Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de dĂ©bats et d’actualitĂ©s de l’Institut Montaigne
Imprimer
PARTAGER

La gauche européenne en péril

La gauche européenne en péril
 Marc Lazar
Auteur
Expert Associé - Démocratie et Populisme, Italie

Marc Lazar, Professeur d'Histoire et de sociologie politique à Sciences Po et Président de la School of government de la Luiss (Rome), revient sur la crise de la gauche européenne et sur les défis qui attendent ses différents partis.

Le parti socialiste est plongĂ© dans une crise dĂ©vastatrice. BenoĂźt Hamon, son candidat Ă  l’élection prĂ©sidentielle, n’a recueilli que 6 % des voix au premier tour – soit le score le plus faible du Parti socialiste Ă  cette Ă©lection depuis 1969 - et les lĂ©gislatives des 11 et 18 juin s’annoncent trĂšs mal. Mais bien au-delĂ  du cas français, c’est toute la gauche social-dĂ©mocrate europĂ©enne qui est en pĂ©ril. En GrĂšce, le PASOK a sombrĂ© en 2015, avec moins de 5 % des suffrages. En Autriche, l’an dernier, le candidat socialiste Ă  la prĂ©sidentielle n’a pas rĂ©ussi Ă  se qualifier pour le second tour. Aux Pays-Bas, les socialistes ont enregistrĂ© un rĂ©sultat catastrophique aux Ă©lections de cette annĂ©e. En Espagne, le PSOE, dĂ©fait au scrutin de 2016, sort profondĂ©ment divisĂ© de la primaire organisĂ©e pour la dĂ©signation de son secrĂ©taire. Les travaillistes britanniques se dirigent vers une dĂ©route aux Ă©lections du 8 juin. Le SPD espĂ©rait battre la chanceliĂšre Merkel en septembre prochain mais il enchaĂźne les Ă©checs dans les LĂ€nder et les sondages lui annoncent dĂ©sormais une sĂ©vĂšre dĂ©faite. Dans ce panorama extrĂȘmement sombre, seuls Ă©mergent, parmi les principaux membres du Parti socialiste europĂ©en, le parti portugais au pouvoir soutenu par une alliance Ă©cologique et communiste, le parti suĂ©dois et le Parti dĂ©mocrate en Italie. Trois formations nĂ©anmoins en recul par rapport Ă  leurs prĂ©cĂ©dentes performances Ă©lectorales.

Les raisons de cette crise qui a dĂ©sormais prĂšs de quarante ans sont connues. Les partis sociaux-dĂ©mocrates sont confrontĂ©s Ă  des dĂ©fis considĂ©rables qui touchent aussi mais avec moins d’ampleur les partis de gouvernement de droite : la globalisation, l’europĂ©anisation, les mutations des sociĂ©tĂ©s, les transformations de la dĂ©mocratie ou encore l’affadissement des grandes idĂ©ologies. Ce qui avait fait leur force - des politiques keynĂ©siennes d’État social dans le cadre national, une organisation solide, une doctrine cohĂ©rente, des relations plus ou moins Ă©troites avec les syndicats - ne fonctionne plus. Les partis de la gauche rĂ©formiste ont connu un dĂ©clin Ă©lectoral, la perte de leurs adhĂ©rents, l’érosion de leurs soutiens parmi les catĂ©gories populaires et les classes moyennes fragilisĂ©es, la fin de leur rayonnement culturel et le dĂ©litement de leur hĂ©gĂ©monie culturelle. Cela ne les a pas empĂȘchĂ©s parfois de gagner les Ă©lections, mais la tendance gĂ©nĂ©rale Ă©tait celle de la dĂ©stabilisation.

