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La décentralisation, de la commémoration à l’analyse

 Jean-Luc Boeuf
Auteur
Professeur à Sciences Po au sein du Master Stratégies territoriales et urbaines

Alors que nous fêtons aujourd'hui l’anniversaire de la loi du 2 mars 1982 portant droits et libertés des communes, des départements et des régions, pourquoi se contenter de commémorer cet événement en convoquant les ténors de l’époque de colloque en colloque ? La loi de 1982 se traduit par la liberté de décision donnée aux collectivités locales et la fin de la tutelle du préfet. Mais, bien loin des clichés, la décentralisation n’est pas seulement l’œuvre d’un moment ni d’un camp, celui de la gauche victorieuse de 1981, mais un processus évolutif, empruntant tantôt à la droite, tantôt à la gauche. Une perspective contemporaine est donc nécessaire pour éclairer les méandres de ce phénomène français.

  • 1982 : un aboutissement

Dans les annĂ©es qui prĂ©cèdent la "rĂ©volution" de 1982, la dĂ©centralisation est revendiquĂ©e par les deux camps. Mais c’est en rĂ©alitĂ© le gouvernement de Raymond Barre qui instaure en 1979 pour chaque commune une dotation globale de fonctionnement (DGF) pour ses dĂ©penses courantes, c’est-Ă -dire libre d’emploi. Un an plus tard, en 1980, les collectivitĂ©s peuvent voter librement les taux de leurs impĂ´ts locaux. Lorsque Gaston Defferre, ministre de l’intĂ©rieur et de la dĂ©centralisation, fort de son pragmatisme et de sa longue expĂ©rience d’Ă©lu local, pose en 1981 le principe de la libertĂ© locale a priori pour les collectivitĂ©s locales, la quasi-totalitĂ© de leurs recettes est dĂ©jĂ  libre d’emploi. Avec la fin des tutelles, la locomotive de la dĂ©centralisation est lancĂ©e et les nombreux autres wagons, notamment de compĂ©tences transfĂ©rĂ©es, suivront. Alors qu’elle s’Ă©tait opposĂ©e fermement Ă  la loi du 2 mars au Parlement, la droite remporte les Ă©lections cantonales quelques semaines plus tard et s’empare ainsi des nouveaux exĂ©cutifs dĂ©partementaux et rĂ©gionaux.

C’est qu’en rĂ©alitĂ©, la dĂ©centralisation est avant tout une idĂ©e d’opposition, une opposition au pouvoir central. Très anciennes, les libertĂ©s locales remontent au Moyen-Age et, durant des siècles, monarques, empereurs et gouvernants n’auront de cesse de chercher Ă  Ă©tablir un pouvoir centralisĂ©. La RĂ©volution de 1789 dĂ©coupe le territoire de façon rationnelle et prĂ©fère "quatre-vingt petits roquets Ă  quinze gros chiens loups". On aura reconnu les dĂ©partements sous cette image de "petits roquets" et les provinces dans les chiens-loups. Au XIX° siècle, la dĂ©centralisation est plutĂ´t ancrĂ©e Ă  droite, avec des dĂ©bats conduits par les orlĂ©anistes. Ceux-ci ont permis une timide avancĂ©e, sous la forme des lois de 1831 et 1833 pour les communes et les dĂ©partements. A la fin du XIX° siècle, la gauche rĂ©publicaine fait le pari de la dĂ©mocratie locale en introduisant une disposition majeure : "le conseil municipal règle, par ses dĂ©libĂ©rations, les affaires de la commune". Avec cette loi, la RĂ©publique entre concrètement au village.

  • Les lignes de force, 30 ans après

Si la loi de 1982 est quasiment muette sur les communes et l’intercommunalitĂ©, qu’est ce qui a changĂ© en trente ans, dans les territoires ? Les communes constituent toujours un point d’ancrage de la RĂ©publique, car elles incarnent une rĂ©elle proximitĂ© humaine, grâce aux Ă©lus locaux, dans nos sociĂ©tĂ©s ouvertes, dĂ©senchantĂ©es et dĂ©sacralisĂ©es. Le dĂ©partement prend en charge les populations fragiles mĂŞme s’il n’est pas toujours clairement identifiĂ© ainsi. Quant Ă  l’intercommunalitĂ©, elle est hĂ©tĂ©rogène et ne forme d’ailleurs mĂŞme pas une catĂ©gorie de collectivitĂ© territoriale.

