Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne
Imprimer
PARTAGER

La France et l'Italie, une relation complexe

La France et l'Italie, une relation complexe
 Marc Lazar
Auteur
Expert Associé - Démocratie et Populisme, Italie

 

A l'heure où l'attention se cristallise autour du binôme franco-allemand, Marc Lazar, Professeur d'Histoire et de Sociologie politique à Sciences Po et Président de la School of government de la Luiss à Rome, livre son analyse sur l'autre couple historique de la construction européenne.

Le 27 septembre se rĂ©unissait Ă  Lyon le sommet annuel franco-italien. Il intervient dans un contexte particulier après les Ă©lections en Allemagne et le discours du PrĂ©sident Macron d’hier en faveur d’une relance de l’Union europĂ©enne. A l’ordre du jour, des dossiers importants : STX-Cantieri navali, la crise migratoire et la liaison ferroviaire Lyon-Turin. Gageons que les dĂ©clarations finales seront chaleureuses. Les dirigeants des deux pays expliqueront que des avancĂ©es ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es, par exemple Ă  propos des industries navales. Et on ne manquera sans doute pas d’afficher une bonne entente, voire d’entonner les habituels couplets sur la solide amitiĂ© qui unit nos peuples latins.

Pourtant, la rĂ©alitĂ© est plus complexe. En particulier, parce qu’il existe un rĂ©el malaise italien Ă  l’égard de la France, d’autant plus vif que l’élection d’Emmanuel Macron le 14 mai dernier avait suscitĂ© une immense espĂ©rance. La plupart des responsables politiques et des commentateurs italiens s’étaient alors fĂ©licitĂ©s de ce succès. Ils y voyaient mĂŞme parfois un motif d’inspiration pour eux. L’échec de Marine Le Pen dĂ©montrait que le populisme pouvait ĂŞtre sèchement battu, ce qui reprĂ©sentait un encouragement dans le combat que mène le Parti dĂ©mocrate contre le Mouvement 5 Ă©toiles. Notamment, sur le sujet de l’euro : la dirigeante du Front National avait clairement montrĂ© son imprĂ©paration et l’incohĂ©rence de ses propositions, ce qui lui avait coĂ»tĂ© cher. Matteo Renzi, dont les proches avaient dĂ©jĂ  créé le site In cammino sur le modèle d’En Marche, soulignait sa proximitĂ© avec le nouvel occupant du Palais de l’ÉlysĂ©e, lequel avait suivi de près l’action du Premier ministre italien. Enfin, l’engagement pro-europĂ©en d’Emmanuel Macron comblait les Italiens europhiles. La dĂ©ception fut rapide. La suspension de l’accord avec Fincantieri pour les chantiers navals STX, puis leur nationalisation temporaire ont provoquĂ© l’ire des Italiens qui connaissent l’importance de la prĂ©sence Ă©conomique française dans la pĂ©ninsule. Le blocage des migrants aux frontières nationales a choquĂ©. Le rapport privilĂ©giĂ© avec l’Allemagne, acceptĂ© comme condition sine qua non pour la relance de la construction europĂ©enne, a nĂ©anmoins donnĂ© le sentiment Ă  Rome d’être de nouveau marginalisĂ©e. La rencontre organisĂ©e en France le 24 juillet dernier avec les responsables libyens a heurtĂ© la susceptibilitĂ© des Italiens et leur a rappelĂ© le mauvais souvenir de l’intervention militaire française de 2011. Évidemment, sur chacun de ces dossiers, Paris a des arguments fondĂ©s et cohĂ©rents. L’Italie protège aussi ses entreprises, ainsi qu’en attestent les problèmes rencontrĂ©s par Vivendi ; elle aurait commis des erreurs dans la gestion des flux de migrants ; ses initiatives en Europe paraissent quelque peu erratiques et elle aurait longtemps fait preuve d’atonie Ă  propos de la Libye.

Ces malentendus et ces désaccords démontrent la pérennité de quelques traits structurels des rapports franco-italiens ancrés dans une longue histoire. L’Italie a tendance à surinvestir son rapport à la France, laquelle ne fait pas preuve d’une attention semblable à l’égard de son voisin. L’Italie critique l’arrogance et le nationalisme de la France, la France suspecte l’Italie de manœuvres perfides et doute de sa crédibilité. Il serait temps de surmonter ces obstacles. Pour plusieurs raisons. Économiques, car la France est le deuxième partenaire commercial de l’Italie, et vice versa de nombreuses coopérations industrielles par exemple sont susceptibles d’être renforcées. Européennes, car, plutôt que jouer en solo, Paris et Rome, surtout après le vote des Allemands de dimanche, pourraient apporter une contribution commune afin de construire une souveraineté européenne, de combler le fossé entre les pays du Nord et du Sud de l’Europe, et de faire reculer l’euroscepticisme si puissant, plus encore en Italie qu’en France. Politiques, afin d’apprendre des expériences de chacun les moyens de revitaliser la démocratie parce qu’en dépit de la victoire d’Emmanuel Macron et des évaluations plutôt positives de l’action de Paolo Gentiloni, les deux pays sont confrontés à une crise énorme de la représentation politique avec une défiance généralisée des citoyens à l’égard de leurs dirigeants, surtout les plus démunis, les moins instruits, les plus apeurés et donc tentés par un repli sur des identités qu’ils pensent immuables et des territoires qu’ils estiment menacés. Sécuritaires, pour combattre le terrorisme sachant, par exemple, que la France a beaucoup à apprendre de l’expérience italienne des années de plomb. Éducatives, au niveau des universités et des centres de recherche, ce qui suppose des coopérations de plus en plus intégrées entre établissements, européens comme l’a suggéré hier Emmanuel Macron mais aussi en renforçant l’Université franco-italienne, qui jusqu’ici n’a jamais vraiment pris son envol faute de moyens et d’une réelle ambition. Culturelles, en imaginant en plus du travail de diffusion de la culture italienne en France et de la culture française en Italie des initiatives communes franco-italiennes à dimension européenne. En fait, les rapports bilatéraux n’ont de sens que dans une perspective européenne.

Et prĂ©cisĂ©ment, l’Europe va servir une nouvelle fois de rĂ©vĂ©lateur de la teneur des rapports entre les deux pays. Nombre de propositions prĂ©sentĂ©es hier par le PrĂ©sident Macron convergent avec des idĂ©es italiennes, comme celles concernant un ministre europĂ©en des finances et un budget commun pour la zone euro, encore qu’il faille prĂ©ciser comment cela se concrĂ©tisera. D’autres idĂ©es françaises peuvent trouver un assentiment italien par exemple sur l’élargissement du programme Erasmus ou sur la crĂ©ation d’une Agence europĂ©enne de l’innovation. En revanche, Rome est opposĂ©e Ă  un Parlement de la zone euro comme le PrĂ©sident Juncker. Mais surtout, tout dĂ©pendra de la manière dont la France mettra en pratique ce programme : en aspirant Ă  jouer un rĂ´le de leadership unique ou en Ă©tant capable de forger un "co-leadership", notamment avec l’Italie, sachant les rĂ©sistances que le prochain gouvernement allemand risque de prĂ©senter ? Le prĂ©sident Macron disait lors du Conseil europĂ©en des 22 et 23 juin dernier : "il ne faut pas tomber dans la maladie française qui est de penser que l’Europe, c’est seulement nous". A lui de le dĂ©montrer. Dès maintenant Ă  Lyon.

 

Du mĂŞme auteur :

Gouverner par temps d’impatience

L’opposant au président

Macron, Jupiter, l’Olympe et Antée

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne