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La 5G au Japon, un miroir pour l’Europe

La 5G au Japon, un miroir pour l’Europe
 Mathieu Duchâtel
Auteur
Directeur des Études internationales, Expert Résident

Il est naturel que les dĂ©bats autour de la 5G gravitent autour de la Chine, des États-Unis et du positionnement stratĂ©gique de l'Europe dans un ordre international Ă  la bipolaritĂ© croissante. L’annĂ©e 2020 est, pour l’Europe, celle des choix -  et ceux-ci sont difficiles. Comment protĂ©ger les infrastructures critiques du continent contre les fournisseurs Ă  haut risque, tout en dĂ©ployant la prochaine gĂ©nĂ©ration de rĂ©seaux de tĂ©lĂ©communications Ă  temps pour ne pas ĂŞtre distancĂ© dans la compĂ©tition internationale ? Le Japon diffère radicalement de l’Europe dans trois volets importants du dĂ©ploiement de la 5G : l'attribution des frĂ©quences, la gestion du risque Huawei et les solutions industrielles nationales visant Ă  garantir des architectures multifournisseurs, et ainsi Ă  crĂ©er des marges de manĹ“uvre pour les dĂ©cideurs politiques. Cette singularitĂ© fait qu'il est particulièrement enrichissant de se pencher sur le cas du Japon.

La gratuité des fréquences adossée à des responsabilités

Contrairement aux États europĂ©ens, le Japon n’a pas mis aux enchères ses frĂ©quences. Le ministère des Affaires intĂ©rieures et des Communications les a gratuitement attribuĂ©es aux quatre opĂ©rateurs du pays (NTT Docomo, KDDI, Softbank et Rakuten) en avril 2019. Comme c’est le cas dans de nombreux  pays, cette attribution s’est assortie d'obligations en matière de couverture. Les deux plus grands opĂ©rateurs, NTT Docomo et KDDI, se sont engagĂ©s Ă  couvrir plus de 90 % de la population japonaise - 64 % pour Softbank, et 56 % pour Rakuten. Les opĂ©rateurs se sont Ă©galement soumis Ă  l'obligation d’adopter des mesures prĂ©ventives visant Ă  pouvoir faire face aux Ă©ventuelles coupures de courant qui pourraient ĂŞtre causĂ©es par des catastrophes naturelles - comme ce fut le cas rĂ©cemment lors du sĂ©isme d’Iburi, Ă  HokkaidĹŤ, en 2018. Ils se sont enfin engagĂ©s Ă  faire "des efforts" pour implanter des stations de base (centres de traitement des signaux, qui permettent de connecter un rĂ©seau mobile) dans les rĂ©gions les plus reculĂ©es.

Plus caractĂ©ristique de la singularitĂ© japonaise, le gouvernement impose aux opĂ©rateurs des seuils minimaux d’investissement dans les infrastructures, de l’ordre de 1,7 milliard de dollars pour Rakuten, et jusqu’à 7 milliards de dollars pour NTT Docomo. C’est  le corollaire de la libre attribution des frĂ©quences : il libère les opĂ©rateurs par rapport Ă  des situations oĂą ils doivent, comme en Italie ou en Allemagne, payer des milliards Ă  l'État pour utiliser les frĂ©quences rĂ©seau. Le ministère des Affaires intĂ©rieures et des Communications impose par ailleurs 13 conditions aux opĂ©rateurs en contrepartie de la mise Ă  disposition gratuite des frĂ©quences. Elles comprennent notamment certaines responsabilitĂ©s en matière de sĂ©curitĂ©, comme l'obligation de "prendre des mesures de cybersĂ©curitĂ© suffisantes pour gĂ©rer la chaĂ®ne d'approvisionnement en Ă©quipements".

Une exclusion tacite et polie de Huawei

Cet accord passé entre les opérateurs et le gouvernement permet aux acteurs japonais de se concentrer sur les solutions d'équipement sans avoir à affronter l’enjeu des équipementiers à risque. Le Japon applique poliment une interdiction de facto de Huawei - sans jamais utiliser ce terme. Cette approche diffère de la posture américaine car elle évite une confrontation ouverte avec la Chine.

Le Japon diffère radicalement de l’Europe dans trois volets importants du dĂ©ploiement de la 5G : l'attribution des frĂ©quences, la gestion du risque Huawei et les solutions industrielles nationales.

