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La politique étrangère de Biden se précise, la Seconde Guerre froide aussi

La politique étrangère de Biden se précise, la Seconde Guerre froide aussi
 Maya Kandel
Auteur
Historienne, chercheuse associée à l’Université Sorbonne Nouvelle Paris 3 (CREW)

RedĂ©finition des prioritĂ©s rĂ©gionales, multilatĂ©ralisme rĂ©novĂ©, mise Ă  jour des partenariats, sommet avec PĂ©kin : la politique Ă©trangère de Biden se prĂ©cise, y compris dans sa dimension "pour les classes moyennes" qui semblait jusqu’ici surtout tenir du slogan. Comme sur le plan intĂ©rieur avec la loi d’infrastructures, considĂ©rĂ©e comme l’un des plans les plus ambitieux de l’histoire moderne amĂ©ricaine, l’administration Biden a engrangĂ© plusieurs avancĂ©es de politique Ă©trangère ces dernières semaines. Mais comme sur le plan intĂ©rieur, elle peine Ă  capitaliser sur ses succès face Ă  une popularitĂ© en berne. Après un premier volet sur la politique intĂ©rieure, ce billet se penche sur les progrès de l’agenda international de Biden. 

La politique étrangère pour les classes moyennes, une mise en œuvre transatlantique

L’automne a d’abord dĂ©livrĂ© les premiers succès de la "politique Ă©trangère pour les classes moyennes". Cette approche, dĂ©finie par l’équipe Biden en rĂ©ponse Ă  la victoire de Donald Trump en 2016, semblait tenir du slogan de campagne ; elle se concrĂ©tise aujourd’hui autour d’un partenariat transatlantique rĂ©novĂ©. Ă€ cet Ă©gard, la sĂ©rie automnale de sommets europĂ©ens a constituĂ© une mise en pratique de cette politique Ă©trangère destinĂ©e Ă  "donner des rĂ©sultats pour les citoyens", traduction internationale du slogan dĂ©mocrate "Build Back Better". 

La série automnale de sommets européens a constitué une mise en pratique de cette politique étrangère destinée à "donner des résultats pour les citoyens".

L’accord sur la taxation plancher des multinationales a ainsi été entériné au G20, une victoire pour l’équipe Biden même s’il reste encore à mettre en œuvre cet engagement : la symbolique est forte, avec le ralliement de 140 pays qui représentent plus de 90 % du PIB mondial. Fruit des efforts diplomatiques de la secrétaire au Trésor, Janet Yellen, cet accord est aussi un cas d’école de l’intérêt pour le président américain de faire de la politique intérieure en utilisant la politique étrangère, puisqu’il n’avait pu faire passer cet aspect de son programme au Congrès en raison de l’opposition unanime des Républicains et de quelques Démocrates additionnels.

Autre traduction pratique de la "politique Ă©trangère pour les classes moyennes", l’accord sur l’acier et l’aluminium signĂ© avec l’Union europĂ©enne (UE). Il met fin au diffĂ©rend hĂ©ritĂ© de Trump, autre dossier qui empoisonnait toujours la relation transatlantique (après la trĂŞve sur le dossier Airbus/Boeing en juin dernier), tout en incluant les dimensions climatiques et sociales dans les règles commerciales, forme de partenariat resserrĂ© face Ă  PĂ©kin. La question est de savoir si cet accord signale vraiment une nouvelle ère post-libre-Ă©change facilitant la transition vers des Ă©conomies bas-carbone. Il propose en tout cas des pistes intĂ©ressantes, y compris dans les deux voies d’élargissement possible dĂ©jĂ  envisagĂ©es : vers des Ă©conomies comparables, sous forme de "club climat", et avec des amĂ©nagements vis-Ă -vis des Ă©conomies en dĂ©veloppement, pour faciliter leur propre transition.

Ce deuxième angle est Ă©galement illustrĂ© par l’un des nombreux accords signĂ©s lors de la COP26, qui a suivi le G20, avec l’initiative transatlantique pour aider Ă  la transition du secteur Ă©nergĂ©tique sud-africain, autre succès et autre volontĂ© de rĂ©pondre de manière transatlantique aux nouvelles routes de la soie chinoises. Comme l’accord US-UE sur le mĂ©thane, ce type d’association signale la vitalitĂ© de nouvelles formes de multilatĂ©ralisme pragmatiques et adaptĂ©s Ă  une nouvelle ère marquĂ©e par la prioritĂ© climatique - et la compĂ©tition stratĂ©gique. 

