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La fin de l'Etat-nation ? Partie 3, fiscalitĂ© des mĂ©ta-plateformes et influence locale

La fin de l'Etat-nation ? Partie 3, fiscalité des méta-plateformes et influence locale
 Gilles Babinet
Auteur
Ancien conseiller sur les questions numériques

Dans un premier billet, nous avons traité de la manière avec laquelle la révolution numérique induit des glissements de souveraineté, créant de nouveaux centres de pouvoir aux côtés des Etats-nations. Dans un second article, nous avons vu la capacité des méta-plateformes à se saisir des enjeux de bien commun à la place des Etats. Dans ce troisième volet, Gilles Babinet, notre expert sur les questions numériques, analyse les armes dont elles disposent (optimisation fiscale, optimisation sociale et influence) et qu’il convient de prendre en compte.

Sur le plan économique, les méta-plateformes digitales répondent à des règles nouvelles, peu compatibles avec celles qui régissent l’économie traditionnelle. Les rendements croissants, propres au monde digital, leur garantissent un niveau de domination sans pareil, dès lors qu’elle ont atteint une taille critique, les protégeant ainsi de la concurrence. Passé ce seuil, on observe des résultats impressionnants : Google dispose d’une marge d’exploitation de 23 %, Apple de 27 %, tandis qu’Amazon a multiplié par trois son résultat en seulement 12 mois. Des chiffres que seules de très rares entreprises du monde traditionnel et de cette taille parviennent à égaler.

Ces profits sont très largement isolés de l’impôt grâce à des mécanismes fiscaux complexes, rendus en particulier possibles par la virtualisation de l’activité de ces entreprises.

Rien de mal Ă  cela, si ce n’est que ces profits sont très largement isolĂ©s de l’impĂ´t grâce Ă  des mĂ©canismes fiscaux complexes, rendus en particulier possibles par la virtualisation de l’activitĂ© de ces entreprises. Ainsi, plusieurs de ces mĂ©ta-plateformes commercialisent leur publicitĂ© en France depuis l’Irlande, y localisant leurs sièges europĂ©ens, qui servent de base pour la fiscalitĂ© sur les profits. Or, le taux de l’Irlande sur l’impĂ´t sur les sociĂ©tĂ©s est l’un des plus bas de l’Europe ; et il ne s’agit lĂ  que d’un des nombreux dispositifs d’optimisation utilisĂ©s par ces acteurs. 

Les calculs de la Commission europĂ©enne montrent que l’impĂ´t sur les sociĂ©tĂ©s (IS) payĂ© par les mĂ©ta-plateformes serait de l’ordre de 9 %, contre 23 % pour les acteurs de l’économie traditionnelle. En consĂ©quence, certains Etats, dont la France, essayent d’instaurer un premier niveau de taxation sur le chiffre d’affaires en attendant un cadre plus structurant au sein de l’Union europĂ©enne ou de l’OCDE. Il n’en reste pas moins que l’état de fait actuel crĂ©e une relation asynchrone : d’un cĂ´tĂ©, des entreprises de plus en plus riches, capables d’investir dans l’innovation et dans de nouveaux services ; de l’autre, des Etats, dont la part que reprĂ©sentent les revenus gĂ©nĂ©rĂ©s par l’IS dans leurs recettes totales diminue d’annĂ©e en annĂ©e, peinant Ă  financer et acquĂ©rir des expertises digitales et, en consĂ©quence, devenant de plus en plus dĂ©classĂ©s sur le plan technologique. Car le digital provoque de surcroĂ®t un phĂ©nomène d’éviction, oĂą les talents, qui hier allaient travailler au sein de l’économie traditionnelle et des institutions publiques, se retrouvent dĂ©sormais dans ces entreprises technologiques, renforçant ainsi le dĂ©classement des acteurs traditionnels. 

Influences locales

Sur le plan local, la puissance agrĂ©gĂ©e des entreprises digitales est telle que celles-ci redessinent le contexte social et urbain. A San Francisco, on estime que le prix des loyers a augmentĂ© de 75 % depuis 2011, presque exclusivement du fait de l’afflux de talents que nĂ©cessite le dĂ©veloppement des entreprises technologiques. Cela a aussi eu une consĂ©quence forte sur la gentrification d’une zone qui s’étend dĂ©sormais sur plus de 190 km, de San Jose Ă  Sacramento : le prix d’une nounou, d’une chambre d'hĂ´tel, ou encore des travaux domestiques y est souvent multipliĂ© par deux, parfois trois, crĂ©ant un phĂ©nomène d’éviction des classes populaires. Les pas de porte commerciaux ont connu une importante rotation, laissant la place Ă  des lieux chics et destinĂ©s Ă  la nouvelle clientèle issue des entreprises technologiques. A l’occasion de l’élection rĂ©cente du maire de San Francisco, un dĂ©bat est apparu sur la capacitĂ© d’influence du monde de la technologie sur la politique de la ville, jugĂ©e trop favorable Ă  ces acteurs. Nombreuses sont les exemptions fiscales et les amĂ©nagements rĂ©glementaires qui favorisent les entreprises technologiques, au point oĂą des groupes d’électeurs estiment que la rĂ©glementation donne trop d’avantages Ă  ces organisations. La nouvelle maire n’a d’ailleurs pas Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©e par ce dĂ©bat, son Ă©lection ayant Ă©tĂ© largement financĂ©e par les dirigeants des grandes entreprises technologiques.