Par consĂ©quent, les opĂ©rateurs japonais n’ont dans l’ensemble pas Ă  subir les contraintes de la dĂ©pendance Ă  leurs choix d’équipements passĂ©s, alors que plusieurs opĂ©rateurs europĂ©ens qui ont choisi des Ă©quipementiers Ă  risque pour leurs rĂ©seaux 4G se trouvent aujourd’hui restreints lors de  la première phase de dĂ©ploiement de la 5G, celle des rĂ©seaux 5G NSA (non standalone). En effet, cette première Ă©tape consiste essentiellement Ă  une amĂ©lioration sur la base du cĹ“ur de rĂ©seau 4G et du rĂ©seau d'accès radio (radio access network) dĂ©jĂ  existants.

Parmi les quatre principaux opĂ©rateurs, seul Softbank utilise de la technologie Huawei dans son infrastructure 4G. Or en dĂ©cembre 2019, Softbank a annoncĂ© le retrait des Ă©quipements Huawei de son rĂ©seau 4G au profit de Nokia et d’Ericsson. Cette dĂ©cision a un coĂ»t. En effet, 13 % des stations de base 4G japonaises ont Ă©tĂ© dĂ©ployĂ©es par Huawei, un pourcentage atteint grâce aux contrats Softbank de l’équipementier chinois. Softbank a choisi d’honorer ses responsabilitĂ©s en matière de sĂ©curitĂ© conformĂ©ment aux exigences du gouvernement japonais en matière de 5G, et ce malgrĂ© l'importance des activitĂ©s chinoises dans son portefeuille d’actifs. Avec des intĂ©rĂŞts dans Alibaba, Zhong'an Insurance, ByteDance et Didi, Softbank est un investisseur Ă©tranger de premier plan dans l'Ă©cosystème numĂ©rique chinois, notamment par le biais de sa filiale - SoftBank Vision Fund.

Comment le Japon est-il parvenu Ă  gĂ©rer cette exclusion de facto Ă  l’égard de Huawei sans rĂ©percussions nĂ©gatives sur ses relations avec la Chine ? La seule rĂ©ponse chinoise accusatrice a Ă©tĂ© prononcĂ©e en dĂ©cembre 2018, après la publication, par le gouvernement japonais, de directives d'achat Ă©mises Ă  l'intention des Forces japonaises d'autodĂ©fense et des agences gouvernementales. En pratique, ces directives les empĂŞchent d'acheter du matĂ©riel auprès de Huawei ou  d’autres d’entreprises jugĂ©es indignes de confiance, que ce soient ordinateurs, serveurs ou rĂ©seaux de tĂ©lĂ©communications. L'ambassade de Chine Ă  Tokyo a alors accusĂ© le gouvernement japonais d’avoir imposĂ© "des pratiques discriminatoires Ă  l'encontre d’entreprises spĂ©cifiques originaires de pays spĂ©cifiques, une situation dĂ©favorable non seulement pour le Japon lui-mĂŞme, dans sa capacitĂ© Ă  attirer les investissements Ă©trangers, mais aussi pour la coopĂ©ration Ă©conomique entre la Chine et le Japon".

Mais aucun autre coût n’est à déplorer pour le Japon. Un facteur clé est la rapidité de la prise de décision. Au lieu de devoir concevoir pendant de longs mois une boîte à outils pour gérer politiquement et techniquement les multiples risques de la construction d’infrastructures par des entreprises en qui il n’avait pas confiance, le gouvernement japonais a agi rapidement, ce qui a permis au débat de se déplacer immédiatement sur la question de l’émergence de solutions technologiques positives et de l'innovation locale comme réponses aux enjeux de la 5G.

Des solutions technologiques nationales

L’approche japonaise du risque Huawei, Ă  la fois ferme et non conflictuelle, a Ă©galement Ă©tĂ© facilitĂ©e par l’existence de solutions technologiques nationales - inconnues du grand public en dehors du Japon. Lorsqu’ils ne se mĂ©prennent pas en croyant, Ă  tort, qu’il n’y a pas d’alternative Ă  Huawei, nombreux sont les commentateurs qui estiment que les opĂ©rateurs ne disposent que de cinq options d'Ă©quipement : Huawei, Ericsson, Nokia et, dans une moindre mesure, ZTE et Samsung. Or, en 2017, selon IHS Market, les deux principaux acteurs japonais du secteur que sont Fujitsu et NEC, dĂ©tenaient respectivement 0,9 % et 1,4 % du marchĂ© mondial des Ă©quipements de tĂ©lĂ©communications. Une part très minoritaire Ă  l’échelle mondiale, mais qui occulte leur importance stratĂ©gique sur le marchĂ© intĂ©rieur japonais oĂą se concentrent leurs activitĂ©s, en particulier grâce Ă  leur part majoritaire dans les infrastructures de NTT Docomo. Il s’agit ainsi d’un marchĂ© captif, qui explique qu’ils aient Ă©tĂ© protĂ©gĂ©s contre les tendances Ă  la consolidation caractĂ©risant le secteur des Ă©quipementiers tĂ©lĂ©com, tendances qui affectent les autres petits fournisseurs d'Ă©quipements dans le monde.