Trêve sino-américaine…

Autre surprise de la COP26, la déclaration conjointe de Washington et Pékin sur la mise en œuvre de l’Accord de Paris. Si on ne peut la considérer comme un "succès", elle écarte, pour l’instant, le scénario du pire d’un découplage total des deux superpuissances. Cette déclaration témoigne surtout d’une volonté conjointe de faire baisser la tension et rétablir la communication, à travers une impulsion donnée d’en haut aux représentants des deux nations. En octobre, on avait noté la signature d’un accord historique de fourniture de gaz américain à la Chine, et la tenue de deux longues conversations entre Américains et Chinois. Ces éléments ont pu déboucher sur un sommet virtuel le 15 novembre entre Joe Biden et Xi Jinping, qui a permis à chacun de repréciser ses lignes rouges et ouvert la voie à une stabilisation de la relation, qui ne pouvait venir que des deux leaders.

Le conseiller Ă  la sĂ©curitĂ© nationale de la Maison Blanche, Jake Sullivan, expliquait dans un compte-rendu le lendemain Ă  la Brookings Institution qu’il s’agissait avant tout d’éviter toute erreur de jugement pouvant conduire Ă  une confrontation ouverte, mais aussi de prĂ©ciser les domaines de coordination entre les deux superpuissances dominantes du 21ème siècle. Les "vieux amis" - expression utilisĂ©e par Xi Jinping - ont ainsi Ă©voquĂ© le climat, la pandĂ©mie, le respect de la phase un de l’accord commercial signĂ© sous Trump mais aussi les dossiers iranien, nord-corĂ©en et TaĂŻwanais - vĂ©ritable ligne rouge chinoise -, le tout dans un cadre de compĂ©tition Ă©conomique assumĂ©e. Il a Ă©tĂ© beaucoup question de la crise Ă©nergĂ©tique actuelle. 

... ou entrĂ©e dans la Seconde Guerre froide ?

Cet Ă©change, suivi dès le lendemain par des rumeurs de boycott amĂ©ricain des Jeux Olympiques de PĂ©kin, peut Ă©galement s’entendre comme l’entrĂ©e officielle dans la "Seconde Guerre froide", dĂ©finie comme un Ă©tat de compĂ©tition globale permanente entre deux superpuissances rivalisant pour la puissance et l’influence sur l’ensemble du globe. Une deuxième  Guerre froide" qui n’a pas vocation Ă  ĂŞtre identique Ă  la première opposant les États-Unis Ă  l’Union SoviĂ©tique, mĂŞme si c’est la seule rĂ©fĂ©rence historique dont nous disposons (il y a bien eu une Seconde Guerre mondiale, diffĂ©rente de la Première). 

Il s’agissait avant tout, pour deux dirigeants en prise chacun avec de fortes contraintes intérieures, de relâcher une pression dangereuse dans la relation bilatérale la plus cruciale pour leur avenir politique, mais aussi pour le monde et le siècle présent. Le seul résultat concret de ce sommet semble être le lancement de discussions sur le contrôle des armements avec la Chine, autre réminiscence de la Guerre froide.

Le seul résultat concret de ce sommet semble être le lancement de discussions sur le contrôle des armements avec la Chine.

Les nuances du "consensus" sur la Chine sont toujours nombreuses Ă  Washington, oĂą le dĂ©bat sur la politique Ă©trangère n’a pas Ă©tĂ© aussi ouvert depuis plusieurs dĂ©cennies, autre hĂ©ritage de la prĂ©sidence Trump. Le moment politique très fluide que vit l’AmĂ©rique contemporaine, entre redĂ©finitions et radicalisation partisanes, se traduit Ă©galement dans les variations de l’opinion sur des sujets allant du libre-Ă©change Ă  la dĂ©fense de la dĂ©mocratie, oĂą la Chine commence Ă  occuper une place Ă  part. Dans l’étude annuelle du Chicago Council on Global Affairs sur les opinions des AmĂ©ricains en matière de politique Ă©trangère, une majoritĂ© d’AmĂ©ricains affirme vouloir se porter Ă  la dĂ©fense de TaĂŻwan en cas d’attaque de PĂ©kin ; de mĂŞme, les AmĂ©ricains demeurent favorables au libre-Ă©change en gĂ©nĂ©ral, mais pas avec la Chine. 

Ces complexitĂ©s et nuances Ă©clairent aussi le problème de "narratif" de l’administration Biden, sur la Chine comme sur d’autres sujets, alors qu’en face les rĂ©publicains ont embrassĂ© une rhĂ©torique d’affrontement civilisationnel qui s’applique aussi bien Ă  l’extĂ©rieur (contre la Chine) qu’à l’intĂ©rieur (contre le "marxisme" des dĂ©mocrates), alors mĂŞme qu’ils sont en rĂ©alitĂ© tout autant divisĂ©s sur la pratique, notamment vis-Ă -vis de Taiwan. Ces nuances sont Ă  l’image de la fragmentation de l’opinion, parfaitement mises Ă  jour dans une rĂ©cente Ă©tude du Pew Research Center, qui montre le poids d’un bloc "nationaliste" au sein de l’opinion, face Ă  un autre bloc "internationaliste", tandis qu’aux deux extrĂŞmes des convergences marquĂ©es se confirment. 

 

Copyright : MANDEL NGAN / AFP

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