Dans les annĂ©es 1990, Tony Blair et Gerhard Schröder ont voulu sortir de cette impasse avec ce que l’on a appelĂ© la " TroisiĂšme voie " entre le libĂ©ralisme et la social-dĂ©mocratie classique. Il s’agissait de prendre en compte les transformations du capitalisme, d’affirmer que la mondialisation engendrait des inĂ©galitĂ©s, mais offrait aussi des opportunitĂ©s considĂ©rables aux individus de se rĂ©concilier en partie avec le libĂ©ralisme, de prĂŽner l’égalitĂ© des chances grĂące Ă  l’éducation et Ă  la formation prioritairement pour les plus dĂ©munis qui avaient certes des droits mais aussi des devoirs, de reconsidĂ©rer le rĂŽle de l’État, de s’adresser aux classes moyennes ascendantes tout en protĂ©geant les milieux populaires par exemple de la dĂ©linquance. Les tenants de la " TroisiĂšme voie " estimaient dĂ©passer le clivage gauche-droite prĂ©fĂ©rant l’antagonisme entre progressistes et conservateurs. Presque tous les partis sociaux-dĂ©mocrates ont repris ces idĂ©es en les adaptant aux rĂ©alitĂ©s de leurs pays.

La TroisiĂšme voie, outre qu’elle a souffert de l’engagement de Tony Blair dans la guerre en Irak, a montrĂ© ses limites avec la crise commencĂ©e en 2008. Partout, l’austĂ©ritĂ© a provoquĂ© du chĂŽmage, et mĂȘme si celui-ci a pu ensuite ĂȘtre diminuĂ©, les inĂ©galitĂ©s, elles, se sont creusĂ©es. L’Europe a déçu et continue de dĂ©cevoir. Nos sociĂ©tĂ©s sont secouĂ©es par les peurs de l’immigration ou des migrants. La dĂ©fiance envers les institutions, la classe politique et les partis se gĂ©nĂ©ralise, Ă  quelques exceptions prĂšs. Or les partis socialistes sont considĂ©rĂ©s comme responsables de ces situations et les populistes progressent.

Un fossĂ© s’est creusĂ© entre une gauche rĂ©formiste et une gauche plus radicale. Or, quelle que soit la stratĂ©gie choisie, ces partis sont mal en point. BenoĂźt Hamon avait un programme trĂšs Ă  gauche, et ses Ă©lecteurs ont prĂ©fĂ©rĂ© voter Emmanuel Macron ou Jean-Luc MĂ©lenchon, son rival encore plus Ă  gauche. Jeremy Corbin avance un programme tax and spend qui satisfait ses militants mais, Ă  en croire les sondages, pas les Ă©lecteurs. Pedro Sanchez a reconquis le PSOE en effectuant un tournant Ă  gauche et en prĂŽnant une alliance avec Podemos qui risque de profiter surtout Ă  ce dernier De leur cĂŽtĂ©, le SPD et le PD continuent d’explorer une politique social-libĂ©rale avec un peu plus de mesures sociales, et Ă©cologiques dans le cas allemand, mais sans grande rĂ©ussite. En outre, en Espagne, en GrĂšce, en France, aux Pays-Bas ou en Belgique, un processus de radicalisation se dĂ©veloppe Ă  gauche des partis rĂ©formistes.

Ce n’est pas la premiĂšre fois que la social-dĂ©mocratie traverse une zone de turbulences. Mais pour le moment elle n’a pas trouvĂ© de thĂ©rapie. D’autant qu’un changement de paradigme s’opĂšre. La classique opposition entre gauche et droite n’a pas totalement disparu, notamment sur les questions de sociĂ©tĂ©. NĂ©anmoins elle ne structure plus avec la mĂȘme vigueur que par le passĂ© les comportements, les cultures et les mentalitĂ©s politiques. Elle s’enchevĂȘtre avec d’autres clivages, entre pro-europĂ©ens et adversaires de l’Europe, entre adeptes de la sociĂ©tĂ© ouverte et partisans de la sociĂ©tĂ© fermĂ©e, qui divisent aussi bien les partis de droite que ceux de gauche. Pour cette derniĂšre, il est urgent de procĂ©der Ă  un vrai bilan de ses politiques passĂ©es et surtout de se rĂ©nover en profondeur. Si c’est encore possible. Faute de quoi la gauche social-dĂ©mocrate pourrait disparaĂźtre comme ont sombrĂ© les partis communistes. Cela marquerait une rupture anthropologique dans l’histoire de l‘Europe.

Du mĂȘme auteurLes dĂ©fis du prĂ©sident Macron

Recevez chaque semaine l’actualitĂ© de l’Institut Montaigne
Je m'abonne