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La difficile naissance de la Macédoine du Nord

Échanges avec Pierre Mirel

La difficile naissance de la Macédoine du Nord
 Pierre Mirel
Ancien Directeur général à la Commission européenne

Vendredi 19 octobre dernier, le Parlement de Macédoine a validé le changement de nom du pays pour celui de "République de Macédoine du Nord". Cette décision fait suite à un accord historique trouvé en juin dernier entre le pays et la Grèce. Pierre Mirel, directeur à la Commission européenne de 2011 à 2013 (DG Elargissement), décrypte pour nous la situation géopolitique de ce pays et de la région.

Après 27 ans d’un litige sur le nom, comment la Grèce et la Macédoine sont-elles parvenues à un accord pour changer le nom de cette dernière ?

N’oublions pas, tout d’abord, que la MacĂ©doine, rĂ©publique la plus pauvre de l’ancienne FĂ©dĂ©ration Yougoslave, fut longtemps disputĂ©e par la Bulgarie, la Serbie et la Grèce. Ă€ son indĂ©pendance en 1991, son nom lui fut contestĂ© par cette dernière qui estimait qu’elle s’appropriait un hĂ©ritage dont seule sa province du nord pouvait se prĂ©valoir. Il s’ensuivit un litige que les Nations Unies ne purent rĂ©soudre, l’Union europĂ©enne (UE) s’abritant derrière cette nĂ©gociation pour ne pas intervenir avec l’un de ses membres parti au litige.

La Commission européenne proposa de lui ouvrir les négociations d’adhésion en 2005 – reconnaissant ainsi les mérites de l’accord d’Ohrid qui mettait fin au conflit entre Slaves et Albanais macédoniens, et les réformes accomplies. Le Conseil se heurta au refus grec, incontournable puisque toute adhésion à l’Union repose sur l’unanimité de ses membres. Et les tentatives ultérieures de la Commission n’eurent pas plus de succès. Il est vrai que la politique du Premier ministre Nikola Gruevski, leader du parti conservateur VMRO, ne facilitait guère un consensus, tant sa recherche d’une identité nationale s’accompagnait d’une réécriture de l’histoire, y compris par une débauche de statues de héros "nationaux" à Skopje, contestés par Athènes – comme Alexandre le Grand ou son père Philippe – aussi dispendieuse que pathétique. Mais son attitude ultra-nationaliste lui permettait de garder le pouvoir.

Les dérives de son gouvernement – écoutes d’opposants et grande corruption – ont conduit à une grave crise politique qui s’est soldée, après pression de l’UE et des Etats Unis, par l’accord de Przno le 2 juin 2015 pour une lutte contre la corruption et de nouvelles élections. C’est la victoire électorale de l’Union sociale-démocrate (SDSM) en 2016 qui a ouvert la voie à une autre politique et au Premier ministre Zoran Zaev de trouver un accord avec son homologue grec le 12 juin et signé le 17 juin 2018 au lac Prespes.

Sans solution sur le nom de la Macédoine, pas d’adhésion à l'OTAN et à l'UE

C’est le constat d’une impasse diplomatique totale avec la lassitude d’un litige vieux de 27 ans, préjudiciable à l’avenir du pays, qui a poussé le gouvernement Zaev à cet accord. Il a pris acte du fait que l’Union européenne n’allait pas imposer une solution à l’un de ses membres.

C’est aussi la crainte que la minoritĂ© albanaise, très attachĂ©e au rĂ´le de l’OTAN, ne se lasse de cette "querelle slave" sur le nom et n’écoute un jour les sirènes d’un rattachement au Kosovo, voire le rĂŞve de la "Grande Albanie" caressĂ© par certains. C’est surtout la volontĂ© ardente d’ouvrir au pays la double perspective d’intĂ©gration Ă  l’OTAN et de nĂ©gociations d’adhĂ©sion Ă  l’UE qui l’ont poussĂ© Ă  cette dĂ©cision historique, gage de stabilitĂ© rĂ©gionale. Car sans solution sur le nom, pas d’adhĂ©sion aux deux organisations, ce qu’elles ont confirmĂ© Ă  plusieurs reprises depuis 2005.

