĂ®t plus satisfaisant, Ă  un double Ă©gard. Du cĂ´tĂ© de la rĂ©munĂ©ration du travailleur dĂ©tenu, si la loi introduit le principe de la rĂ©munĂ©ration horaire en lieu et place du système de rĂ©munĂ©ration Ă  la tâche qui prĂ©existait, la mise en Ĺ“uvre est encore aujourd’hui largement contournĂ©e et se heurte Ă  de fortes rĂ©ticences. Aujourd’hui, la rĂ©munĂ©ration demeure donc prĂ©caire malgrĂ© les tentatives d’encadrement du lĂ©gislateur. Du cĂ´tĂ© de la relation de travail, le dĂ©tenu employĂ© est un travailleur sans contrat, la loi prĂ©voyant la signature d’un simple « acte d’engagement », ce qui porte prĂ©judice Ă  la perspective de rĂ©insertion du dĂ©tenu – en Ă©loignant d’une manière excessive le rĂ©gime dĂ©rogatoire du travail en prison de celui de droit commun et en privant le dĂ©tenu de certains bĂ©nĂ©fices individuels et collectifs de la lĂ©gislation sociale. 

Enfin, le dĂ©clin du travail pĂ©nitentiaire traduit Ă©galement le peu d’appĂ©tit des entreprises, sinon Ă  investir le champ du travail en dĂ©tention, du moins Ă  le valoriser publiquement auprès de leurs clients et du grand public, pour des raisons d’ailleurs contradictoires qui soulignent les tiraillements de l’opinion. En effet, d’un cĂ´tĂ©, les conditions actuelles du travail pĂ©nitentiaire exposent les entreprises Ă  des risques d’image – elles pourraient ĂŞtre vues comme « exploitant » une main d’œuvre prĂ©caire. Ă€ l’inverse, certaines entreprises craignent d’être critiquĂ©es comme privilĂ©giant l’emploi de personnes incarcĂ©rĂ©es au dĂ©triment des demandeurs d’emploi du dehors. 

"La Commission des Lois apporte une contribution bienvenue sur le sujet de la détention, et plus spécifiquement sur le travail pénitentiaire."

Face Ă  ce constat alarmant, la Commission des Lois apporte une contribution bienvenue sur le sujet de la dĂ©tention, et plus spĂ©cifiquement sur le travail pĂ©nitentiaire. Tant la composition transpartisane des groupes de travail que le caractère relativement ouvert de leurs recommandations sont susceptibles de crĂ©er un large consensus lors du dĂ©bat parlementaire, en mesure d’aboutir Ă  des avancĂ©es concrètes dans le champ pĂ©nitentiaire. 

Un premier axe portĂ© par la Commission par des Lois vise Ă  faire du travail pĂ©nitentiaire un outil de rĂ©insertion. Dans ce but, le rapport de l’Institut Montaigne formule de nombreuses recommandations visant Ă  systĂ©matiser l’orientation professionnelle et la qualification des personnes dĂ©tenues, de façon adaptĂ©e aux durĂ©es des peines. On peut citer la montĂ©e en puissance de l’orientation professionnelle et des mĂ©canismes de prĂ©-qualification pour les courtes peines tandis que le dĂ©veloppement de la VAE et la systĂ©matisation des parcours de qualification sont dĂ©fendus pour les plus longues peines. 

Un deuxième axe de progrès identifiĂ© par les dĂ©putĂ©s vise Ă  renforcer le lien entre les Ă©tablissements pĂ©nitentiaires et le tissu Ă©conomique local. Les dĂ©putĂ©s veulent ainsi mieux faire connaĂ®tre le travail pĂ©nitentiaire au monde de l’entreprise, par exemple grâce Ă  la mise en place de « journĂ©es dĂ©couvertes ». Afin de rendre plus attractif le travail pĂ©nitentiaire, ils prĂ©conisent, outre l’évolution de l’organisation de la journĂ©e de dĂ©tention, la mise en Ĺ“uvre d’outils incitatifs Ă  destination des entreprises, notamment dans le cadre de leur politique RSE. Ă€ cet Ă©gard, l’Institut Montaigne propose plusieurs mesures afin de faire du travail en prison un axe Ă  part entière de leur stratĂ©gie RSE, avec la crĂ©ation d’un dispositif de mĂ©cĂ©nat financier spĂ©cifique ou encore un recours facilitĂ© au mĂ©cĂ©nat de compĂ©tences. 

Ainsi, ces quelques exemples tirés des propositions présentées par la Commission des Lois soulignent une réelle prise de conscience de l’importance du travail pénitentiaire dans la dynamique de réinsertion et l’on peut espérer un débat parlementaire informé et apaisé. Si ces propositions ne dessinent pas les contours d’une stratégie globale, ils constituent sans aucun doute les prémisses d’une réflexion qui est appelée à se poursuivre lors des prochains mois.

"Trois éléments majeurs pourraient remettre en cause l’efficacité de la stratégie de développement du travail pénitentiaire."

Cependant, trois Ă©lĂ©ments majeurs pourraient remettre en cause l’efficacitĂ© de la stratĂ©gie de dĂ©veloppement du travail pĂ©nitentiaire si d’aventure ils n’étaient pas pris en compte par le lĂ©gislateur. 

Premièrement, pour ĂŞtre effectif, le dĂ©veloppement du travail en dĂ©tention impose une modernisation de l’action de l’administration pĂ©nitentiaire, autour d’une gouvernance rĂ©novĂ©e. Ă€ cet Ă©gard, la crĂ©ation d’une Agence spĂ©cialisĂ©e sur le travail et la formation professionnelle constitue un horizon prometteur. 

Ensuite, face Ă  la rarĂ©faction des emplois proposĂ©s en dĂ©tention, marquĂ©s Ă  l’heure actuelle par une faible valeur ajoutĂ©e, sous le double effet du progrès technique et de la mondialisation, c’est bien la nature mĂŞme de l’offre de travail en prison qu’il convient de revaloriser sous peine de voir le nombre de dĂ©tenus au travail poursuivre son dĂ©clin. Le dĂ©veloppement du numĂ©rique en dĂ©tention, vecteur essentiel de montĂ©e en gamme du travail pĂ©nal, devrait ĂŞtre davantage encouragĂ©, en s’inspirant des succès Ă©trangers dĂ©crits par l’Institut Montaigne, qui ont rĂ©ussi Ă  concilier l’impĂ©ratif de sĂ©curitĂ© des contenus et le dĂ©veloppement d’une offre de prestations de services connectĂ©s. 

Enfin, plus largement, le dĂ©veloppement du travail en prison ne pourra se faire sans une lutte rĂ©solue contre la surpopulation carcĂ©rale et ses effets dĂ©lĂ©tères, celle-ci surdĂ©terminant l’ensemble des initiatives dans le champ pĂ©nitentiaire aujourd’hui. La traduction concrète du « Plan Prison », annoncĂ© par le prĂ©sident de la RĂ©publique devant l’Ecole nationale de l’administration pĂ©nitentiaire (ENAP) le 6 mars 2018, sera Ă  cet Ă©gard dĂ©terminante. 
 

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