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La dĂ©lĂ©gation de compĂ©tences, un moyen de lutter contre les dĂ©serts mĂ©dicaux ?

La délégation de compétences, un moyen de lutter contre les déserts médicaux ?
 David Gruson
Auteur
Directeur du Programme Santé Jouve et fondateur d’Ethik-IA

La lutte contre les déserts médicaux est un axe fort des débats qui ont eu lieu au Sénat autour du projet de loi santé. Pour cela, certains parlementaires préconisent un élargissement du rôle des pharmaciens et des infirmiers pour prendre le relais des médecins sur certains actes. Qu’il s’agisse de confier la prescription de certains médicaments aux pharmaciens, la vérification de la vue aux opticiens ou la surveillance d’une perfusion aux aides-soignants, les délégations de tâches suscitent des résistances et interrogent à l’heure où les nouvelles technologies entendent elles aussi répondre à certains besoins de santé. Qu’attendre de ces délégations de compétences ? Comment peuvent-elles participer à la transformation des métiers de santé ? Réponses de David Gruson, membre du comité de direction de la Chaire Santé de Sciences Po Paris, auteur pour l’Institut Montaigne de la note IA et emploi en santé : quoi de neuf docteur ? (janvier 2019).

Quelle forme la délégation de compétences pourrait-elle prendre de façon concrète (protocole, organisation des soins, etc.) et quelles seraient les conséquences pour les médecins ?

Les analyses comparées des systèmes de santé au niveau international – comme dans le cas du Québec ou des pays d’Europe du Nord – montrent effectivement que l’extension des délégations de compétences représente un levier majeur pour aider à répondre aux besoins de santé. Mais attention, les exemples réussis en France montrent que c’est en associant les médecins à ce processus qu’on obtient les meilleurs résultats de prise en charge.

L’extension des délégations de compétences représente un levier majeur pour aider à répondre aux besoins de santé.

En effet, ceux-ci doivent participer Ă  l’élaboration de cette rĂ©organisation des soins. Par exemple, la transformation de l’ophtalmologie ces dernières annĂ©es est spectaculaire sur ce point avec des schĂ©mas de dĂ©lĂ©gations de tâches très avancĂ©es aux orthoptistes. Le dĂ©pistage des maladies oculaires pourrait ainsi disparaĂ®tre progressivement des structures ophtalmologiques qui n’auraient plus vocation Ă  recevoir que les patients porteurs de pathologies chroniques ou sĂ©vères, ce qui rĂ©duirait considĂ©rablement les dĂ©lais d’attente pour un rendez-vous. 

Le professionnel médical se repositionnera alors vers des actes plus complexes et à plus haute valeur ajoutée. Son rôle – essentiel – sera d’assurer la validation médicale d’un diagnostic et la supervision de la qualité tout en étant garant du dispositif de sécurité des soins. Nous devons avancer en gardant ces paramètres à l’esprit tout en s’ouvrant à l’innovation numérique qui, elle aussi, va grandement participer à la transformation des métiers. Les enseignements internationaux et français montrent en effet l’intérêt de stratégies de changements combinant délégations de compétences et innovation numérique en santé.

Dans un secteur oĂą l'intelligence artificielle est de plus en plus prĂ©sente, ne peut-on pas questionner une telle dĂ©lĂ©gation de tâches si celles-ci sont effectuĂ©es dans quelques annĂ©es par des solutions technologiques de pointe ?

C’est ce que nous analysons effectivement dans l’étude publiĂ©e pour l’Institut Montaigne en janvier 2019 IA et emploi en santĂ© : quoi de neuf docteur ? sur le dĂ©ploiement de l’intelligence artificielle en santĂ©. Dans l’évaluation de l’impact sur les ressources humaines de cette diffusion, les effets des dĂ©lĂ©gations de compĂ©tences ont Ă©tĂ© trop rarement analysĂ©s jusqu’ici. Ă€ cet Ă©gard, la biologie apparaĂ®t comme un exemple pertinent. En effet, la robotisation des plateaux techniques en biologie ne s’est pas traduite par la disparition du mĂ©tier de biologiste ni mĂŞme par une rĂ©duction massive des effectifs de biologistes.

Le contenu du mĂ©tier s’est, en revanche, dĂ©placĂ© vers des activitĂ©s de validation Ă  plus haute valeur ajoutĂ©e humaine et vers un rĂ´le nouveau de management. Un autre paramètre crĂ©ateur d’incertitudes quant aux effets sur les ressources humaines pour les mĂ©tiers mĂ©dicaux porte sur le niveau de dĂ©lĂ©gation susceptible d’être accordĂ© aux professions paramĂ©dicales intervenant dans le mĂŞme champ d’activitĂ©. La manière dont Ă©voluera le mĂ©tier de radiologue en contexte IA dĂ©pend ainsi, en partie, des choix qui seront faits pour l’évolution de la profession de manipulateur en radiologie. 

Le contenu du métier s’est, en revanche, déplacé vers des activités de validation à plus haute valeur ajoutée humaine et vers un rôle nouveau de management.

C’est pourquoi nous soulignons dans cette étude la nécessité d’avancer très rapidement vers de véritables stratégies de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences, tâche par tâche, puis métier par métier. Une méthodologie en six étapes est d’ailleurs proposée.

Quels sont les leviers Ă  activer pour enclencher une vraie rĂ©flexion sur la transformation des mĂ©tiers de la santĂ©, notamment les fonctions paramĂ©dicales et non mĂ©dicales ?

Il est clair que cette transformation ne pourra pas se faire sans un choix politique fort en faveur des dĂ©lĂ©gations de compĂ©tences. Des signaux positifs sont constatĂ©s en ce sens depuis 2017 avec le dĂ©verrouillage rĂ©glementaire – longtemps attendu – des dĂ©lĂ©gations de compĂ©tences et pratiques avancĂ©es pour les infirmiers ou les extensions de compĂ©tences des pharmaciens. 

Cependant, c’est d’une approche d’ensemble, impliquant tous les acteurs, dont nous avons besoin. Cette stratĂ©gie doit impliquer les mĂ©decins qui doivent ĂŞtre parties prenantes du mouvement pour aider Ă  la bonne dĂ©finition des dĂ©lĂ©gations de tâches. Bien sĂ»r, ces repositionnements – accĂ©lĂ©rĂ©s par ailleurs par la diffusion de l’innovation numĂ©rique – impliquent une adaptation des outils de formation initiale et continue. Les choses avancent sur ce point avec la reconnaissance de l’IA en 2018 comme orientation prioritaire de dĂ©veloppement professionnel continu. En effet, en juillet dernier, la directrice gĂ©nĂ©rale de l’Agence Nationale du dĂ©veloppement professionnel continu (DPC) a annoncĂ© que l’IA ferait l’objet d’une inscription parmi les prioritĂ©s nationales du DPC en 2019, ce qui permettra le dĂ©ploiement de programmes adaptĂ©s pour soutenir l’effort de formation continue des professions mĂ©dicales et paramĂ©dicales. De mĂŞme, la ConfĂ©rence des Doyens des facultĂ©s de mĂ©decine a annoncĂ© sa volontĂ© d’inscrire la mĂ©decine algorithmique dans le programme des Ă©tudiants, et ce dès la première annĂ©e, via l’UNESS (UniversitĂ© du NumĂ©rique en SantĂ© et Sport). 

Ces nouveaux leviers de sensibilisation au numĂ©rique devront naturellement aborder les interactions avec le mouvement d’élargissement des dĂ©lĂ©gations de compĂ©tences. 

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