Il faut pourtant mesurer Ă  quel point l’accord divise les sociĂ©tĂ©s des deux pays. Dès la signature de l’accord, de violentes manifestations ont Ă©clatĂ© Ă  Skopje, ainsi qu’à Athènes et Ă  Thessalonique, rĂ©vĂ©lant combien l’identitĂ© reste un sujet brĂ»lant dans les Balkans. Le PrĂ©sident Ivanov, du parti VMRO, tout en appuyant la double adhĂ©sion du pays Ă  l’OTAN et Ă  l’UE, refusa qu’elle se fĂ®t sous un nom tronquĂ©, exprimant par lĂ  une position largement partagĂ©e dans l’opinion. Il alla jusqu’à parler d’un "acte criminel, un suicide historique". CĂ´tĂ© grec aussi, le Premier ministre Alexis Tsipras a pris un risque, alors que les forces nationalistes, et au-delĂ , s’opposent obstinĂ©ment Ă  ce que "MacĂ©doine" figurât dans le nom. La Nouvelle DĂ©mocratie, parti conservateur grec, y voit aussi un calcul Ă©lectoral visant Ă  la diviser pour mieux s’imposer aux prochaines Ă©chĂ©ances, ce qui l’a poussĂ©e Ă  s’opposer Ă  l’accord. Les deux gouvernements ont en tout cas pris une dĂ©cision courageuse, Ă  laquelle les Balkans ne nous ont guère habituĂ©s.

Cet accord aura-t-il un impact sur la gĂ©opolitique rĂ©gionale, alors que de nombreux commentateurs mettent en avant l’influence russe grandissante en MacĂ©doine et dans les Balkans ?

Cette influence s’est assurĂ©ment exercĂ©e lors du rĂ©fĂ©rendum consultatif du 30 septembre. Il a Ă©tĂ© largement boycottĂ©, la participation n’ayant atteint que 36,87 % de la population. C’est toutefois moins grâce aux efforts de Moscou qu’en raison de listes Ă©lectorales obsolètes, basĂ©es sur le recensement de 2002 alors que plusieurs centaines de milliers de macĂ©doniens ont Ă©migrĂ© depuis lors. Des listes actualisĂ©es auraient vraisemblablement permis d’atteindre le quorum et donc de conforter le "oui" que 91,48 % des votants ont exprimĂ©.

La question demandait d’ailleurs si l’on Ă©tait pour l’adhĂ©sion Ă  l’UE et Ă  l’OTAN en acceptant l’accord avec la Grèce ! L’enjeu Ă©tait de taille. Il a donnĂ© lieu Ă  une activitĂ© diplomatique très intense. De la chancelière Merkel au SecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’OTAN, du Commissaire Hahn aux très nombreux ministres d’Etats membres, rares sont ceux, "Ă  l’Ouest", qui n’ont pas apportĂ© leur soutien public et de façon manifeste.

Quant "à l’Est", si la Russie ne s’oppose pas à l’adhésion des Balkans occidentaux à l’UE, comme le ministre Sergueï Lavrov l’a souvent déclaré, elle lutte par contre par tous les moyens possibles, contre leur adhésion à l’OTAN. Or,le 12 juillet 2018, la Macédoine a été formellement invitée par l’OTAN à adhérer, sous réserve que l’accord sur le nom soit ratifié. Son adhésion conforterait le "front OTAN", alors que la Méditerranée du Nord est devenue une zone OTAN du Portugal à la Turquie depuis l’adhésion du Monténégro le 5 juin 2017 – à l’exception des 20 kilomètres de la côte de Bosnie Herzégovine. Moscou est donc vent debout pour éviter que la Bosnie Herzégovine et la Serbie – qui s’est jusqu’alors déclarée neutre – ne changent de camp.

Moscou est donc vent debout pour éviter que la Bosnie Herzégovine et la Serbie ne changent de camp

D’ailleurs, au plus fort de la crise politique macĂ©donienne, l’ambassadeur russe Ă  Skopje avait dĂ©clarĂ© que "la perspective euro-atlantique n’est pas la seule disponible. Il y a toujours une alternative". Et les critiques de Gruevski contre l’influence des "forces Ă©trangères" Ă©taient largement relayĂ©es par Moscou. La Russie n’a donc pas mĂ©nagĂ© ses efforts avec l’opposition macĂ©donienne pour lui faire boycotter le rĂ©fĂ©rendum.  

