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IsraĂ«l : la fin de l’ère Bibi 

Trois questions à Dominique Moïsi 

Israël : la fin de l’ère Bibi 
 Dominique MoĂŻsi
Conseiller Spécial - Géopolitique

Le 13 juin 2021, une coalition historique allant de la gauche Ă  l’extrĂŞme droite renversait avec une majoritĂ© d’une voix le gouvernement du Premier ministre israĂ©lien Benyamin Netanyahu, dĂ©tenteur du record de longĂ©vitĂ© Ă  cette fonction. Leader de la nouvelle coalition qui s’est vue accorder le vote de confiance du Parlement, Naftali Bennet reprend aujourd’hui les rĂŞnes d’un État riche, mais aussi au bord d’une rupture sociĂ©tale. Quel bilan peut-on faire des annĂ©es Netanyahou ? Comment se profilent ces prochains mois ? Dominique MoĂŻsi, conseiller spĂ©cial gĂ©opolitique Ă  l’Institut Montaigne, rĂ©pond Ă  nos questions. 

Le 13 juin 2021 a marquĂ© la fin d’une ère en IsraĂ«l, lorsque Benyamin Netanyahu s’est fait Ă©carter du gouvernement après 12 ans au pouvoir. Le pays a-t-il vĂ©ritablement tournĂ© la page "Bibi" ? Quelles Ă©volutions de la politique israĂ©lienne peut-on attendre du nouveau gouvernement ? 

Le 13 Juin 2021 a en effet marquĂ© un tournant important dans la vie politique d’IsraĂ«l. Une coalition de 8 partis allant de la droite la plus dure Ă  la gauche la plus radicale, incluant pour la première fois un parti arabe, a rĂ©ussi Ă  renverser "Bibi" par une majoritĂ© de une voix (60 contre 59). 

Si l’on veut aller à l’essentiel, ce n’est pas cette coalition qui a gagné, mais plutôt Netanyahou qui a fini par se détruire lui-même. Encouragé par ses réussites bien réelles sur une grande variété de dossiers allant de l’économie à la diplomatie en passant par le succès de sa politique vaccinale, Bibi a sombré dans l’hubris : une extrême arrogance, et, in fine, une perte de contact avec le réel qui a mobilisé contre lui ses anciens alliés et collaborateurs. Le Premier ministre d’Israël qui a battu tous les records de longévité au pouvoir a été victime d’un "dégagisme" qu’il a contribué à créer plus que toute autre force d’opposition. Sa chute a une dimension presque épique à la Shakespeare, si elle ne traduisait pas aussi le dysfonctionnement structurel d’un système politique, inadapté aux nécessités d’une puissance régionale dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui.

"C’était le meilleur des temps. C’était le pire des temps". Plagiant Charles Dickens, on pourrait dire de Netanyahou qu’il a été "le meilleur et le pire" des Premiers ministres qu’ait connus Israël.

On pourrait dire de Netanyahou qu’il a Ă©tĂ© "le meilleur et le pire" des Premiers ministres qu’ait connus IsraĂ«l. 

L’État Hébreu est grâce à lui plus fort, plus riche qu’il ne l’a jamais été. Mais à cause de lui aussi, la société israélienne est plus inégalitaire, plus polarisée, plus divisée qu’elle n’a jamais été, et son système démocratique fondamentalement plus fragile, sinon au bord de la rupture. Un État plus fort et moins juste, une démocratie à bout de souffle qui sort peut-être renforcée d’avoir su retrouver la voie de l’alternance.

Quel regard portez-vous sur la nouvelle coalition, qui va de la droite religieuse Ă  la gauche, en passant par l’appui d’un parti arabe ? Pourra-t-elle vĂ©ritablement se hisser au-delĂ  des diffĂ©rends politiques pour gouverner ? 