Car il est exact que ces entreprises ont été capables, au fil des années, de créer des contextes urbains et sociaux qui leurs étaient particulièrement favorables. De façon récurrente, plutôt que d’utiliser les services publics et de participer à leurs financements, elles ont préféré se munir de leurs propres systèmes de transports, restaurants, cafétérias et même systèmes sociaux et services généraux (teinturerie, travaux domestiques…). Tout cela en utilisant les infrastructures existantes. Ainsi, des lignes de bus véhiculent les salariés de ces entreprises, utilisant l’infrastructure de transport en participant marginalement à leur financement, tout au moins jusqu’à ce qu’un accord ne soit finalement trouvé avec la municipalité pour qu’une contribution minimale soit mise en place.

Plutôt que d’utiliser les services publics et de participer à leurs financements, elles ont préféré se munir de leurs propres systèmes de transports, restaurants, cafétérias et même systèmes sociaux et services généraux (teinturerie, travaux domestiques…).

De son cĂ´tĂ©, Amazon n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  mettre 238 villes en concurrence afin de choisir le lieu qui offrirait les meilleures conditions Ă©conomiques et sociales pour l’établissement de son futur siège social "HQ2". L’entreprise a exigĂ© de la part des concurrents des accords de confidentialitĂ© qui empĂŞchent aux Ă©lecteurs de connaĂ®tre l’ampleur des concessions envisagĂ©es par la municipalitĂ© ! L’afflux prĂ©visible de 50 000 travailleurs hautement qualifiĂ©s signifie probablement que les politiques des villes accueillantes (New York et Arlington) seront très largement Ă  la main d’Amazon, et ce pour des dĂ©cennies. Les rĂ©glementations urbaines, sociales et Ă©conomiques qui s’appliquent Ă  ces deux citĂ©s auront Ă©tĂ© modifiĂ©es pour permettre Ă  un acteur de s’implanter, Ă  l’instar de ce qui a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© observĂ© en Californie. Michael Gianaris, sĂ©nateur de la rĂ©gion de New York, n’a d’ailleurs pas hĂ©sitĂ© Ă  dĂ©clarer que "Amazon a dupĂ© New York en l’incitant Ă  offrir des montants de taxes sans prĂ©cĂ©dent Ă  l'une des sociĂ©tĂ©s les plus riches du monde[...]. Il est inconcevable que nous signions un chèque de trois milliards de dollars Ă  Amazon face Ă  ces dĂ©fis." Une situation qui, si elle semble abracadabrante, n’est pourtant pas unique : Apple par exemple a bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un statut fiscal dĂ©rogatoire en Irlande, par la suite dĂ©noncĂ© par la Commission europĂ©enne, qui lui aurait permis des dĂ©ductions se chiffrant Ă  13 milliards de dollars sur une dizaine d’annĂ©es. 

La question qui se pose inĂ©vitablement consiste Ă  savoir s’il est toujours possible de rĂ©sister Ă  ces pressions Ă©conomiques. Car l’activisme des mĂ©ta-plateformes se retrouve sur de nombreux fronts. Ainsi, auprès des institutions bruxelloises, il surprend jusqu’aux cabinets de lobbying, pourtant habituĂ©s Ă  voir les acteurs Ă©conomiques transfĂ©rer peu Ă  peu leurs activitĂ©s dans la capitale belge au fur et Ă  mesure de la construction d’un marchĂ© europĂ©en intĂ©grĂ©. Des entreprises comme Uber ou Facebook n’ont pas hĂ©sitĂ© Ă  recruter respectivement une ancienne commissaire europĂ©enne au numĂ©rique (Neelie Kroes) au poste de conseiller en affaires publiques, et un ancien vice-Premier ministre britannique (Nick Clegg), en leur offrant des salaires extraordinaires (quatre millions de dollars pour Nick Clegg), simplifiant ainsi grandement la dĂ©fense de leurs intĂ©rĂŞts. Est-il nĂ©cessaire de rappeler que Facebook n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  engager une stratĂ©gie d’influence agressive afin de faire face aux accusations auxquelles le mastodonte faisait face, cela avec le soutien d’un cabinet de relations publiques, lui valant un article au vitriol de la part du New York Times ? 

Dans un quatrième et dernier billet, nous formulerons différentes hypothèses sur la façon dont le monde post-Westphalien pourrait se restructurer et de nouveaux équilibres se créer, au sein desquels le numérique, les plateformes mais aussi d’autres acteurs, prendraient une place nouvelle.

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