Cette particularité devrait offrir à NEC et à Fujitsu suffisamment de temps pour développer la technologie 5G SA (standalone), autrement dit la deuxième phase de la 5G, en vue d'un déploiement d'ici 2025. Une première phase, de type NSA (non-standalone) est prévue en vue des Jeux olympiques de Tokyo cet été. NEC collabore avec Rakuten pour déployer 16 000 antennes 5G sur une période de cinq ans, dans le but de développer une technologie à faible coût. L’entreprise Fujitsu est particulièrement active sur le marché national des licences radio 5G privées. Elle fournit aux gouvernements locaux et aux entreprises les infrastructures nécessaires pour les accompagner dans leur transformation numérique, en dehors des contrats commerciaux passés avec les opérateurs de télécommunications.

Lorsqu’ils ne se mĂ©prennent pas en croyant, Ă  tort, qu’il n’y a pas d’alternative Ă  Huawei, nombreux sont les commentateurs qui estiment que les opĂ©rateurs ne disposent que de cinq options d'Ă©quipement : Huawei, Ericsson, Nokia et, dans une moindre mesure, ZTE et Samsung.

L'environnement mondial actuel est favorable à l'expansion internationale de ces entreprises, en dehors de leur nid national. Les opérateurs et les fournisseurs d'équipements s’impliquent dans des activités internationales afin de soutenir des normes ouvertes et l'interopérabilité. À titre d’illustration, NTT Docomo a annoncé avoir atteint l'interopérabilité multi-fournisseurs pour les stations de base 4G et 5G. La solution de NTT Docomo intègre des systèmes de bande de base fournies par Nokia avec des équipements radio fournis par Fujitsu et par NEC, et est conforme aux normes internationales de l'Alliance O-RAN (Open Radio Access Network, réseau d'accès radio ouvert). Toutefois, la taille du marché japonais est insuffisante pour faire de cette architecture ouverte une alternative crédible aux solutions existantes, et il faudrait que des alliances internationales soient conclues pour que la diversification des fournisseurs soit couronnée de succès.

Le gouvernement japonais prĂ©voit Ă©galement des mesures d'incitation qui viendront soutenir les entreprises dĂ©veloppant des solutions innovantes et fiables. Par exemple, le gouvernement a rĂ©cemment soumis au Parlement un projet de loi qui prĂ©voit une rĂ©duction d'impĂ´t de 15 % pour les entreprises investissant dans les rĂ©seaux 5G, y compris en matière industrielle et agricole - pas seulement pour les services commerciaux de tĂ©lĂ©phonie mobile.

Plus encore, les dĂ©cisions du Japon en matière de 5G et de gestion du risque Huawei ont Ă©tĂ© prises dans un contexte d’amĂ©lioration des relations sino-japonaises. SiXi Jinping a dĂ» annuler sa visite d’État Ă  Tokyo, c’est en raison de la crise du coronavirus, et non du fait de ces enjeux autour de la 5G ou des diffĂ©rends maritimes. Le coronavirus a mĂŞme provoquĂ© un rĂ©chauffement significatif des relations entre les deux pays, avec de nombreux signes suggĂ©rant qu’en Chine, les dons de masques chirurgicaux, les donations et les signes de soutien japonais aux rĂ©gions Ă  fort taux d'infection ont Ă©tĂ© très apprĂ©ciĂ©s. Si l’Europe devait tirer un enseignement de cette singularitĂ© japonaise, il serait le suivant : agir rapidement, de manière dĂ©terminĂ©e et avec une vision claire de l’intĂ©rĂŞt national afin de ne laisser aucun espace Ă  des efforts de persuasion diplomatique reposant plus ou moins sur l’intimidation, et ainsi rĂ©duire le risque nĂ©gatif sur les relations avec la Chine.

 

Ce commentaire s’appuie sur les échanges de la Japan-Europe Policy Conference 2020, organisée par l'Institut Montaigne à Paris les 6 et 7 février sur le thème "Trust and Autonomy in the Digital Sphere".

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