Ce dernier n’était pourtant qu’une Ă©tape, la plus importante reposant sur le Parlement dont la ratification de l’accord Ă  la majoritĂ© des deux tiers – soit 80 dĂ©putĂ©s – se fait en deux temps, sur le texte lui-mĂŞme puis sur le changement Ă  la constitution. Or, le gouvernement de Zoran Zaev ne disposait que de 72 dĂ©putĂ©s pour le premier vote prĂ©vu le 19 octobre. De nouvelles manĹ“uvres diplomatiques furent alors lancĂ©es pour rendre tangible la double perspective du pays : rĂ©union Ă  l’OTAN le 18 octobre pour prĂ©parer les modalitĂ©s de l’adhĂ©sion et ouverture Ă  Bruxelles de l’étape prĂ©paratoire aux nĂ©gociations d’adhĂ©sion Ă  l’UE. Et le Premier ministre rĂ©ussit Ă  "convaincre" huit dĂ©putĂ©s de l’opposition de voter avec sa coalition, de sorte que la majoritĂ© fut atteinte.

La Russie n’a donc pas ménagé ses efforts avec l’opposition macédonienne pour lui faire boycotter le référendum

On a beaucoup glosé sur le ralliement des huit députés. Pour le ministère russe des Affaires étrangères, il s’est agi de "sales manipulations, chantage, menaces et achat de votes". C’est aussi ce qu’a suggéré le ministre grec de la Défense dont le petit parti des Grecs Indépendants, en coalition avec Syriza, s’oppose à l’accord, provoquant la démission du ministre des Affaires étrangères qui l’avait négocié.

Pour le premier ministre Tsipras, la ratification de l’accord ne serait pourtant pas en danger. Athènes a d’ailleurs expulsé deux diplomates russes pour ingérence dans les affaires intérieures, fait exceptionnel alors qu’Alexis Tsipras et Vladimir Poutine entretiennent des relations étroites. Côté macédonien, il reste l’étape finale pour la ratification durant laquelle le scénario du 19 octobre devrait se répéter, sauf retournement de députés.

La Russie essuierait alors un nouvel Ă©chec. Elle continuera Ă  resserrer ses liens avec la majoritĂ© slave. Mais elle reportera plutĂ´t ses efforts sur la Republika Serbska et la Serbie pour Ă©viter que ces deux pays n’adhĂ©rent Ă  l’OTAN, avec une stratĂ©gie sur plusieurs fronts : influence mĂ©diatique et culturelle, ainsi que religieuse entre les Patriarcats de Moscou et de Belgrade ; "diplomatie Gazprom" ; appui au prĂ©sident Dodik en Bosnie ; soutien Ă  la Serbie sur le Kosovo ; rappel du "pĂ©chĂ© originel" de l’OTAN, c’est-Ă -dire les bombardements de la Serbie par l’Alliance atlantique sans mandat de l’ONU, mĂŞme s’il s’agissait de mettre fin Ă  l’épuration ethnique de Milosevic au Kosovo.

Les Balkans sont coutumiers du "jeu des grandes puissances". Il s’agit aujourd’hui de l’héritage des empires, russe d’une part, mais aussi ottoman à travers le régime Erdogan au Kosovo, et à Sarajevo où le leader du parti musulman SDA, Bakir Izetbegovic, l’accueillit comme "notre président à tous, envoyé d’Allah" ! Plus inquiétant encore, l’influence de l’Islam radical, avec quelque 60 communautés "sous charia" en Bosnie et un nombre élevé de combattants avec Daesh par rapport à la population, estimé à 314 pour la Bosnie et à 250 pour le Kosovo.

La ratification de cet accord devrait donc engager le processus d’adhĂ©sion de la MacĂ©doine Ă  l’UE et Ă  l’OTAN ?

Avec l’OTAN, le processus sera engagé dès la ratification de l’accord à Skopje et Athènes. La Macédoine devrait donc devenir le 30ème membre de l’Alliance atlantique en 2019.

Quant Ă  l’UE, le Conseil europĂ©en des 28-29 juin 2018 ne rĂ©ussit pas Ă  dĂ©cider l’ouverture des nĂ©gociations d’adhĂ©sion en raison de l’opposition des Pays-Bas et de la France. DĂ©cision qui a pu influer sur le rĂ©fĂ©rendum et a suscitĂ© une grande amertume Ă  Skopje Ă  l’endroit de Paris. Les conclusions du Conseil sont toutefois claires : les nĂ©gociations s’ouvriraient en juin 2019 sous rĂ©serve de la poursuite des rĂ©formes et la première confĂ©rence intergouvernementale aurait lieu avant la fin de l’annĂ©e. L’ouverture du processus mettra enfin un terme Ă  treize annĂ©es de blocage et d’incertitude durant lesquelles la crĂ©dibilitĂ© de l’Union a Ă©tĂ© mise Ă  rude Ă©preuve. C’est la stabilitĂ© des Balkans qui en sera renforcĂ©e.

 

CrĂ©dit photo : Robert ATANASOVSKI / AFP

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