Quoique l’on veuille bien dire et Ă©crire, la rĂ©gion, elle, ne dĂ©colle pas vraiment. Tout se passe comme si les rĂ©gions Ă©taient en permanence Ă  la recherche d’une lĂ©gitimitĂ© perdue Ă  la RĂ©volution que l’Ă©lĂ©vation au statut de collectivitĂ© territoriale n’a pas vraiment permis de regagner. Dans ces conditions, les querelles partisanes, comme en 1992, avec toutes les rĂ©gions Ă  droite sauf une, ou comme la situation symĂ©trique de 2004, ne devraient pas donner trop d’illusion en cas d’alternance prochaine. Car l’Etat, du fait de sa situation financière, n’est pas en mesure de faire de quelconque "cadeau" aux rĂ©gions.

Aujourd’hui, les collectivitĂ©s locales sont confrontĂ©es Ă  un immense dĂ©fi pour leurs activitĂ©s de tous les jours : la crise Ă©conomique prolongĂ©e, conjuguĂ©e aux dĂ©ficits des finances publiques, va se traduire par un resserrement de la dĂ©pense publique prise dans son ensemble dans les prochaines annĂ©es. Cela suppose d’abandonner les rĂ©flexes du "toujours plus" de dĂ©penses publiques. Et ce n’est pas en invoquant un Ă©nième "nouvel acte de la dĂ©centralisation" que l’on s’en sortira.

  • La RĂ©publique des territoires

La dĂ©centralisation n'est pas une fin en elle-mĂŞme, mĂŞme si les collectivitĂ©s impulsent aujourd’hui la vie Ă©conomique dans les territoires, notamment celle du "quarteron" : individu Ă  quatre dimensions que nous sommes tous, tour Ă  tour contribuable, usager, citoyen et, pour 2012, Ă©lecteur au niveau national. Ce quarteron sera une des cibles Ă©lectorales pour celles et ceux qui discourront sur une dĂ©centralisation rĂ©novĂ©e et modernisĂ©e.

Mais une divergence croissante s’observe parmi les gouvernements locaux en France. Cette diffĂ©renciation territoriale progresse de façon Ă  la fois plus subtile et surtout plus souple que ce que le lĂ©gislateur s’efforce de prĂ©voir Ă  chaque Ă©tape de la dĂ©centralisation : ici, les compĂ©tences transport seront mises en rĂ©seau, lĂ  ce sera l’enseignement et ailleurs un peu de politique Ă©conomique. Ceci redonne vigueur Ă  l’idĂ©e du regroupement intercommunal tel qu’il Ă©tait conçu Ă  la fin du XIX° siècle, Ă  savoir avec souplesse et refus des regroupements autoritaires. Une piste s’ouvre donc quant Ă  la façon de conduire la rĂ©forme territoriale dans les prochaines annĂ©es, en mettant fin Ă  l’Ă©miettement des structures, Ă  travers les communautĂ©s de communes, les communautĂ©s d’agglomĂ©ration, les communautĂ©s urbaines, les mĂ©tropoles, les pĂ´les mĂ©tropolitains et autres syndicats.

La loi du 16 dĂ©cembre 2010 portant rĂ©forme des collectivitĂ©s territoriales a vu le jour. Au nom de la rationalisation des structures, les futurs conseillers territoriaux sont appelĂ©s Ă  remplacer, en 2014, les conseillers gĂ©nĂ©raux et les conseillers rĂ©gionaux, selon des modalitĂ©s encore incomplètement dĂ©finies, pour ce qui est du mode de scrutin. Mais l’opposition s’est fait fort de revenir sur ce point controversĂ© de la rĂ©forme, en cas d’alternance, alors que la majoritĂ© actuelle – et c’est un euphĂ©misme – n’a pas montrĂ© un grand enthousiasme Ă  mettre en place le conseiller territorial.


DĂ©marche inscrite dans le temps, la dĂ©centralisation a donc Ă©tĂ© conçue en France comme un processus de modernisation de l'action publique et d'approfondissement de la dĂ©mocratie. Or, il est un constat partagĂ© par tous les acteurs : il touche Ă  un système territorial complexe, illisible et coĂ»teux. Prise dans son ensemble, une rĂ©forme territoriale doit se donner comme objectifs de clarifier le système, d’en simplifier et d’en rationaliser le fonctionnement. Pour cette RĂ©publique des territoires renouvelĂ©e, des idĂ©es existent depuis longtemps : dès l’Ă©laboration de la Constitution de 1848, FĂ©licitĂ© de Lamennais, dont la vie ne se rĂ©sume pas Ă  ses dĂ©bats avec Rome, proposait que l’on s’occupât d’abord des pouvoirs locaux avant de dĂ©finir l’organisation du pouvoir central. La RĂ©publique des territoires gagnerait Ă  s’en inspirer, mais le sait-on assez Ă  Paris ?

Jean-Luc Bœuf,
ancien directeur général des services en ville, en département et en région,
expert associĂ© Ă  l’Institut Montaigne.

www.millefeuilleterritorial.fr/

- Lire la dernière publication de Jean-Boeuf pour l'Institut Montaigne : Trois propositions pour une meilleure gestion de la dette locale

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