Sur le papier, il est difficile d’imaginer que la coalition dĂ©sormais au pouvoir puisse survivre très longtemps. Il semble n’exister entre les diverses forces qui la constituent que des dĂ©saccords sur les fondamentaux. Mais cette nouvelle coalition possède des atouts non nĂ©gligeables. Le chef de l’opposition est dĂ©sormais l’homme qu’une courte majoritĂ© d’IsraĂ©liens a rejetĂ© : Netanyahou. La fatigue Ă  l’égard de l’homme se double d’une fatigue Ă  l’égard du processus Ă©lectoral. Faire tomber la coalition au pouvoir, c’est se condamner Ă  une cinquième Ă©lection. Est-ce cela que les IsraĂ©liens veulent ? Ă€ la fois idĂ©ologue et pragmatique, le nouveau Premier ministre pour deux ans, Naftali Bennet, sait que sa marche de manĹ“uvre est très Ă©troite. C’est pour lui une force autant qu’une faiblesse. Il n’a pas le droit Ă  la moindre erreur. Il voudra dĂ©montrer "qu’il y a de la vie" après Bibi, qu’IsraĂ«l peut "survivre, fonctionner et mĂŞme progresser" dans certains domaines - comme la lutte contre les inĂ©galitĂ©s - sans son leader charismatique. Certes, lorsque l’on ne possède qu’une majoritĂ© d’une voix, tout peut arriver très vite. Mais il serait dangereux me semble-t-il d’enterrer prĂ©maturĂ©ment cette nouvelle coalition. Son ciment, le rejet de Netanyahou, peut nous surprendre par sa rĂ©silience.

Quel est le bilan des annĂ©es Netanyahou vis-Ă -vis de la question palestinienne, alors qu’un nouveau cycle de violences enclenchĂ© le 10 mai dernier entre IsraĂ©liens et Palestiniens a donnĂ© lieu Ă  une guerre de 11 jours, et plus largement en matière de politique Ă©trangère ?

La partie la plus négative du bilan de Netanyahou restera sans doute son traitement ou plutôt son non traitement de la question palestinienne. L’explosion de violence qui vient d’avoir lieu à partir de Gaza, mais aussi - et c’est nouveau et sans doute plus grave - dans des villes à populations mixtes entre citoyens arabes et citoyens juifs d’Israël en est l’illustration la plus criante. On ne peut, sans risque de réveils périodiques, considérer que le problème palestinien peut être négligé, étouffé, ou simplement reporté aux calendes grecques.

La partie la plus négative du bilan de Netanyahou restera sans doute son traitement ou plutôt son non traitement de la question palestinienne.

Le plan de paix de Jared Kushner, qui n’était de fait que le plan Netanyahou tant l’ancien Premier ministre d’IsraĂ«l a pesĂ© sur sa dĂ©finition, Ă©tait condamnĂ© Ă  l’échec. Certes, le bilan de la politique Ă©trangère de "Bibi" culminant avec les Accords d’Abraham et la paix avec de nombreux États arabes est loin d’être nĂ©gligeable. Mais on peut penser que le passif est au moins aussi important. En s’alignant sur la parti rĂ©publicain aux États-Unis, le Premier ministre d’IsraĂ«l a violĂ© les règles du bon sens politique et stratĂ©gique le plus Ă©lĂ©mentaire : on ne met pas tous ses Ĺ“ufs dans le mĂŞme panier. Bibi a ce faisant aussi dĂ©libĂ©rĂ©ment pris le risque d’approfondir le fossĂ© existant entre l’État d’IsraĂ«l et la majoritĂ© de la communautĂ© juive amĂ©ricaine de sensibilitĂ© dĂ©mocrate et modĂ©rĂ©e. 

Enfin, le couple Trump/Netanyahou, dans son opposition au TraitĂ© de Vienne de 2015, a eu pour rĂ©sultat direct de conforter les Ă©lĂ©ments les plus durs du rĂ©gime iranien. Était-ce l’objectif poursuivi ? Était-ce un objectif lĂ©gitime ? L’Histoire le dira. Elle jugera aussi sans complaisance un personnage hors norme qui demeurera longtemps une Ă©nigme. Était-il dès le dĂ©part un idĂ©ologue animĂ© par la religion de la terre ou l’est-il devenu avec le temps, par calcul politique, pour demeurer le plus longtemps possible au pouvoir et pour Ă©chapper ainsi Ă  la justice et aux procès auxquels il ne pourra plus se dĂ©rober dĂ©sormais ? La dĂ©mocratie israĂ©lienne a survĂ©cu Ă  Netanyahou. Netanyahou survivra-t-il politiquement, juridiquement Ă  la dĂ©mocratie israĂ©lienne ?

 

 

Copyright : Emmanuel DUNAND / AFP

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